366 jours… (d'ici 2020)

2020. Pour les stratèges politiques, 2020, ce n’est pas tant une année civile qu’une date butoir. 2020, ou plus exactement : 3 novembre 2020. Dans un an. Dans un siècle. Demain. Or cette paradoxale proximité d’une date pourtant assez éloignée donne lieu à un étrange ballet à Washington : au cours des 366 prochains jours, bien des éléments pourront altérer la trajectoire du président. La destitution pourrait être l’un d’eux.

Les démocrates, d’abord, savent ce qu’ils ont à perdre. Ils ont appris de l’aventure Mueller : l’audition de l’ancien procureur spécial n’a pas été un succès. Notamment parce que les règles applicables limitant le temps d’interrogation de chaque membre de la commission parlementaire à 5 minutes ont confiné les auditions à un cirque médiatique peu productif. D’où leur volonté de se doter de normes qui permettront de contourner les manoeuvres dilatoires pour favoriser les questions de fond.

Ils savent que la seule mise en spectacle ne suffira pas à gagner les coeurs et les esprits de l’opinion publique, désenchantée et désabusée par le cirque congressionnel — le taux d’approbation du Congrès dans l’opinion publique est de 25 %, c’est-à-dire de 14 points inférieur à celui du président. Ils sont conscients du fait qu’il n’y aura pas d’autres occasions de faire la lumière sur les pratiques délétères de la Maison-Blanche. Ils n’ont d’ailleurs pas crié victoire après le vote de jeudi dernier, déplorant plutôt de devoir aller de l’avant avec le processus de l’impeachment. À juste titre : le fait de devoir mettre en branle une telle procédure atteste du déclin de l’État de droit et de la fragilité de la République. Il serait sans doute peu réaliste de n’y voir que de l’altruisme. L’enjeu est aussi important à court terme : tous les représentants prendront part aux élections primaires dans quelques mois.

C’est certainement ce qui explique en partie le ton moins belliqueux des républicains. La semaine dernière était encore placée sous le signe des manoeuvres politiques : on se souvient de cette vingtaine d’élus républicains qui ont déboulé dans la pièce sécurisée où la commission du renseignement de la Chambre entendait Laura Cooper, chargée de la Russie, de l’Ukraine et de l’Europe centrale au Pentagone. Ces représentants républicains fustigeaient le manque de transparence et la partisanerie des auditions préliminaires. Ce n’était de leur part que du cirque politique, du théâtre, au mieux un acte d’allégeance au président ou à leur base électorale. Parce que les auditions à huis clos sont monnaie courante. Et qu’elles se déroulaient devant la commission du renseignement, qui comprend des membres des deux partis. Il n’y avait donc aucune dissimulation dans cette procédure classique.

Toutefois, le temps a tourné à l’orage pour le Grand Old Party. Avec les comparutions successives de l’ambassadeur par intérim en Ukraine William Taylor, du secrétaire d’État adjoint John J. Sullivan, du lieutenant-colonel chargé de la question ukrainienne au National Security Council Alexander Vindman et du principal conseiller du président pour la Russie et l’Europe Tim Morrison, la compromission de la politique étrangère à des fins politiciennes personnelles (le fameux Quid pro quo) par le président n’est plus un fantasme partisan, mais une réalité tangible, confirmée. Ce constat paraît avoir fragilisé les certitudes des élus républicains… à commencer par les sénateurs. Eux qui ne voulaient voir dans la démarche de Nancy Pelosi que sa capitulation face à la frange radicale du Parti démocrate ont édulcoré leurs positions. Ils admettent qu’ils ne pourront pas balayer les articles de l’impeachment du revers de la main ou par une motion expéditive. La teneur des révélations comme la progression du soutien à la destitution dans l’opinion publique n’y sont pas étrangères. Depuis le début du mois d’octobre, en effet, 48,1 % des Américains se disent favorables à la mise en marche de la procédure de destitution (contre 44,3 % qui s’y opposent).

Il faut dire que l’affaire ukrainienne est épineuse à plus d’un titre. D’abord parce qu’elle implique la structure des alliances et une zone de tensions dans l’« étranger proche » de la Russie. C’est un peu comme jongler avec des bidons d’essence à côté d’un feu de camp : les risques de dérapage sont infinis. Ensuite parce qu’elle corrobore l’absence de toute considération présidentielle pour la sécurité nationale. Ce n’est pas atypique dans cette présidence. Des décisions irréfléchies, comme l’abandon des Kurdes, l’absence de prise en considération de la capacité de rebond du groupe État islamique (son nouveau chef se nomme Ibrahim al-Hashimi), la description ad nauseam des procédés des forces spéciales dans des conférences de presse, le fait que le département de la Sécurité intérieure soit encore mené par un directeur par intérim, le montrent bien : le président ne comprend pas les enjeux de la sécurité nationale du pays et ne regarde les choses que sous l’angle des gains politiques et personnels.

Enfin, l’affaire ukrainienne est problématique sur le plan organisationnel : elle révèle l’existence d’un système décisionnel dysfonctionnel où un amateur (Kash Patel, en poste depuis quelques mois à la Maison-Blanche, sans expérience du dossier) peut se faire passer pour LE spécialiste de l’Ukraine auprès du président… en lieu et place du véritable expert au National Security Council : le lieutenant-colonel Alexander Vindman. La structure décisionnelle déraille au point où, lorsque le véritable expert se présente pour débreffer le président sur l’Ukraine, on lui recommande de ne pas y aller. Parce que changer d’interlocuteur pourrait… perturber le président… Ce qui signifie, en d’autres termes, que n’importe qui peut franchir le seuil du Bureau ovale et se prévaloir d’une expertise qu’il n’a pas pour orienter les décisions présidentielles.

En théorie, le fait d’amorcer la procédure de mise en accusation devrait donc braquer les projecteurs sur les failles profondes de cette présidence. Sur les risques qu’elle fait courir aux Américains. Sur la perversion et le détournement des politiques à des fins personnelles. Mais à l’inverse de ce qui s’est passé lors de la mise en accusation de Nixon et de Clinton, le débat va se dérouler non pas sur les chaînes nationales, mais sur les réseaux sociaux et les chaînes câblées. À travers des filtres partisans, donc, alimentant d’autant la polarisation de cette société fracturée. Ce pourrait donc être 366 longues, très longues journées d’ici 2020…

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

14 commentaires
  • Palardy RACHEL - Inscrite 2 novembre 2019 06 h 10

    “READ THE TRANSCRIPT”

    Je suis tentée de vous répondre ce que le président tweet depuis des jours. “ read the transcript “ les commentaires de Vindman,Morrisson, Taylor et Sullivan sont des interprétenations qu’ils font de l’appel que Donald Trump a fait à Zelinsky. Zélinsky a dit qu’il n’avait subi aucune pression. Le whistleblower, ce mystérieux personnage a eu semble-t-il des rencontres avec Schiff avant de soumettre sa plainte. Tout ce brouhaha est en fait une stratégie de la part des démocrates afin de salir le plus possible Donald Trump d’ici les élections 2020. Les démocrates savent très bien qu’ils n’ont aucune chance de passer l’impeachment au sénat. Encore 366 jours de salissage de la part des démocrates.
    Rachel Taillon

    • Cyril Dionne - Abonné 3 novembre 2019 08 h 18

      Vous avez raison Mme Palardy. C'est une tactique de perdant que font les démocrates présentement. Ils savent fort bien qu'ils n'ont aucune d'espérer la maison blanche en 2020 et c'est pourquoi qu'il tente par tous les moyens d'y accéder, quitte à faire de l'obstruction gouvernementale au grand désarroi des citoyens américains. Après l’épisode de Mueller, vous penseriez qu’ils ont compris. Mains non, il en rajoute.

      Il n'y a aucun président qui a été destitué aux USA. Aucun, et plusieurs faisaient face à des accusations bien plus graves que l'homme à la crinière orange. Ils savent fort bien qu'en utilisant leur majorité à la chambre des représentants, ils peuvent émettre une accusation qui sera jugé par le Sénat. Ils savent aussi fort bien que celle-ci ne passera pas le temps légal de la destitution, quelque chose que la cour Suprême américaine garde un œil très vigilant à cet égard.

      Pendant ce temps, le Congrès qui n’est pas très populaire dans l’esprit des Américains, ne s’acquitte pas de sa tâche qui est de faire et de revoir des lois. Pendant ce temps, tout ce que fait le parti démocrate, c’est de plonger la société américaine dans une rengaine enfantine, eux qui n’ont jamais accepté la défaite en 2016. Ils vont en payer le prix en 2020.

    • Louise Collette - Abonnée 3 novembre 2019 08 h 52

      Personne ne salit le Président il le fait très bien lui-même.
      Persona non grata à New-York il s'en moque dit-il, les impots sont trop élevés il va vivre en Floride.
      C'est une blague ? Il est de notoriété publique qu'il ne paie pas ses impôts, ce type est un délinquant dans l'âme.
      Et les Démocrates veulent le salir ????

    • Bernard Plante - Abonné 3 novembre 2019 11 h 30

      Donc si je vous comprends bien, tous les spécialistes de la question de l'Ukraine qui témoignent de ce qu'ils ont observé sur le terrain ont tort mais le président a raison. Ben coudonc.

  • Françoise Labelle - Abonnée 2 novembre 2019 07 h 29

    Le divertissement du joker

    - Divertissement: action d'amuser, action de détourner, de dilapider (Littré)
    Le joker parie qu'il sortira vainqueur de la confrontation ultime et qu'aucun contre-pouvoir ne jouera plus aux USA. Les démocrates n'ont pas beaucoup le choix. Le grand patriote auto-proclamé a demandé l'aide de puissances étrangères pour discréditer un citoyen américain dont la souche est plus profonde que la sienne, si on adhère à l'absurde discours nationaliste, odieux dans un pays souverain.

    Le parrain Vito Trumpese a fait à l'Ukraine une proposition qu'elle ne pouvait refuser. Ce procès qu'il a lui-même provoqué divertira (dans les deux sens) des problèmes majeurs: ce système électoral biaisé en faveur des républicains et l'échec de ses politiques de ruissellement. Ses coupures de taxe de 2017 n'ont fait qu'enrichir les riches, comme prévu, et les politiques visant la reconstruction du secteur manufacturier (et du charbon!) ont échoué. L'emploi ne veut rien dire si on ne tient pas compte de la qualité des emplois.

    Les USA sont l'un des pays industrialisés les plus inégalitaires au monde. Les candidats qui proposent une juste redistribution du revenu et un système de santé décent sont qualifiés de «socialistes radicaux». Pour la secte trumpienne, les mots servent à tromper. Contrairement au joker de Joaquin Phenix, celui-ci est riche; il partira ailleurs quand il aura accompli son oeuvre de dévastation.

    • Louise Collette - Abonnée 3 novembre 2019 08 h 53

      Bien de votre avis.

  • André Leclerc - Abonné 2 novembre 2019 09 h 26

    Il reste bien moins que 366 jours avant la fin des Primaires

    Mme Vallet écrit avec raison: "En théorie, le fait d’amorcer la procédure de mise en accusation devrait donc braquer les projecteurs sur les failles profondes de cette présidence. Sur les risques qu’elle fait courir aux Américains. Sur la perversion et le détournement des politiques à des fins personnelles."
    La présidence Trump a généré plus de manchettes explosives qu'un champ de mines piétiné par un troupeau de chevaux sauvages. On ne compte plus les mauvaises décisions, les déclarations haineuses, les demi-vérités et les mensonges si évidents que Trump lui-même semble parfois gêné en les prononçant. Et pourtant... Encore seulement 48% des Américains seraient favorables à "une procédure" de destitution (et non la destitution elle-même). Mme Vallet a donc aussi raison de remettre la théorie dans la perspective de la manipulation à travers les filtres partisans et les médias sociaux. Trump et ses proches (élus ou non élus) sont les maîtres des slogans qui posent ce clown en victime plutôt qu'en agresseur.
    Le malheur fondamental est que si la procédure de destitution n'aboutit toujours pas à le déloger, Trump affrontera un Démocrate dont la majorité des Américains ne voudra pas. Il pourrait ainsi gagner par défaut fort d'une base indéfectible lui promettant 40% des voies et d'un plus ou moins 10% ciblé dans certains états pivots rejetant toute idée d'une administration issue de la gauche. Dans l'état actuel de la course Démocrate, le pari pour Trump ne parait pas trop risqué. Le coup de téléphone du 25 juillet pourrait donc, contre toute logique, être gagnant. La faute si elle ne mène pas à la destitution en raison d'un Sénat à majorité Républicaine, peut discréditer suffisamment Biden pour qu'il ne reste plus qu'un choix entre Trump et une gauche trop socialiste aux yeux des Américains. Que les États-Unis soient la risée internationale ne pèsera pas trop lourd puisque Trump et son entourage clament le contraire et que trop d'électeurs les croient malgré tout.

  • Diane Dwyer - Abonnée 2 novembre 2019 11 h 05

    Texte éclairant

    Merci Élisabeth Vallet pour ce texte explicatif vraiment éclairant, comme toujours!

    • Louise Collette - Abonnée 3 novembre 2019 08 h 54

      En effet comme toujours. :-)

    • Claude Poulin - Abonné 3 novembre 2019 16 h 42

      Et j'ajoute ma voix. Cette analyste fait un travail plus qu'éclairant. Bravo!

  • Gilbert Talbot - Abonné 2 novembre 2019 12 h 01

    366 jours palpitants pour les médias comme CNN

    CNN ne parle plus que de ça. Et la fièvre va gagner tous les autres médias américains. Oui la polarisation va augmenter, mais si la tendance se maintient, comme disait Bernard, le président Trump sera déchu de son poste, par un Sénat à majorité républicaine, car tous ces sénateurs qui iront en élection le 3 nov. 2020 ne voudront pas sombrer sous la vindicte populaire.
    Un constitutionnaliste américain nous a appris ce matin que l'impeachment comprend aussi la possibilité de disqualification d'un président c'est-à-dire qu'il lui soit interdit d'occuper tout autre fonction publique. Il se pourrait aussi qu'il soit juste disqualifié, et non rayé de la présidence: dans ce dernier cas Trump ne pourrait plus jamais se présenter à la présidence du pays, ce qui pourrait plaire à bien des Républicains qui haïssent ce gars-là en leur fors intérieur mais qui n'ont pas osé le dire ouvertement jusqu'à maintenant. À mesure que la pression va monter, les langues vont se délier et le jugement va tomber au printemps 2020.