Une mémoire à constituer

Je vous ai déjà parlé de Natacha Torres, lorsqu’on s’inquiétait de l’état des classes d’accueil pour les élèves immigrants et réfugiés, dans les écoles publiques de Montréal. Natacha a enseigné en zone de guerre en Colombie et dans le Grand Nord. Elle me confiait alors que les classes d’accueil, dans les conditions actuelles, c’était pire. Mais mardi, je me suis assise avec elle pour discuter de toute autre chose. Ces dernières semaines, elle s’est mise à partager frénétiquement sur les réseaux sociaux des vidéos et des articles sur les soulèvements au Chili, dénonçant sans relâche la répression violente des citoyens qui descendent dans la rue.

Natacha est née au Québec, quelques années après que ses parents, ouvriers et militants socialistes, ont fui la dictature militaire du général Augusto Pinochet. Tous deux étaient très actifs dans le mouvement d’Allende, ils se sont rencontrés en Russie, où l’on formait les militants pour la construction de l’Unité populaire. Après le coup d’État de 1973, son père, qui était dirigeant syndical, est arrêté et emprisonné dans un camp de concentration de la dictature, à Chacabuco, dans le désert d’Atacama. Il est détenu plus d’un an, puis fuit vers l’Argentine, où sa femme et sa fille aînée le rejoignent avant d’émigrer au Canada.

Natacha n’a pas vécu la dictature, mais la dissidence a toujours fait partie de sa vie. Je n’avais jamais remarqué, mais sur sa photo de profil Facebook, on la voit, petite fille, participant à une manifestation anti-Pinochet à Montréal. La photo est parue dans La Presse en 1986. Évidemment, la situation actuelle au Chili la bouleverse. Elle dénonce l’hypocrisie du discours du gouvernement de Sebastian Piñera, qui brandit le spectre de la guerre pour justifier les arrestations arbitraires, la violence et les dénis de droit.

Les citoyens, pourtant, ont raison de manifester. Il y a la vie chère et les ravages sociaux de trente années de politiques néolibérales, d’abord. « C’est impossible, vivre au Chili ! », s’emporte Natacha, qui y a passé un peu plus d’un an en 2011. Mais plus largement, on réclame une assemblée constituante, qui permettrait de se débarrasser enfin de l’autoritarisme larvé de la constitution léguée par la dictature. Il faut aussi situer le soulèvement actuel dans le sillage des mobilisations étudiantes de 2011. Une génération entière, semble-t-il, se rassemble pour réclamer plus de justice et de démocratie. Peut-être aussi pour venger le silence de leurs parents, et la violence subie par leurs grands-parents. Un slogan a d’ailleurs beaucoup été repris par de jeunes militants : « ¡ No son 30 pesos, son 30 años ! » Pas trente pesos, trente ans, en référence à l’augmentation du prix du transport en commun, qui a mis le feu aux poudres dans les dernières semaines.

Cet appel à la mémoire est particulièrement évocateur dans le cas chilien. J’ai aussi discuté cette semaine avec Caroline et Nicholas Dawson, arrivés au Québec du Chili avec leurs parents dans les années 80, à l’âge de 7 et 4 ans. Eux aussi m’ont parlé de l’onde de choc ressentie ces jours-ci. « J’ai mal à regarder les mobilisations actuelles avec le même enthousiasme que certains de mes amis militants au Québec », dit Caroline. Elle ressent surtout du stress en pensant à sa famille inquiète, et parle de ces images de répression militaire qui ravivent en elle une angoisse inexplicable.

Autant Natacha que Caroline et Nicholas m’ont parlé du silence qui vient après l’exil, et qui a perduré au-delà de la fin de la dictature. « C’est comme si une génération entière avait voulu taire le traumatisme vécu », remarque Caroline. Nicholas consacre sa thèse de doctorat à ce noeud entourant la mémoire de la dictature, ce spectre qui hante non seulement les récits de ceux qui ont quitté le Chili et leurs descendants, mais la société chilienne tout entière. Après un séjour de plusieurs mois à Santiago l’an dernier, Nicholas a constaté que bien des choses n’avaient jamais été dites, après la fin du régime militaire. Le récit historique de la dictature peine à se constituer, remarque-t-il, ce qui, paradoxalement, semble moins vrai dans les familles qui sont parties. « Comme si l’exil agissait comme un pivot narratif qui active la mémoire, le récit. »

Natacha dit, pour sa part, avoir été aussi fascinée que frustrée par l’indifférence de plusieurs de ses congénères, durant son année au Chili. Or, c’est ce qui est saisissant dans les mobilisations en cours : l’heure de la fin de l’indifférence, semble-t-il, a sonné. Une image partagée par une adolescente sur les réseaux sociaux m’a frappée. On la voit brandissant en pleine rue un drapeau chilien, où l’on lit : « Mi abuelo tenía miedo. Yo no. » Mon grand-père avait peur, moi pas. Voilà le souffle de cette jeunesse qui semble déterminée à reprendre le rêve de justice sociale qui a été brutalement écrasé en 1973, avec la complicité des États du nord de l’Amérique.

« Le 19 octobre, j’ai pensé à mon père qui, pour la deuxième fois de sa vie, s’est réveillé avec des militaires qui tabassaient les gens de son quartier », me dit Natacha. « Aujourd’hui, il ne peut plus descendre dans la rue, il a du mal à marcher. Mais cette semaine, il m’a dit : je savais bien que je ne pouvais pas partir sans voir le printemps arriver. »

4 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 1 novembre 2019 09 h 45

    Stress post traumatique collectif

    Ceux qui ont vécu la répression du dicateur Pinochet ne s'en sont probablement jamais relevés, souffrant de stress post traumatique. Il ne faut pas oublier non plus que la société chilienne était profondément divisée en 1973 et que les oligarques, les industriels et la classe aisée appuyaient le dictateur, tout comme les ÉU dont la CIA a encouragé les mouvements de grève pour déstabiliser le gouvernement socialiste de Salvador Allende et finalement le renverser pour instaurer une dicature de droite. Pour les classes aisées, la dictature a été un bonus ainsi que le paradis du néo-libéralisme qui s'est poursuivi après les années de dictature jusqu'à aujourd'hui.

    Mais pour les ouvriers et les classes moins fortunées ou moins capitalistes, ils ont été victimes d'une répression sanguinaire et brutale qui a provoqué l'exil de beaucoup d'entre eux car leur vie en dépendait. Ces gens ont subi un stress épouvantable et il est fort probable que collectivement ils souffrent de stress post traumatique, même pour ceux qui se sont exilés. Ça explique en partie pourquoi ils sont restés tranquilles pendant toutes ces années post dictature; on n'oublie pas facilement la terreur et la perte de proches.

    Mais pour les plus jeunes qui n'ont pas connu la dictature et la terreur, ils sont plus à même de revendiquer leurs droits. Mais, on doit se demander comment va réagir la droite chilienne qui est toujours au pouvoir et si le retour à une dictature est possible. Il est certain que les plus âgés se souviennent...

  • André Joyal - Inscrit 1 novembre 2019 11 h 51

    À Trois-Rivières : Le comité Solidarité Québec-Chili

    De retour de mes études, j'ai fait partie à Trois-Rivières d'un comité de soutien aux réfugiés chiliens victimes de Pinochet.
    Nous avions accueilli, suite à une collecte de fonds, 4 étudiants que nous avons fait inscrire à l'UQTR. Comme chef de section de mon département à l'UQTR, j'ai accueilli un réfugié en lui offrant des charges de cours après en avoir fait autant pour un réfugié argentin.

    Dans les années qui ont suivi le Comité - qui existe toujours -, s'est transformé en Comité de Solidarité Tiers-Monde. Misère! Faudra-t-il 45 ans plus tard, accueillir à nouveau des réfugiés de ces deux pays du sud? Plus ça change, plus c'est pareil, malheureusement.

  • Christian Beaudet - Abonné 1 novembre 2019 13 h 42

    Qui se souvient de la veuve Allende à Montréal en 1973? Alors pourquoi pas Puidgemont aujourd'hui?

    Je me souviens d'avoir été au Forum de Montréal à l'automne 1973 où Michel Chartrand avait organisé une assemblée populaire et y avait invité la veuve du président décédé, Mme Hortensia Allende.
    Contrairement à M. Puidgemont, il faut croire que le Canada avait alors accordé un visa à Mme Allende. Pourtant à l'époque la pression venait des États-Unis et non d'une puissance moyenne comme l'Espagne aujourd'hui. C'était en outre trois ans seulement après la loi des mesures de guerre ait été promulgée par un certain premier ministre Trudeau.
    Bref, en trois ans au Québec nous avions connu l'état de guerre et étions devenus un refuge pour les minilitants communistes Chiliens! Les temps ont bien changé, décidément les Québecois aussi ont une mémoire à constituer!

  • Bobby A. Aubé - Abonné 1 novembre 2019 14 h 29

    Desaparecidos

    Super intéressant. D'ailleurs ce malaise mémoriel semble aussi exister dans d'autres pays d'Amérique latine. On sentait quelque chose de similaire en Argentine. En 2017, les jeunes qui descendaient dans la rue pour manifester contre Macri (qui vient de perdre ses élections) n'avaient aucun mal à faire référence aux desaparecidos, ni à nommer les atrocités de la última dictadura. Mais d'autres personnes qu'on rencontrait dans les cafés, les commerces, ces autres lieux où s'opère la vie quotidienne, restaient parfois étrangement silencieux, fermés, du moment qu'on évoquait ce moment de l'histoire argentine. Je sais que plusieurs refusaient encore d'y croire et niaient toujours, par exemple, l'existence des vols de la mort ou des vols de nouveaux nés.