La saison des fantômes

Ainsi, la fête de l’Halloween a été reportée de 24 heures, pour cause de météo maussade, dans diverses municipalités du Québec. On est rendu bien frileux… Faut dire qu’elle débordait depuis longtemps de sa case du calendrier pour s’étirer en amont et en aval. Ceux qui la trouvent délicieuse — j’en suis — apprécieront plusieurs jours encore son cortège funèbre devant les maisons garnies de citrouilles édentées. Tous ces squelettes, fantômes, pierres tombales et araignées géantes témoignent de l’ingéniosité créative des auteurs de ces mises en scène d’envoûtement macabre sous les arbres effeuillés.

Kitsch et commerciale, cette célébration-là ? Plus que ça, en fait. Collée au jour des Morts du 2 novembre, samedi, en plein équinoxe automnal, alors que la nuit et le jour se retrouvent nez à nez. Voici le seul moment de l’année où l’Occident, trouillard en ces matières, arrête d’avoir peur de la Grande Faucheuse et s’amuse à la narguer. Pas autant qu’au Mexique, où les rituels de la fête des Morts (le film Apapacho de Marquise Lepage en témoigne en salle) convoquent des rencontres entre défunts et vivants avec force clins d’œil rigolos en guise d’hommages aux disparus. Même sous nos cieux, le passage au mois de novembre rend les gens plus fantaisistes, moins cartésiens, attentifs à des signes venus on ne sait d’où. Histoire de chasser la peur du noir, peut-être…

Le spectre de Taïwan

Fantômes pour fantômes, atmosphère du dehors aidant, j’ai cru souligner la fête devant Bodyless, spectacle virtuel du Taïwanais Hsin-Chien Huang dédié aux dieux de l’enfer.

Ça se passait lundi dernier au Centre Phi, dans le Vieux-Montréal, à l’inauguration de Cadavre exquis, parcours d’art immersif en place jusqu’au 19 janvier. L’œuvre est de saison, alors que les feuilles tombent et que les squelettes entrechoquent, dit-on, leurs os pour des danses macabres à la Saint-Saëns.

Sous mon casque de vision et d’écoute, l’artiste m’avait muée en spectre d’un prisonnier politique taïwanais des années 1960. Entre sa geôle sinistre et sa maison natale, nous traversions de vertigineux tunnels.

L’aventure d’une demi-heure se déroule au cours du mois des fantômes à Taïwan. Tout au long du septième mois lunaire, des défunts viennent revoir leurs proches et accepter des offrandes, avant de retrouver leurs repaires d’outre-tombe, guidés par des lanternes d’eau.

Les cérémonies rituelles de ces célébrations taïwanaises en rites de passage — jonque enflammée, théâtres à toits de pagode — se mêlent à cette histoire de prisonnier défunt en proie aux tyrannies du régime du temps. L’ancienne maison du mort se voit envahie par la nature, des racines géantes, des sauterelles et des escargots rampants. On ne comprend pas tous les codes, mais quelle poésie visuelle ! Quel style ! Et quel saisissant voyage dans un imaginaire inconnu !

La Lune de Laurie Anderson

Cette expérience immersive de grâce insolite, j’en conseille à tous la fréquentation.

Hélas ! Certains esprits réfractaires au port du casque, craignant peut-être de perdre pied en apesanteur, boudent encore cette forme d’art florissante. Se voient-ils d’ici transformés en héros de l’Orange mécanique de Kubrick branché sous électrodes en train de se faire reprogrammer le cerveau ? Non, non ! Qu’ils se rassurent ! On en ressort tout d’une pièce, émerveillés et souriants par-dessus le marché.

Aux ultimes résistants, je suggère de secouer leurs puces, tant ils ratent des œuvres magiques collées à ces technologies d’avant-garde sur lesquelles les jeunes générations se ruent. Le Québec est un chef de file dans le domaine, mais les meilleurs créateurs d’art contemporain issus de tous les horizons explorent la réalité virtuelle avec une imagination délirante en sons, lumières et balades interdimensionnelles.

À travers ce parcours du Cadavre exquis, la grande musicienne et performeuse américaine Laurie Anderson, après une résidence à la NASA, nous entraîne sur la Lune parmi de saisissantes créatures imaginaires. Elle ramènera ensuite les passagers sur la Terre en leur lançant des objets à saisir d’une fusée en implosion. D’autres artistes de pointe, comme Olafur Eliasson, Anish Kapoor, Paul McCarthy et Marina Abramovic, rivalisent de surréalisme lyrique. Tous inventent des mondes, pénètrent l’inconscient, le cosmos ou des dimensions spirituelles.

Vous flottez, vous volez, vous plongez, des insectes volettent sous votre nez. Les dieux vous saluent, les monstres vous frôlent, les cascades crachent de l’eau à vos pieds, les fleurs vous parlent. Alice au pays des merveilles n’a pas connu dépaysement plus extrême. La Dorothée du Magicien d’Oz non plus. Vous voici le héros de ces contes modernes sous votre casque, armé de manettes connectées. Et les fantômes taïwanais vous trimballent dans un au-delà dont nos mois d’automne semblent avoir rêvé.

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