Les gens inquiets

Il y a une partie de la population québécoise qui a l’habitude de se faire appeler « les gens ». Depuis une quinzaine d’années, les gens sont de plus en plus inquiets. Le Québec change autour d’eux, et ils ont le sentiment de perdre l’emprise qu’ils s’étaient plus ou moins convaincus d’avoir acquise sur leur destin, il n’y a pas si longtemps. Les gens ont des inquiétudes pour leur survivance depuis des générations. Pour le moment, on justifie cette angoisse non pas par la passation intergénérationnelle d’un récit collectif où la différence menace l’identité… mais par l’existence du port du voile sur la planète Terre. Légiférer à partir de ces inquiétudes, c’est défendre les valeurs québécoises.

On avait dit : légiférons vite, pour passer à autre chose. Une fois les gens rassurés, la page sera tournée. L’élection fédérale est venue. On a encore parlé de l’inquiétude des gens. La laïcité, c’est nous, a dit le Bloc ; on vous défendra. Au lendemain du 21 octobre, on a constaté que la grande région de Montréal — tout comme Sherbrooke, Gatineau, le centre-ville de Québec et toutes les métropoles canadiennes, d’ailleurs, historiquement comme maintenant — a voté rouge plutôt que bleu (pâle ou foncé). Voilà la preuve qu’une partie du Québec échappe au véritable Québec national, se sont époumonés à répéter les tribuns populaires comme les quidams hyperactifs du Web. La menace avance ; l’intégration des « autres » et la rééducation des traîtres sont urgentes… Il faudra rester aux aguets.

Puis, l’élection partielle provinciale dans Jean-Talon, à Québec, s’est préparée. Cette élection, c’est un référendum sur la laïcité, a répété la CAQ. Le combat pour votre « sécurité » culturelle continue toujours, en d’autres termes. Il y a encore lieu d’être vigilants. Inquiétez-vous.

Mercredi, le gouvernement Legault a annoncé que son test des valeurs pour les immigrants entrera en vigueur dès janvier. Le message en filigrane d’une telle mesure ne peut être que celui-ci : « C’te monde-là sont pas comme nous. Il faut s’en méfier. Il faut les tester. Leurs valeurs ne sont peut-être pas les bonnes. Soyons sur nos gardes. » Le but de la mesure : rassurer les fameuses gens. Son véritable effet : donner le sceau d’approbation étatique aux réflexes d’inquiétude et de méfiance envers « c’te monde-là ». Nourrir l’angoisse.

C’est pour s’assurer que tout le monde comprenne qu’au Québec on a l’égalité hommes-femmes, dit Jolin-Barrette. Est-ce que le ministre sait que les trois régions où il y a le plus de violence conjugale au Québec sont la Côte-Nord (loin devant), l’Abitibi et l’Outaouais ? Est-ce que le test y sera utilisé ? Est-ce qu’on connaît des programmes qui déconstruisent avec succès les croyances patriarcales d’un groupe en lui faisant remplir quelque questionnaire ? Aucune importance. Ce qui compte, c’est d’avoir l’air d’une gang de gars solides en train de mettre leurs culottes et qui ne se laissent pas faire.

Bien sûr, toutes ces démarches politiques sont des coups d’épée dans l’eau. Aucun gouvernement du Québec, aucune province, aucun pays ne peut voter une loi contre la proportion ultramajoritaire des anglophones en Amérique du Nord. Aucun leader québécois, aussi charismatique soit-il, ne peut adopter une charte contre l’hégémonie culturelle et économique de l’ancien Empire britannique à l’échelle mondiale ni contrer le vieillissement de la population occidentale ou encore mettre fin au désastre économique, politique et climatique derrière la crise migratoire planétaire.

Si ces réalités angoissent, on peut adopter des mesures qui endiguent une partie de leurs répercussions, temporairement, et souvent à fort prix. Mais jamais on ne pourra complètement les transformer à partir de l’Assemblée nationale ou d’une quelconque capitale, à moins d’une action concertée. Plutôt que de reconnaître les limites de l’État-nation au XXIe siècle, les leaders nationalistes partout en Occident feignent la force. À court terme, ce sont les minorités qui paient le prix de ces mises en scène tragicomiques, qui n’arriveront bien sûr jamais vraiment à rassurer les inquiets. À moyen et à long terme, on perd un temps précieux qui serait mieux consacré à imaginer de véritables solutions politiques aux défis de l’époque : la concentration monstrueuse des richesses, l’urgence environnementale, la perte de la diversité de la vie — tant humaine que non humaine. La liste est longue.

À l’heure du néolibéralisme, les multinationales dirigent nos destinées et les gouvernements sont de plus en plus impuissants en face d’elles. Même que le rôle de l’État est aujourd’hui compris comme le service aux entreprises : le budget, les lois, c’est pour les attirer et les retenir ; l’école, c’est pour la formation de la main-d’oeuvre ; la santé, c’est pour maintenir la population active et productive. Dans ce contexte, « les gens » ont raison de se demander si les institutions ne pourraient pas mieux servir la population. Il y a lieu de s’inquiéter. Mais pas pour les raisons qui sont les plus aisément nommées.

Les élus, dépassés par ces défis, voire complices de leur perpétuation, continuent de gagner leurs élections en jouant aux gars solides qui mettent leurs culottes. Ils ne peuvent donc s’empêcher de rediriger la démonstration de force sur ce qui peut être le plus aisément contrôlé : les personnes plus minoritaires et plus marginales qui, nécessairement, ne font pas partie du véritable problème. Ce genre de pantomime est une drogue à laquelle « les gens » finissent par s’habituer. Pour continuer à rassurer, pour un court temps, il faudra une dose de pseudo-force nationaliste de plus en plus forte. Pour plusieurs, l’effet s’estompera.

La sortie de crise est ailleurs.

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