Le «bad trip» de la gauche américaine

La dédicace de Vol au-dessus d’un nid de coucou, premier roman de Ken Kesey (1962), se lisait comme suit (de mémoire) : « À Vik Lovell, qui me raconta que les dragons n’existent pas, puis me mena à leur tanière. » Lovell étudiait en psychologie à Stanford. C’est lui qui guida son ami Kesey vers un programme d’expérimentation de drogues dont on sait aujourd’hui qu’il était financé par la CIA dans le cadre du projet MK-Ultra. Ce programme de recherches ultrasecret visait, entre autres, à développer, en pleine guerre froide, des techniques d’interrogatoire un peu plus raffinées que le bon vieux supplice de la baignoire, en utilisant des drogues chimiques capables d’altérer les états de conscience, et d’éventuellement provoquer l’effondrement mental du sujet. Ces fertiles hypothèses furent testées, comme vous le savez, jusque dans notre bonne Université McGill, sur des cobayes humains drogués à leur insu par de respectables savants.

Tel le monstre de Frankenstein échappant à son créateur, Kesey sortit de son hôpital psychiatrique pour écrire un roman de fous, puis devenir le pape incontesté de l’acide sur la côte ouest et le pionnier d’une culture psychédélique qui n’allait pas tarder à faire déraper la jeunesse militante de ces glorieuses sixties… Imaginons maintenant que le doc Frankenstein ait été, au fond, bien content de voir sa créature foutre le bordel à la grandeur du pays. C’est l’hypothèse qui sert de point de départ à L’agent du chaos (Giancarlo de Cataldo, Métailié, 2019, traduit de l’italien par Serge Quaddrupani), roman écrit par un juge romain doublé d’un auteur de polars.

Même si son nom est évoqué au passage, Kesey, célébré dans l’Acid test de Tom Wolfe en tant que figure emblématique de la mouvance hippie, n’est même pas un figurant du livre de Giancarlo de Cataldo, où l’on voit cependant passer les Ginsberg, Jerry Rubin, Timothy Leary, Andy Warhol, Owsley Stanley, Grateful Dead et autres Lenny Cohen, mais sans avoir droit à aucun portrait mémorable de ces personnages-clés de la contre-culture. L’intérêt du romancier est ailleurs, et notamment dans les six lettres qui paraissent cristalliser, à elles seules, la culture et la politique des années 1960 : CIA-LSD.

Le personnage qui est au centre du roman aurait, semble-t-il, réellement existé, et il ne fait guère de doute que le Ronald Stark qui, en 1969, s’est pointé à la BEL (Brotherhood of Eternal Love, une espèce de syndicat de pushers hippies) avec un kilo de LSD liquide en assurant être en mesure de fournir à ses nouveaux potes de quoi faire péter tous les cerveaux rebelles d’Amérique ait émargé au budget de l’un ou l’autre des services de renseignement de la nation. Et on peut facilement comprendre que Woodstock, avec ses adolescents hagards et à demi nus se roulant dans un champ de boue, ait moins énervé les autorités que, disons, les manifestations contre la guerre du Vietnam et les émeutes de Chicago en 1968. Stark, rebaptisé Dark (!) par le romancier, aurait contrôlé, à un moment donné, la quasi-totalité de la production européenne de LSD, et on a calculé qu’il en aurait synthétisé quelque 20 kilos au cours de son existence. Comme dirait l’autre, c’est des buvards en ta…

De nombreuses archives du projet MK-Ultra ayant été détruites, Giancarlo de Cataldo a eu beau jeu d’imaginer un volet occulte à ce programme ultrasecret. « MK-Ultra entrait dans une deuxième phase […]. Le but était désormais de développer la circulation des drogues psychotropes, surtout celle du LSD, en Amérique et dans quelques pays européens où s’ouvraient des panoramas […] « d’un grand intérêt ». […] Qu’avaient-ils en commun avec les États-Unis ? La naissance récente de mouvements de jeunes hostiles au Système et la diffusion de drogues. »

Sachant bien la floraison internautique de théories abracadabrantes et l’infamante étiquette de « conspirationniste » qui en résulte, ce juge romain a l’intelligence de nous faire vivre son enquête pour ainsi dire à la source : on y partage les doutes et la perspective critique de l’écrivain méfiant à qui un avocat états-unien apparemment bien informé offre un jour de raconter « la vraie histoire » de Jay Dark. Il ne va pas jusqu’à prétendre que les forces de l’ombre ont soigneusement orchestré l’apparent chaos de cette époque troublée. « Eux, les gens de la CIA… Certains essayaient de contrôler, d’autres ont donné un coup de main… » Et comme le dit un personnage : « Nous mettons en route un tas d’opérations. Certaines réussissent et entrent dans l’histoire. Toutes les autres, celles qui échouent, s’appellent des complots. »

En 1967, l’année de l’amour, un autre Ronald fut élu gouverneur de la Californie. La révolution conservatrice des années Reagan était en marche. Quant à Ken Kesey, il constaterait un jour ceci : « Mon cerveau ne fonctionne plus comme avant… » Comme disait Marx : à qui profite le crime ?

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