Mémoires d’outre-monde

Les scientifiques reprennent des recherches tombées dans l’oubli. Le psychédélisme révolutionne les cerveaux.
Photo: iStock Les scientifiques reprennent des recherches tombées dans l’oubli. Le psychédélisme révolutionne les cerveaux.

Il leur arrive de voir leur propre mort ou leurs ancêtres sans avoir peur. C’est l’Halloween dans leur tête et les bonbons sont acidulés, les champignons magiques, les potions infectes et les sorciers certifiés. Les cobayes de cette « nouvelle » médecine parfois très ancienne acceptent de prêter leur matière grise (et leur âme) aux laborantins, de partir en voyage intérieur pour guérir leur alcoolisme, un choc post-traumatique, une dépression, leur dépendance à la drogue, leur vie.

Si, si, ne clignez pas des yeux, ils prennent du LSD ou de l’ayahuasca pour en terminer avec une toxicomanie, ingèrent du MDMA (ecstasy) ou de la psilocybine (champignons) pour surmonter un traumatisme. Mais c’est surtout l’expérience spirituelle sous-jacente qui les foudroie et emporte avec elle toutes les souffrances à l’origine de ces soupapes. Les participants renaissent sous d’autres cieux. Certains chercheurs prétendent même que le LSD est moins dangereux que l’alcool… (NDLR : nous insistons auprès de nos lecteurs pour qu’ils attendent l’ouverture d’une SQD-LSD pour s’en procurer).

Aujourd’hui, la pleine conscience est courante, tout le monde fait du yoga. Notre culture a intégré tout cela, et je pense que nous sommes prêts maintenant pour les [drogues] psychédéliques.

Depuis que je vous ai parlé de mon expérience avec l’ayahuasca (« Mama Ayahuasca », Le Devoir, 13 septembre 2019), vous avez été très nombreux à m’écrire « à l’aide ». Je ne suis pas pusher, heureusement… Mais j’ai poursuivi mes recherches sur le sujet de la science et de la spiritualité, notamment. Cette tendance qui existait déjà dans les années 1960 — Castaneda, Timothy Leary — est en train de réapparaître. On parle même de « renaissance » en psychiatrie. Les scientifiques reprennent des recherches tombées dans l’oubli, tant à l’Université Johns Hopkins de Baltimore qu’à l’Université de Toronto ou à l’Imperial College en Angleterre. Le psychédélisme révolutionne les cerveaux.

Science et spiritualité, le mariage interculturel

En 2017, des milliers de psychonautes (des personnes qui se passionnent pour les états de conscience non ordinaires), chercheurs, psys et autres tenants de ces thérapies issues de la contre-culture étaient présents lors du congrès de six jours de MAPS (Association multidisciplinaire pour les études des drogues psychédéliques), à Oakland. Les thérapies assistées sont désormais reconnues par la science. Le MDMA sera vraisemblablement approuvé par la FDA (administration américaine des denrées alimentaires et des médicaments) en 2021 pour le traitement des chocs post-traumatiques, sous supervision.

Les résultats s’avèrent plus que probants. Même engouement pour le congrès sur l’ayahuasca en Espagne ce printemps. Durant trois jours, des milliers de personnes sont venues de partout dans le monde et une liste impressionnante de PhD, de psys et de chamans ont partagé leurs connaissances.

Dans l’ensemble, les [drogues] psychédéliques sont les drogues les moins dangereuses, dans l’état actuel des connaissances. […] Il est pour ainsi dire impossible de mourir d’une overdose de l’une d’elles ; elles ne causent aucun préjudice et auraient plutôt tendance à nous libérer de nos dépendances.

J’ai rencontré le chercheur Brian Rush lors d’une conférence sur l’ayahuasca à Montréal, il y a deux semaines. Par un beau samedi d’octobre (et malgré les 65 $ le billet), l’église Saint-James était achalandée. Professeur au Département de psychiatrie et de science de la santé de l’Université de Toronto, le Dr Rush mène des travaux en toxicomanie depuis 42 ans. « La recherche au sujet des drogues psychédéliques augmente. Si des chercheurs comme moi, qui n’ont pas travaillé sur ce sujet pendant 40 ans, le font aujourd’hui, c’est signe qu’il y a une ouverture en matière de neurosciences et de spiritualité. »

Depuis sept ans, M. Rush traite des patients à un centre de désintoxication au Pérou avec l’ayahuasca. Il a lui-même cessé de fumer après 40 ans grâce au « thé de vérité ».

« Dans dix ans, la psychiatrie sera très différente grâce à ces projets de recherche. On peut déjà parier que la psilocybine et le MDMA seront légalisés pour les thérapies assistées. Peut-être le LSD aussi. L’ayahuasca est plus difficile à mesurer, car c’est une médecine par les plantes. La spiritualité et la science font difficilement bon ménage, mais la science pointe dans la direction des drogues psychédéliques et souligne que l’aspect spirituel — on ne parle pas de religion — est important dans la guérison. Alors, on fait quoi ? »

Et les gens y retournent, car il n’y a pas de dépendance, peu de toxicité et pas d’effets neurocognitifs. « Seulement 10 à 15 % des personnes aux prises avec un problème de santé mentale ont accès à des professionnels. Et les traitements courants ne fonctionnent pas toujours », souligne Brian Rush. Ceci explique cela…

Religion sans Dieu

Convaincu que les médias ont leur part de responsabilité dans l’information diffusée sur le sujet, le professeur Rush a beaucoup aimé le dernier livre du populaire journaliste Michael Pollan (Food Rules, In Defense of Food), Voyage aux confins de l’esprit. Ce que le LSD et la psilocybine nous apprennent sur la conscience, la mort, les dépendances, la dépression et la transcendance, paru en français la semaine dernière.

Son essai était parmi les dix meilleurs titres sur la liste du New York Times en 2018. Sans jamais verser dans le sensationnalisme, Pollan réussit à marier la recherche en neuroscience, celle des chamans en blouses blanches et ses expériences personnelles avec les drogues psychédéliques (il les a toutes essayées à des fins de recherche), malgré le manque de vocabulaire pour décrire ces moments de grâce intemporels.

L’âme doit toujours être entrebâillée

Pollan souligne également le problème de ces thérapies assistées si efficaces qu’elles remettent en question un modèle économique de dépendance aux médicaments conventionnels. Des gens sont guéris, parfois en une seule séance, tant chez les athées que chez les croyants. « À quoi bon investir dans un traitement à prise unique ? » écrit le journaliste au sujet de la recherche et du « Big Pharma ».

Pollan suggère d’ailleurs de ne pas réserver cette médecine spirituelle qu’aux malades, car elle s’adresse aussi au mieux-être des bien-portants et aux gens âgés. À 60 ans, Pollan a vécu l’une des expériences les plus marquantes de sa vie. Son livre s’avère une passionnante aventure métaphysique à plus d’un titre, tant pour le cours d’histoire sur la chasse aux sorcières des drogues psychédéliques (Leary, prof de psychologie à Harvard, est allé en prison 29 fois) que pour la vulgarisation de la recherche à ce sujet.

Quant à savoir si la conscience est confinée au seul cerveau, Pollan n’en est plus aussi certain qu’avant. Et au fond, une fois l’expérience vécue, savoir si une véritable entité spirituelle existe importe peu. Dans ce cas précis, c’est le résultat qui compte. Et il compte. Même si l’on doit encore évoquer les miracles et le divin faute de mieux…

Aimé le dernier numéro du magazine Beside, portant sur les traditions. Un article consacré à la « mère des plantes », l’ayahuasca (une forme expéditive et sans cérémonie qui se fume, le changa) et une entrevue avec le journaliste Michael Pollan sur son dernier livre, Voyage aux confins de l’esprit. Un superbe numéro où nos aînés ont aussi leur place avec leur savoir-faire.

Appris que le film From Shock to Awe (« Traitement-choc ») de Luc Côté et de Janine Sagert est désormais offert sur toutes les plateformes numériques en V.O. sous-titrée en français. Le film raconte le parcours de deux jeunes anciens combattants qui réussissent à guérir d’un trouble de stress post-traumatique grâce à l’ayahuasca. Ce film émouvant a été tourné sur une période quatre ans.

Lu dans The New York Times l’article récent Taking Ayahuasca When You’re a Senior Citizen, sur l’intérêt grandissant des aînés pour les drogues psychédéliques (notamment l’ayahuasca). La science les rassure (invitez votre cardiologue !) et ils retrouvent une partie de leur jeunesse tout en se débarrassant de traumatismes importants. Pollan a également été interviewé à ce sujet.

Visité le site du centre Johns Hopkins en recherche sur les drogues psychédéliques et la conscience. On nous informe de toutes les études en cours sur la psilocybine et la cigarette, l’anxiété ou la dépression. L’étude publiée cette année sur les guérisons spirituelles (psilocybine, ayahuasca, LSD) est à lire. Chez les athées, les deux tiers ne s’identifient plus comme tels après ces expériences avec le divin en eux. Les chercheurs doutent que la science puisse jamais arriver à statuer sur l’existence (ou l’absence) de Dieu.

JOBLOG

L’art psychédélique
 

Bonne nouvelle ! L’exposition immersive sur Van Gogh débarque à L’Arsenal de Montréal à compter du 3 décembre prochain et passera l’hiver chez nous. J’ai eu le bonheur de la visiter à l’Atelier des lumières, à Paris, au printemps dernier. Une façon comme une autre d’entrer dans l’univers du peintre en son et en lumière. Ma définition de l’après-vie.

Autre exposition du même acabit pour ceux qui iront visiter New York : Machine Hallucination, de Refik Anadol.

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9 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 1 novembre 2019 01 h 44

    et oui nous pouvons maintenant corriger les traumas résiduel occupant l'esprir, enfin sous la supervision d'une personne compétente

    'pendant longtemps nous n'avions pas d'antidote pour le LSD plusieurs se retrouvaient alosr prisonnier de 'l expansion-mind , jusqu'au jour ou on decouvrit que la molécule dclorepromasine avait a un detail pres la meme structure chimique que le chlore promasineque le SLD qu'ils étaient des structures apparentées que le promasine pouvait servir d'anticorp au LSD que nous avions renfin acces a notre cerveau profond sans trop de danger enfin quand la consommation était suprervisée par une personne compétente que la memoire affective profonde pouvait être explorée sans trop de danger, enfin que nous pouvions explorer l'âme humaine dans sesaspects profonds sans trop de danger, que nous pouvions en corriger relativement bien les traumas résiduelle

    • Françoise Labelle - Abonnée 1 novembre 2019 08 h 00

      Je ne suis pas spécialiste et je n'ai jamais pris de lsd mais il me semble que les revues académiques ne mentionnent pas de médication effective dans le cas de perte de contrôle à part détendre par la parole et les tranquilisants dans les cas extrêmes.
      «LSD Toxicity Treatment & Management», Emergency Medicine, 2019

      Le lsd en particulier, en petite dose, stimulerait les circuits de l'introspection et de la perception sensorielle. Dans le cas de la perception sensorielle, il rendrait conscient des mécanismes de perception normalement supprimés pour permettre l'attention sélective et la concentration, ce qui expliquerait les hallucinations visuelles ou auditives. Cf. «Here’s What LSD Does To the Brain», Time, 2016

  • Françoise Labelle - Abonnée 1 novembre 2019 07 h 40

    Un espoir pour ceux qui souffrent

    J'ai une amie autrefois pleine de vie qui a craqué soudainement et a dû être hospitalisée. Elle a ensuite servi sans succès de cobaye pour toutes les drogues existantes ciblant «l'humeur» (c'est quoi au juste) et les électro-chocs 1.0 et 2.0. Elle passe souvent des journées au lit pour souffrir le moins possible. Puisse l'expérience psychédélique lui permettre de se remettre en contact avec la vie. C'est dans ce sens que les amazoniens utilisent les psychotropes. Ce n'est pas une incitation à la consommation récréative.

    Et je craindrais les inévitables charlatans animés par le profit, au rang desquels il faut classer la famille Sackler de Purdue Pharma qui a convaincu les autres docs que l'Oxycontin était aussi anodin que le Tylénol.

    Il reste qu'on vit dans des sociétés sans pitié pour les plus faibles. La critique sociale de l'anti-psychiatrie qui a suivi les années psychédéliques avait peut-être un fond de vérité. Nixon a banni les psychédéliques, même en laboratoire, par crainte des effets sur la productivité. L'insatisfaction est le moteur de la productivité. Sur la route, il faut toujours plus de gens enragés dans des véhicules toujours plus offensifs, le dernier iBidule à prix d'or pour impressionner le voisin, qui sera insatisfaisant comme le précédent.

  • Sandrine Sarradet - Abonnée 1 novembre 2019 08 h 13

    Quelques réflexions...

    Très intéressant de lire sur ces nouvelles perspectives et leur application en santé mentale après le développement des approches de pratiques spirituelles davantage axées sur la pleine conscience et banissant tout usage de substance "illicite".
    J'éviterais toutefois de présenter ce genre d'expérience spirituelle très forte comme une libération instantanée, une guérison rapide et totale, comme vous semblez le faire avec peu de nuances. De par mon expérience personnelle et mes nombreuses lectures à ce sujet, je me permets d'affirmer que l'intégration d'une quête spirituelle à une recherche de bien-être est complexe et requiert de grandes précautions, l'expérience dite "libératrice" étant parfois difficilement réintégrée à la réalité du sujet dans son environnement une fois le retour au concret. Si cela vous intéresse je vous invite à lire sur le désenchantement que peut suivre ce type d'expériences, ou la désorganisation qu'elle peut faire subir au système psychique s'il est fragilisé ou pas assez solidifié. Dans le même sens, la recherche incessante de ce type d'expérience peut devenir en soi une dépendance et s'écarter du but visé...
    Bref un sujet délicat qui mériterait selon moi d'être approfondi.
    Merci!

  • Jean Roy - Abonné 1 novembre 2019 10 h 13

    C’est le résultat qui compte...

    Je comprends que l’utilisation contrôlée de certaines drogues puisse obtenir des résultats fantastiques dans tous les sens du mot. Si le résultat s’avère une amélioration stupéfiante de la santé mentale... pourquoi pas?

    Il me semble cependant que la montée quasi instantanée au plus haut sommet de ce beau trip psychédélique (avec la soudaine raréfaction de l’oxygène) risque de nous étourdir un brin: on croit trouver le sens de l’existence, on perçoit la présence d’une entité autre en nous, on pense avoir touché l’absolu... S’agirait-il alors d’illusions parfaites? D’ultimes effets secondaires? De sublimes sujets d’études à venir...

    Les chercheurs doutent de pouvoir prouver, un jour, l’existence ou l’inexistence de Dieu. Je l’espère bien... car la spiritualité, avec ou sans Dieu, de même que la quête du sens n’ont de sens qu’à travers notre liberté!

  • Serge Grenier - Abonné 1 novembre 2019 10 h 26

    Existence ou absence de Dieu

    « Les chercheurs doutent que la science puisse jamais arriver à statuer sur l’existence (ou l’absence) de Dieu. »

    Je pense que ça dépend de la définition du concept de Dieu que l'on utilise. C'est certain que le dieu décrit par les dogmes des grandes religions monothéistes abrahamiques n'a aucune chance sur le plan scientifique. Mais il existe d'autres manières d'envisager la divinité et plusieurs d'entre elles ne sont pas incompatibles avec la science. Par exemple, le panpsychisme.

    Selon Wikipedia : « Le panpsychisme est une conception philosophique selon laquelle l'esprit est une propriété ou un aspect fondamental du monde qui s'y présente partout. L'esprit se déploierait ainsi dans toute l'étendue de l'Univers. »

    Moi en tout cas, c'est dans cette direction que j'avance...