Le faux miracle

Dans une forme ancienne du français, on pouvait dire, du moins si on s’en remet à Rabelais : « Je trouve beau ce. » Entendre par là : « je trouve beau cela » ou encore, « là, c’est beau ».Cet usage des premiers temps donna naissance à un nom, qui fut bientôt celui d’une région, la Beauce, cette portion de France, située au sud-ouest de Paris, où les arbres sont rares depuis longtemps, un nom qui fut repris, comme bien d’autres, pour nommer une portion du territoire d’Amérique.

Au Nouveau Monde, le colon ne prit pas souvent en considération, hormis dans des dénominations d’usage courant, le fait que le pays où il posait pied était, bien avant son arrivée, tout entier déjà nommé. Faute d’attention pour les langues autochtones, peut-être aussi par manque d’imagination ou parce qu’il n’est pas aisé de se couper des vents de la nostalgie des vieux pays, on se mit à reprendre la toponymie européenne. Quel vaste projet que de se faire croire qu’on se trouvait de la sorte dans une continuité de quelque chose alors que tout, jour après jour, tendait à prouver le contraire.

Voici le temps de la Nouvelle-Angleterre, de la Nouvelle-France, de la Nouvelle-Ceci, de la Nouvelle-Cela. La New York — que Jacques Ferron s’entêtait, en facétieux qu’il était, à orthographier « Nouillorque » — fut d’abord une Nouvelle-Amsterdam, cette fausse nouveauté se faisant chasser par une autre, qui n’était pas plus vraie, tout cela demeurant placé sous un même grand chapiteau, celui des vieilleries d’autres pays. Paris au Texas n’a rien à voir avec les Champs-Élysées. Pas plus que London, en Ontario, ne donne une idée de la Tamise. Et cette région du Québec que l’on nomme la Beauce n’a guère à voir, bien entendu, avec le reflet que donne à voir son miroir français.

Dans un livre calme et tranquille intitulé Ma géographie est pleine d’histoires, l’écrivain Luc Bureau évoque, en géographe de métier qu’il est, ses souvenirs d’un homme d’une autre époque. Il trace la carte des pays québécois de son enfance, tout en observant au passage, très justement, que les noms se rendent parfois coupables de trahison en changeant de pays ou de continent pour en nommer de nouveaux.

En Amérique, la toponymie s’emploie très souvent à masquer la réalité. Au Québec, par exemple, on semble vivre au paradis de saintetés badigeonnées à la grandeur du pays, en un long et répétitif chapelet de Saint-Untel, de Sainte-Nitouche et de Saint-Profond-des-Creux. Il arrive tout de même que, comme en Beauce, des lieux-dits percent ces faux-semblants et affirment de sa vérité la vie d’ici. Comme ce petit cours d’eau par exemple, à Saint-Georges de Beauce, qui me serre toujours le coeur lorsqu’il m’arrive de le croiser. Ce n’est presque rien en vérité : un filet d’eau qui va se jeter dans la rivière Chaudière. Mais il porte le nom puissant de Famine.

Luc Bureau parle avec douceur et affection de ses territoires de mémoire, comme s’il s’agissait de la dernière visite qu’il leur rendait, sur la pointe des pieds, pour ne pas trop les déranger dans ce qu’ils sont devenus depuis qu’il les a fréquentés, au temps de sa jeunesse. Mais au sujet de la Beauce en particulier, il se permet tout de même quelques pointes sèches.

Ma géographie est pleine d’histoires s’attarde à quelques reprises à la Beauce québécoise. Luc Bureau affirme qu’elle « avait tout pour être une oeuvre de beauté », baignée comme elle l’est par le courant sinueux de la Chaudière, riche de limons et de vie. Mais la Chaudière est une rivière en qui on ne voit plus désormais, dans ce regard étroit que nous posons sur le monde, qu’une cause d’inondations répétées, au point de nous rendre aveugles à la majesté des lieux qu’elle irriguait autrefois et de nous éloigner de toute réflexion critique sur les débordements de notre société.

Les collines arrondies qui surplombaient la vallée où coule cette rivière capricieuse se paraient autrefois, rappelle Luc Bureau, « d’un couvert verdoyant de sapins, d’épinettes, de bouleaux, de cèdres, d’érables surtout, entrecoupées de parcelles culturales dispersées arrachées à la forêt ». Mais c’était hier, voire avant hier. Plus rien n’existe de cette densité originelle à une époque où se dire écologiste consiste souvent à s’acheter une rutilante voiture électrique, du café équitable ou d’autres hochets du genre, ce qui n’est au final qu’une façon en vogue d’être aussi bêta qu’avant, mais en s’accordant le droit d’avoir bonne conscience.

La Beauce a longtemps espéré voir se dérouler une autoroute jusqu’à ses pieds, plus longtemps en tout cas qu’elle n’a rêvé de se prosterner devant ceux de Maxime Bernier. Mais au-delà de son développement immédiat, à quelle promesse d’avenir a-t-elle donc cru ? Le vieux géographe se le demande à raison.

« On vante les mérites de la Beauce en présentant la région comme le royaume de la réussite en affaires, prouesse que l’on encense par le slogan accrocheur de “miracle beauceron”. » Mais il y a des miracles, s’empresse d’ajouter ce sage homme, qui sont le reflet d’un processus de dégradation de la société alors qu’ils prétendent être exactement le contraire. Autrement dit, raconte Luc Bureau, on jurerait qu’en Beauce « chaque arbre est un ennemi potentiel qu’il a fallu abattre ». On y voit défiler des maisons « mal fagotées, aux matériaux disparates et aux couleurs criardes, des granges et des hangars abandonnés ou en voie d’écroulement, des établissements industriels disgracieux, installés en plein coeur des villages ou aux abords immédiats, sans le moindre souci d’un urbanisme réfléchi ». Mais ce constat d’une défiguration généralisée ne pourrait-il pas être projeté sur d’autres régions du Québec ?

Devant le supposé « miracle beauceron », croit en tout cas le géographe, germe une question importante : « Faut-il détruire le monde pour en faire son royaume, faut-il saccager la terre pour faire marcher les affaires ? »

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24 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 4 novembre 2019 04 h 45

    1 Timothée 6

    …9Mais ceux qui veulent s'enrichir tombent dans la tentation, dans le piège, et dans beaucoup de désirs insensés et pernicieux qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. 10Car l'amour de l'argent est une racine de tous les maux;

  • Marc O. Rainville - Abonné 4 novembre 2019 05 h 08

    « Faut-il détruire le monde pour en faire son royaume, faut-il saccager la terre pour faire marcher les affaires ? »

    Poser la question, c’est y répondre !

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 novembre 2019 10 h 31

      Merci, monsieur Nadeau, pour une autre chronique merveilleuse qui nous fait réfléchir. Heureusement que la majorité de citoyens/citoyennes ne sont pas dupe, car ils ont rejeté la philosophie favorisée par Maxime Bernier de saccager la nature au profit de quelques entrepreneurs.

  • Claude Bariteau - Abonné 4 novembre 2019 05 h 25

    Pourquoi ne pas signaler la référence ?

    La voici : Bureau, L, 2019, Ma géographie est pleine d'histoires, Montréal, Del Busso éditeur, 224 p.

  • Gaston Bourdages - Abonné 4 novembre 2019 06 h 32

    Et si le proverbial entrepreneurship beauceron...

    ...était aussi à la source de ce « déboisement » ?
    L'entrepreneurship beauceron a-t-il déjà été sensibilisé à cette richesse, autre que $$$, forestière ?
    Un papier comme le vôtre, doublé du travail de monsieur Bureau pourrait peut-être contribuer aussi en une prise de conscience Beauceronne qui ferait d'un « faux miracle » un « vrai miracle. Qui sait ?
    Les Beaucerons sont fiers.
    Ils ont aussi à être fiers de leur esprit entrepreneur.
    Un temps, je les ai côtoyés et j'ai aimé. M'y suis enrichi autrement que par les $$$.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 4 novembre 2019 07 h 30

    "...faut-il saccager la terre pour faire marcher les affaires?"

    Il semble bien que oui. La plus belle illustration de ce saccage est certainement le DIX 30, où d'immenses terres AGRICOLES ont été sacrifiées pour faire place aux commerces et terrains de stationnement. Comme on n'a pas pensé à reverdir et planter des arbres, le Dix 30 a la triste réputation d'être considéré comme "le plus gros îlot de chaleur en Amérique du Nord "! Bravo! Aujourd'hui faire des affaires avec la terre c'est un peu comme...cultiver la bêtise!