La liberté selon «Jouliks»

Jouliks, de Mariloup Wolfe, sort vendredi dans nos salles. Cette chronique familiale possède des affinités avec Les bons débarras, de Francis Mankiewicz, sur scénario de Réjean Ducharme. Un très beau film. Le voici soulevé par un vent de controverse. Dafina Savic, la directrice de Romanipe, un groupe de défense des Roms, estime que cette communauté, à travers le personnage du père et de son foyer d’origine, se voit dépeinte à coups de stéréotypes et de préjugés omniprésents en littérature et au cinéma, romantisme à l’appui. Les acteurs roms n’avaient pas voulu participer au tournage pour ces motifs-là.

En fiction, leur réalité se résume souvent à des allégories tragiques de liberté brisée, comme l’Esmeralda de Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo et la Carmen de Bizet. Le film de Mariloup Wolfe m’a semblé plutôt un hommage à l’affranchissement des Roms, mais le mot « jouliks » (voyous en russe) aurait pu s’effacer du titre.

Le débat actuel s’arrime aux polémiques SLĀV et Kanata. N’empêche que les pièces de Robert Lepage prétendaient remonter d’une façon ou d’une autre le parcours historique des communautés mises en scène. Pas Jouliks, qui s’impose en pure fiction.

Ce film fluide se joue à hauteur de petite fille (exceptionnelle Lilou Roy-Lanouette) élevée dans une ferme du Québec au cours des années 1970 par des parents marginaux qu’elle veut garder unis. Une lumière éclaire cette oeuvre à la gloire de l’anticonformisme, centrée sur un couple : un homme libre et ombrageux (Victor Andrés Trelles-Turgeon), une femme jadis prostituée (Jeanne Roux-Côté). Amoureux fous, ils adorent leur enfant, élevée sans contraintes.

Jouliks est adapté de la pièce homonyme de Marie-Christine Lê-Huu (2005), qui en a signé le scénario. Des changements avaient été apportés au texte avant le tournage, après discussions avec Dafina Savic : le mot « Rom » n’y est pas prononcé, des allusions directes à la communauté ont été gommées.

Nommée ou pas, la famille élargie des quartiers de la zone à Toronto, que Zak court rejoindre en quittant son foyer, est rom pur jus. Le violon tzigane, les danses autour du feu et les costumes (clichés sans doute, mais inspirés du réel) appartiennent à cette communauté, dont l’apport musical est immense. Des films désormais classiques comme Le temps des gitans, d’Emir Kusturica, et Latcho Drom, de Tony Gatlif, en témoignent d’éclatante façon. Marie-Christine Lê-Huu précise que, dans sa pièce à l’origine de Jouliks, le personnage du père n’avait pas d’origine précise. « Au cinéma, le besoin de contextualiser est plus grand. » Les Roms sont apparus.

Le personnage de Zak n’est quand même pas si étranger à nos propres trajectoires. Les survenants, grands dieux des routes et des bois, blancs ou autochtones, participent à l’imaginaire collectif depuis la Nouvelle-France. Cet archétype dépasse la réalité des Roms, pour embrasser plus largement un fantasme de liberté.

Certains les appellent gens du voyage, terme discutable, car plusieurs d’entre eux sont sédentarisés. Le peuple rom, tzigane, manouche, bohémien, gitan ou autre nomination au fil des empreintes géographiques, en arrache. Surtout en Europe (Hitler les envoyait mourir dans ses camps) où les frictions avec les peuples dits de souche demeurent nombreuses. Les Roms se voient accusés de tous les crimes.

En mars dernier, dans des communes françaises de Seine-Saint-Denis, des membres d’une communauté issue de Roumanie avaient été pris d’assaut par une population en colère. Une fausse rumeur de Roms en camion blanc enlevant des enfants (vieux mythe médiéval) s’était enflammée sur les réseaux sociaux.

On comprend que les mettre en scène soit devenu délicat quand les questions d’appropriation culturelle prennent la lumière. Les problèmes de groupes ostracisés sont névralgiques.

Marie-Christine Lê-Huu m’avoue interroger l’espace de création sur cette frontière ténue entre un personnage et la représentation de sa communauté. La scénariste trouverait dommage qu’un film sur le rejet de la différence se fasse démolir pour ce qu’il cherche à dénoncer.

Il est parfois difficile de départager les clichés de certains particularismes d’un groupe social. Alors, que faire ? Empêcher toute fiction parlant de « l’autre » (même en partie fantasmé) de voir le jour, surtout quand cet autre n’est pas diabolisé. Impossible, sans gommer toute création vive nourrie d’imagination. Et Zak constitue une figure positive de liberté qui révèle les secrets de la nature à son enfant.

Le film m’était apparu comme un coup de chapeau à toutes les résistances au conformisme. J’avais cru que la communauté rom (même non identifiée) pourrait en tirer un motif de fierté. C’est dire… Tout est question de point de vue. Du moins, les forums de discussion aident-ils tout compte fait à nourrir les esprits.

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