Foi de Félix

Icône incontestée de la culture québécoise, Félix Leclerc (1914-1988) mérite assurément ce statut presque sacré. Dans Félix Leclerc. Héritage et perspectives (Septentrion, 2019, 336 pages), un ouvrage collectif qui analyse toutes les facettes de l’oeuvre de l’artiste, l’auteur-compositeur Stéphane Venne lui rend un hommage senti.

« Leclerc, dit-il, en être autonome et singulier, faisait du Leclerc comme un pommier fait des pommes. » Il prenait ses mots « dans ce qu’il était pour vrai », exprimant ainsi une québécitude pleinement assumée. « Leclerc, continue Venne, c’est l’avènement en chanson de l’intériorité, comme quand on est devant une sculpture, comme quand on est devant une toile. C’est en cela qu’il est historique, qu’il est fondateur. Les chansons de Leclerc, il faut les écouter, il faut leur prêter l’oreille, bref, il faut s’y abandonner, presque s’y subordonner, subir leur force d’attraction […]. »

Même s’ils ne l’écoutent plus beaucoup, les Québécois continuent d’avoir de la déférence pour Félix. Ça se comprend. L’homme incarne autant le Québec de la survivance que celui, plus déterminé, de la Révolution tranquille. Pour les Québécois, le respecter, c’est s’estimer au moins un peu. Même sans les écouter, on entend quelque chose de nous dans ses chansons.

Écrivain catholique

Une facette de l’oeuvre, toutefois, parce qu’elle correspond moins aux attentes d’aujourd’hui, a sombré dans l’oubli. Il faut remercier le professeur Aurélien Boivin de la rappeler dans ce livre : Félix Leclerc, en effet, était catholique, ainsi qu’en témoigne son oeuvre littéraire et plus particulièrement son recueil Andante, dont on fête cette année le 75e anniversaire.

« Moi, en plein Québec, je veux perdre l’habitude de m’excuser d’être canadien-français et de demander pardon à mon voisin d’être catholique. Ce sont là deux vêtements chauds, bien à moi, que je salis, que je corrige, que je critique, que je couds, que je découds, mais auxquels je tiens, parce qu’ils sont faits sur mesure pour moi dans ce pays rigoureux », écrivait Leclerc, en 1964, dans la préface de sa pièce de théâtre L’auberge des morts subites.

La foi de l’écrivain n’est pas que socioculturelle. Boivin, dans son étude de l’oeuvre, montre que Félix s’inspire profondément des valeurs et des textes évangéliques. Ses contes et nouvelles, surtout ceux d’Adagio (1943) et d’Andante (1944), sont « porteurs d’une morale chrétienne ». Ils mettent en scène des pauvres, des laissés-pour-compte et des paysans humbles et honnêtes, animés par « la générosité, la charité, le partage, l’amour du prochain, le premier des grands commandements ».

Dans « Pour ceux qui restent », un des plus beaux textes d’Adagio, Leclerc raconte l’histoire d’un collégien qui ne peut aller fêter Noël en famille. Un prêtre-enseignant, « un homme ordinaire que personne ne remarquait, mais qui avait la compréhension, l’amour, la charité, l’effacement », sensible à sa peine, lui offre sa solidarité d’affligé. « Tu sais, dit-il au jeune homme, tes guenilles, ta pauvreté, ta solitude, je connais ça par coeur, je me souviens ; j’ai souffert et quand je te vois, je recommence. Partageons sans gêne, comme des frères malheureux. »

Félix évangéliste

L’inspiration chrétienne de Félix est surtout visible dans Andante, qui contient cinq textes, finement ciselés, reprenant des épisodes évangéliques. Dans « La paix soit avec vous », une femme malade depuis douze ans trouve la guérison en touchant les vêtements de Jésus. Quand elle rentre chez elle, elle retrouve son mari, ému et bouleversé, « qui pleurait tranquillement la face dans son coude, se sentant gêné de regarder le miracle avec ses yeux d’ouvrier ».

« Le Grade » relate l’histoire d’un soldat romain promu officier qui reçoit, le jour de sa promotion, le mandat de flageller Jésus et de le mener à la croix. Sa honte se transformera en conversion.

Reprise de l’épisode la femme adultère, « Ils s’en allèrent chacun chez soi » ne fait pas de quartier aux accusateurs de la pécheresse, qui se sont bâti « un petit piédestal intérieur » d’où ils jugent l’humanité, et vénère celui « qui comprenait la faiblesse humaine et surtout qui croyait en la relève humaine ».

Dans « La Grande Nuit », Félix donne la parole aux étoiles pour raconter la nuit de Noël, celle où « le Fils de Dieu » et ses parents n’ont trouvé que deux amis, l’âne et le boeuf, chez qui se loger. « Les pauvres de la Terre, qui sont loin d’être Dieu, devraient savoir qu’il y eut plus pauvre qu’eux jadis : le Fils du Père ! » écrit Félix, en évoquant cette nuit où la création a frémi.

« Ce vendredi-là », enfin, met en scène une famille de paysans dont les membres méditent, chacun de leur côté, le jour funeste d’il y a 2000 ans dont ils ressentent la douleur dans leur chair. « Il me semble que ça se passe tout de suite à midi, pense la mère. Il me semble que Lui, avec sa croix, va passer en avant de la maison pour se rendre sur la montagne en arrière dans le rang. Parce qu’aujourd’hui encore, il y a des Judas, des Barabbas, des Pilates, des Hérodes, des voleurs, des savants avec des livres, des curieux, des mous, des tièdes, des lâches, des nuls, des médiocres. / Une chance qu’il y a des Cyrénéens qui aident, des Pierres qui regrettent, des Thomas qui s’assurent, des Madeleines qui cherchent, des Pauls qui se choquent. » Et, ajouterais-je, des Félix qui se souviennent avec admiration.

L’esprit du temps

Les contes de Leclerc ont parfois été critiqués pour leur propension à l’édification religieuse et nationale. Boivin reconnaît cette tendance, mais préfère insister sur la rare capacité de l’écrivain « à traduire par des mots simples, sans recherche, des mots de l’oralité, une belle émotion, une sensibilité inégalée ».

Dans une rare entrevue accordée à des universitaires en 1978 et reproduite dans ce livre, Leclerc attribuait notamment à l’esprit du temps la prédominance des thèmes religieux dans ses premiers livres. Il est vrai qu’il a, par la suite, élargi sa palette, sans pour autant renier l’inspiration de ses débuts. Heureusement, car cet élan catholique primordial est un des trésors que recèle son oeuvre.

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15 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 4 novembre 2019 07 h 59

    Beauté

    Beau texte sur Félix. Merci.

    M.L.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 novembre 2019 08 h 06

    … foi du Québec !?!

    « Icône incontestée de la culture québécoise, Félix Leclerc (1914-1988) mérite » ; « Les contes de Leclerc ont parfois été critiqués pour leur propension à l’édification religieuse et nationale. » ; « Il est vrai qu’il a, par la suite, élargi sa palette, sans pour autant renier l’inspiration de ses débuts. » (Louis Cornellier, Le Devoir)

    D’inspiration « cathos » et « nationale », ou selon !?!, Félix est demeuré Félix tout autant dans ses écrits que dans ses chansons qui, fort bien mouléEs dans le temps-espace canadiens-français, européens et québécois, alimentaient de petits bonheurs le sentier des petits gars et des Bozo appeléEs à construire et à habiter le peuple, la nation avec courtoisie et sagesse à la québécoise !

    Foi de Félix …

    … foi du Québec !?! - 4 nov 2019 -

  • Pierre Samuel - Abonné 4 novembre 2019 08 h 51

    Dilemme cornélien ...

    M. Cornellier :

    Vous avez la canonisation facile. Si à ses débuts Félix était effectivement empreint de la religiosité de son époque avec ses premiers contes tels Adagio, Allegro, Andante, la suite de son oeuvre, notamment après son divorce, a passablement refroidi ses ardeurs religieuses comme ce fut le cas pour l'immense majorité des Québécois.

    Une chanson telle que < Dieu qui dort > , écrite d'ailleurs en 1969, au début des révolutions personnelles et sociales de notre peuple, dont il fut un des précurseur, le démontre éloquemment : < ... J'aurais été ton chien l'ombre de ton tilleul / Ton bien ton pin ta main ton verre et ton tilleul / Mais tu t'en vas tout seul et je n'existe pas / Pas plus que la meule au fond d'un débarras / C'est fini / J'ai compris / Insoumis / Moi aussi...> ( Tout Félix en chansons. Nuit Blanche, éditeur, p. 70 ). Certainement la plus explicite à cet égard.

    Sans tenir compte de ses chansons railleuses d'hypocrisie cléricarde telles :< Attends-moi, ti-gars > pourtant écrite dès1956 et son < ...Monsieur le curé raconte que la paroisse est pleine d'impies / C'est pas à cause des péchés, c'est que les dîmes sont pas payées>. (ibid, p. 28). En y ajoutant < La veuve > ( 1969, ibid, p. 238 ) : < ...Quarante jours après / le curé perd sa mère / La veuve / La première / Accourt au presbytère / J'ai appris la nouvelle / Mon révérend joyeux / Vous chouchou du Bon Dieu / Enlevons les tapis / giguons jusqu'à minuit /... >.
    Encore faudrait-il consulter la préface rédigée par son beau-frère, Claude Morin, dans la réédition de < Le fou de l'île > ( Bibliothèque québécoise, 1989 ). En réponse au questionnement de ce dernier, Félix lui répondit une semaine avant sa mort : < J'ai, dit-il, la foi de l'Iroquoise qui regarde passer le fleuve. Elle ne sait pas d'où ça vient ni où ça va ... > . (P. 9 )

    Il serait plus sage, ne croyez-vous pas, d'éviter toute présomption en tentant d'y conforter ses croyances personnelles quelles qu'elles soient ?

    • Marc Therrien - Abonné 4 novembre 2019 09 h 54

      Il semble donc que Félix soit une incarnation inspirante de l'identité fluide, symbolisée par les cercles concentriques formés par une pierre jetée à l'eau, par laquelle on dépasse ses héritages passés tout en les conservant et on éprouve mieux la joie de la liberté quand on s'affranchit de ce qui appesantit son existence.

      Marc Therrien

    • Claude Bariteau - Abonné 4 novembre 2019 10 h 30

      Excellentes remarques. Merci.

    • Jacques de Guise - Abonné 4 novembre 2019 12 h 33

      Messieurs Therrien et Bariteau, je n’aime pas vos propos sur l’identité. Venir dire que Félix est une source inspirante de l’identité fluide, c’est ajouter de la confusion à de la confusion. C’est encore mêlé l’identité et l’identitaire.

      Félix est une source d’inspiration en raison de son expression claire de ses traits identitaires qui témoigne d’une solide compréhension du travail biographique exigeant qu’il a mené toute sa vie pour donner une assise à notre identité. Il est tout sauf l’image que vous en donner, il n’est pas un bricoleur d’identité typique de l’identité fluide sans ancrage, abstraction flottante d’un individu privé de lui-même et de tout ce qui le particularise, abstrait de son existence et de son individualité.

      Vos propos participent justement de cette fabrication de l’identité fluide multiculturelle qu’une gang de déconnectés essaient de faire passer pour de la diversité et témoignent de l’ignorance crasse du travail colossal de biographisation, de subjectivation, de mentalisation, etc., etc, qu’exige la construction de notre identité.

      Après près de trente ans de travaux divers sur la question de l’identité, lire ce "n’importe quoi sur l’identité fluide" de Félix m’attriste énormément!

    • Marc Therrien - Abonné 4 novembre 2019 14 h 52

      M. de Guise,

      Il aurait été intéressant que vous usiez de votre expertise pour nous parler davantage de « l’identitaire », ce néologisme dont je n’arrive pas à trouver une définition en « googlant » et qui n’est sûrement pas du n’importe quoi pour autant, pour le démêler de l’identité. Jusqu’à aujourd’hui, je croyais que les questions identitaires étaient intimement liées à la recherche d’identité. Vous semblez mieux connaître Félix Leclerc que moi pour qui il n’est qu’une « icône incontestée de la culture québécoise ». Je ne sais pas quelle autre fonction peut avoir l’icône que de nourrir un processus d’identification. Et dans l’identification, je crois qu’on y met toujours un peu de soi-même. Enfin, n’ayant pas lu vos travaux sur la question de l’identité, je ne me sens pas trop désolé de vous décevoir quand j’ose y penser par moi-même.

      Marc Therrien

    • Claude Bernard - Abonné 4 novembre 2019 21 h 32

      M Therrien

      Comme vous, j'ai toujours cru qu'identitaire était l'adjectif pour relatif à l'identité.
      M de Guise nous doit une explication ou dumoins une référence.

    • Jacques de Guise - Abonné 4 novembre 2019 23 h 22

      À M. C. Bernard,

      C'est Danilo Martuccelli dans "Grammaires de l'individu" et dans "La société singulariste" qui fait cette distinction entre l'identité et les supports identitaires.

      De plus en se fondant sur une distinction entre "identité pour soi" et "identité pour autrui", il en vient parfois à désigner "d'identitaire" ceux qui revendiquent leur reconnaissance en se fondant sur un trait qu'ils considèrent comme étant "identitaire", ce qui est fort loin de ce que je conçois comme étant la construction de notre identité. On n'est pas dans le même registre, d'où la confusion entre ces revendications fondées sur des bricolages identitaires typiques de la société liquide et la construction de l'identité.

      M. Félix Leclerc ne se livrait pas à ce petit jeu de rhétorique manipulatrice.

    • Jacques de Guise - Abonné 5 novembre 2019 00 h 56

      À M. Therrien,
      Comme tous les lecteurs n'auront pas votre sens de l'humour, je tiens à préciser que "Après près de trente ans de travaux divers sur la question de l’identité" renvoie aux nombreux travaux qui se sont faits sur la problématique de l"identité et non à des travaux que j'ai menés. Je n'ai aucune expertise particulière dans ce domaine, sauf mes lectures.

  • Pierre Samuel - Abonné 4 novembre 2019 09 h 18

    Errato ( 2e paragraphe, fin 3ième ligne et début 4ième) :

    <... / Ton bien ton pin ta main ton verre et ton filleul /...>

    Merci !

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 4 novembre 2019 09 h 30

    On dirait que...

    c'est "votre foi " que vous défendez. Cette "foi" était l'apanage de presque tous les Québécois, anciennement appelés... les "Canadiens-français" dans ces temps-là... Le temps de cette grande noirceur ... de ce «crois ou meurs» pour 90% de la population. Nous avions déjà connu " l' hécatombe" de l'émigration "forcée" vers les USA....alors, il fallait se tenir à carreau et marcher droit...Le 10%...l'Église et la "Province", déjà à la botte du "Speak White" fédéral, y veillaient.... "No money, no candy" ... Pas d'argent = pas d'éducation...pas de "job" ... pas d'avenir, sauf d'être "locataire" dans notre propre Pays....celui de nos ancêtres.
    Tout ça pour dire...que Félix était de son temps. Mais lui a su et pu évoluer ...ce qui n'était pas et, encore aujourd'hui, n'est pas le cas de ces Québécois...ces anciens Canadiens-français . Mais on y arrivera un jour...«c'est la grâce que je souhaite à tous»...(grand éclat de rire...jaune. ).On n'y échappe pas...même nos adages ou expressions en sont teintés.

    • Léonce Naud - Abonné 4 novembre 2019 10 h 45

      Les Romains avaient appris par l'expérience qu'il existe deux méthodes assurées pour un peuple de marcher vers sa ruine : mépriser les Dieux de la Ville et négliger l'art militaire. Les Québécois font les deux tandis que les Canadiens-français savaient prier et savaient se battre.

    • Pierre Samuel - Abonné 4 novembre 2019 15 h 45

      @ M. Naud :

      Puis avaient aussi : < ... Un fils enragé / il ne croit ni à Dieu, ni à diable, ni à moi / J'ai un fils écrasé / Par les temples à finance où il ne peut entrer / et par ceux des paroles où il ne peut sortir / Un fils dépouillé / Comme le fut son père porteur d'eau / Scieur de bois, locataire et chômeur dans son propre pays / Il ne lui reste plus que la vue sur le fleuve / Et sa langue maternelle qu'on ne reconnaît pas > ... < L'alouette en colère, Félix Leclerc, 1972, in Tout Félix ern chansons, 1996, p. 22.

      Salutations !