Cantin et son maître

En 1976, à l’Université de Montréal, Serge Cantin a connu l’expérience du coup de foudre intellectuel. Étudiant à la maîtrise en sociologie, il apprend que Fernand Dumont (1927-1997), professeur à l’Université Laval, a été invité, par le Département de philosophie, à donner un cours sur la philosophie de l’histoire. Cantin s’y inscrit. Il n’en reviendra pas. Les propos du maître lui échappent souvent, mais le fascinent absolument.

« N’étais-je pas au fond comme hypnotisé par la puissance intellectuelle qui se déployait sous mes yeux ? écrit-il. Ce qui m’impressionnait par-dessus tout, je crois, ce qui a laissé en moi une empreinte indélébile, c’était de me retrouver pour la première fois en présence d’un être habité par sa pensée. »

J’ai vécu, vingt ans plus tard, une expérience semblable en lisant Fernand Dumont. Tout de suite, j’ai eu la conviction d’être en présence d’un penseur hors norme, voire du plus remarquable intellectuel de toute l’histoire du Québec. Comme Cantin dans sa classe, je ne comprenais pas tout ce que je lisais, mais j’en saisissais assez pour être ébloui et, dans le même mouvement, ému par la vibration qui se dégageait de l’œuvre. J’étais séduit par le style, qui irriguait une pensée nationaliste, démocratique, socialiste et chrétienne. Comme Dumont, j’avais accédé au monde de la grande culture à partir d’un milieu populaire. Je me reconnaissais dans son « émigration ».

J’ai tout de suite eu le sentiment profond que la compréhension de cette œuvre me donnerait accès à d’indispensables lumières pour mieux penser ma vie et ma société. Je me suis donc tourné vers les meilleurs commentateurs de Dumont, en espérant qu’ils me tiendraient la main dans ce dédale. J’ai lu le sociologue Jean-Philippe Warren et le philosophe Serge Cantin. Mon éblouissement a été multiplié. Ces trois-là — Dumont, Cantin et Warren — sont des champions de la pensée québécoise et de remarquables stylistes devant lesquels, je l’avoue, je me sens petit.

« Il est difficile de parler de Fernand Dumont sans avoir toujours l’impression de laisser dans l’ombre l’essentiel », écrivait Warren en 2001. Cantin, qui se présente comme « un nain qui n’a d’autre ambition que de faire mieux comprendre tout ce que nous devons au géant », partage cette modestie devant l’œuvre de Dumont. Toutefois, La distance et la mémoire (PUL, 2019, 426 pages), essai consacré à la pensée de son maître, s’impose comme un chef-d’œuvre interprétatif.

Le drame de la modernité

Les concepts de culture première et de culture seconde constituent le cœur de la pensée dumontienne. En gros, la culture première désigne le milieu culturel dans lequel nous baignons du seul fait d’exister, une sorte d’univers de sens qui va de soi et dont on hérite, alors que la culture seconde provient du désir d’interprétation qui habite l’humain et s’exprime par l’art, par la science ou par des rituels.

« C’est que l’homme, écrivait Dumont, est un être conscient qui ne vit pas seulement son existence, mais qui la contemple, l’examine et essaie d’en tirer un sens. » Toute la difficulté de l’expérience humaine consiste à ne pas rester englué dans la culture première (la mémoire), tout en n’oubliant pas cette dernière en accédant à la culture seconde (la distance).

Pour Dumont, explique Cantin, le drame de la modernité tient justement au « déracinement de la culture », c’est-à-dire à la disjonction entre les deux cultures. Avant, la tradition servait à faire le lien entre elles. Pour interpréter le présent, les Anciens se référaient « à un passé source ». L’idéologie du progrès a délégitimé le recours à la tradition, mais cette dernière n’a pas été remplacée par une nouvelle référence transcendante.

Le cas du Québec est exemplaire à cet égard. En marquant une rupture avec une tradition sclérosée, la Révolution tranquille aurait pu être l’occasion d’une nouvelle définition de nous-mêmes, moyennant une interprétation inédite de notre passé. Or, pour Dumont, c’est plutôt l’oubli de la tradition qui a prévalu, nous laissant aux prises avec un « vide idéologique » incapable de nourrir de nouveaux idéaux et de nouvelles solidarités. « Nos sociétés, demandait Dumont en 1995, seraient-elles devenues impuissantes devant l’avenir parce qu’elles ont perdu la mémoire ? » La gestion, ajoutait-il, n’est pas un projet de société et une nouvelle éthique transcendante reste à trouver.

C’est drôle, mais, en lisant tous ces propos subtils, j’ai fini par me dire qu’au fond, l’œuvre de Dumont, tout comme celle de Cantin, est une interprétation savante (culture seconde) de l’adage populaire (culture première) affirmant qu’on ne peut pas savoir où l’on va quand on ne sait pas d’où l’on vient. « Il était simple avec une manière de grandeur », disait de son ami Dumont le grand sociologue Georges Balandier. Ça résume presque tout.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

4 commentaires
  • Marc Therrien - Abonné 2 novembre 2019 10 h 59

    Avec la mémoire, on ne sait pas les choses avant, seulement après


    Soit dit en passant, s’il est vrai et qu’on prend pour acquis « qu’on ne peut pas savoir où l’on va quand on ne sait pas d’où l’on vient », on comprend mieux tout le drame qui se joue entre les immigrants venus d’ailleurs et les habitants du pays hôte.

    Comme nous l’indique Paul Ricoeur dans « La mémoire, l’histoire, l’oubli », le problème avec la mémoire, qui anime le processus de reconstruction a posteriori qu’est la remémoration, est sa fiabilité. Comme elle est vulnérable, on peut être tenté de l’abuser, entre autres, par la manipulation idéologique de la sélection et de la mise en cohérence des faits qui composeront le récit narratif de l’Histoire qui sera imposée par le pouvoir pour former la mémoire collective. « C’est plus précisément la fonction sélective du récit qui offre à la manipulation l’occasion et les moyens d’une stratégie d’une stratégie rusée qui consiste d’emblée en une stratégie de l’oubli autant que de la remémoration ». Aussi suivant Tzvetan Todorov, on peut considérer que la mémoire est toujours orientée vers un bien, souvent la légitimation du pouvoir visant la paix sociale, et qu’elle sert des stratégies de revendications victimaires.

    Dans une chronique publiée récemment dans La Presse + intitulée « De l’identité-refuge à l’identité-projet », Gérard Bouchard déplorait que « comme nation, nous nous en remettons désormais à une vision de nous-mêmes qui ne sait plus se projeter dans l’avenir ». (…) « Il y a tout un monde entre « Je me souviens » et « Je deviens ». C’est ainsi, qu’il faut parfois se demander si le « trop de mémoire » qui pèse avec son devoir n’empêcherait pas l’envie de l’aventure que représente l’avenir, ce livre d’histoire ouvert et aux pages vides. Combien de Québécois qui ne croient plus en l’indépendance pourraient se reconnaître dans ce sentiment de Gérard de Nerval : « Dans l'affection que je vous porte, il y a trop de passé pour qu'il n'y ait pas beaucoup d'avenir. »?

    Marc Therrien

  • Maurice Amiel - Abonné 2 novembre 2019 13 h 12

    Merci

    Il y a un auteur: Dumont, subtil et simple dans son propos
    il y a un interprète; Cantin, clair dans les limites de sa compréhension
    il y a un rapporteur: Cornellier aussi clair et simple, à mon humble avis, que peuvent être les deux autres

    À vous donc, un grand merci

    Maurice Amiel, abonné

    • Jean Roy - Abonné 3 novembre 2019 09 h 56

      Je suis assez d’accord avec vous... mis à part peut-être la simplicité des propos de Dumont. J’avoue humblement que je ne trouve pas sa lecture toujours facile... d’où justement l’apport d’un intermédiaire. Il est plus facile de lire Comte-Sponville ou Lenoir que Spinoza, n’est-ce pas?

      Je n’ai encore lu aucun ouvrage de Cantin. Merci à Cornellier de me guider vers lui! Une belle chronique comme je les aime...

  • Jean-Pierre Cloutier - Abonné 3 novembre 2019 13 h 01

    Un géant

    ‘’C’est grâce à la culture que l’humanité se déprend de la répétition monotone à laquelle est vouée la condition animale, qu’elle s’inscrit dans une histoire où ses actions se prêtent à une accumulation des œuvres et à un surplomb du devenir. La culture est donc un héritage. Voilà en quoi elle pose, comme enjeu primordial, le problème de la mémoire’’
    (extrait de ``L’avenir de la mémoire’’ de Fernand Dumont)
    Je suis bien d’accord avec M. Amiel. Merci à M. Cantin et à M. Cornellier. Et surtout merci à Fernand Dumont, cet humble géant.