Les mots pour le dire

« Ce n’est pas un “drame familial” […]. C’est un double meurtre, commis par un meurtrier. »

La mort, mercredi dernier, de deux jeunes enfants aux mains de leur père a fait couler beaucoup d’encre, suscitant indignation et incompréhension comme chaque fois qu’une telle calamité se produit. Mais la tuerie de la rue Curatteau à Montréal a aussi provoqué une montée de lait chez la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé. Appelons « un chat un chat », disait-elle, visiblement irritée des perpétuels gants blancs enfilés lorsque l’on parle de violence conjugale. « Comme si le meurtrier était un gars ordinaire qui, dans un moment de détresse, écrit-elle sur sa page Facebook, décide d’assassiner et de mutiler ses deux enfants. T’sais, une réaction banale à une séparation. »

Crime passionnel. Fait divers. Drame familial. Violence faite aux femmes. La question de la violence conjugale — cette autre épée de Damoclès qui pend, après l’agression sexuelle, au-dessus de la tête de bien des femmes — a quand même progressé depuis 30 ans. « Après avoir longtemps été tenues pour des affaires de couple relevant du secret des alcôves, les violences conjugales sont devenues peu à peu une affaire de justice pénale », dit une étude sur la question.

Pointez-vous dans un poste de police du SPVM et il y a fort à parier que vous verrez des affiches avisant que la violence conjugale, c’est du sérieux. Grâce aux pressions de groupes féministes, notamment, on a compris qu’un homme qui bat sa femme, à plus forte raison qui la tue ou, encore, qui tue et mutile leurs deux enfants en s’assurant que son ex sera la première à en faire la macabre découverte, n’est pas d’abord un homme en « détresse ». C’est un homme qui cherche à avoir le dernier mot.

« Certains hommes considèrent qu’ils ont le droit de contrôler leur conjointe et d’utiliser tous les moyens qu’ils estiment nécessaires, incluant la violence, pour affirmer et maintenir leur pouvoir sur elle», écrit Simon Lapierre, professeur de travail social à l’Université d’Ottawa. «Lors de la séparation, ces hommes considèrent qu’on leur enlève ce qui leur appartient et tentent ainsi de continuer d’exercer leur contrôle et leur pouvoir. Le principal problème n’est donc pas la détresse masculine, mais bien la domination des hommes sur les femmes. »

Et pourtant, chaque fois qu’une histoire comme celle-ci surgit — et c’est bien ce qui enrage les femmes qui, comme Manon Massé, ont travaillé à mettre les choses au clair — on continue à ne pas savoir où donner de la tête. « C’est tellement incompréhensible », disait Bernard Drainville sur les ondes du 98.5 FM. On lève les bras au ciel en se demandant comment « l’humanité » peut tomber si bas, déplorant encore un autre « drame familial ». Sans nécessairement en être conscient, on démasculinise et on dédramatise l’événement. Comme dit un collectif féministe qui dénonce le traitement des meurtres conjugaux, « le “drame” n’est pas un qualificatif pénal, il relève du champ lexical de l’art ».

Bien des années et des études plus tard, on persiste donc à tourner les coins ronds en matière de violence conjugale. On parle, par exemple, de « ces parents qui tuent leurs enfants » comme s’il s’agissait, entre pères et mères, du même phénomène. Oui, les femmes tuent leur progéniture, elles aussi, mais leur motivation n’est pas du tout la même : elles sont souvent à bout de ressources et décident d’amener les enfants avec elles dans la mort. C’est tout aussi inacceptable, mais il ne s’agit ni de vengeance ni de domination, plutôt de désespoir. Alors pourquoi cette surprenante confusion lorsque surviennent des cas de violence conjugale ?

Pour la même raison qu’il a fallu attendre 20 ans avant d’admettre collectivement que la tuerie de Polytechnique, loin de relever du simple délire, était un crime haineux contre les femmes. L’idée qu’un jeune homme ait froidement exécuté 14 étudiantes n’était tout simplement pas recevable. C’était un affront direct au rêve le plus tenace de l’existence humaine : l’amour. Des hommes qui tuent leur femme ou leurs enfants tuent également un certain idéal amoureux. Sans parler de l’image monstrueuse, déformée par une cruauté inimaginable, qu’elle renvoie de certains hommes. Autant de choses qu’on refuse d’affronter.

Comme pour Polytechnique, ces meurtres suicides sont difficiles à accepter. C’est la vie conjugale à son plus laid, alors qu’on a besoin de croire qu’elle existe à son plus beau. Ne vous demandez pas pourquoi 70 % des actes de violence conjugale, comme bien des agressions sexuelles d’ailleurs, ne sont jamais signalés à la police, ainsi que l’analyse Statistique Canada. On garde ça mort pour mieux garder l’idéal amoureux en vie. L’être humain carbure à l’espoir, c’est bien connu, et l’espoir est justement un sentiment aux coins ronds.

Cela dit, cette façon de prendre la violence conjugale avec des pincettes a assez duré. Regardons la réalité en face, traitons les faits avec les mots qui correspondent aux gestes plutôt qu’aux sentiments ambigus que nous entretenons à ce sujet. Un père qui tue et mutile ses enfants par pur ressentiment mérite-t-il toujours d’être appelé un père, de toute façon ?

41 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 30 octobre 2019 01 h 00

    Merci Francine Pelletier

    «on a compris qu’un homme qui bat sa femme, à plus forte raison qui la tue ou, encore, qui tue et mutile leurs deux enfants en s’assurant que son ex sera la première à en faire la macabre découverte, n’est pas d’abord un homme en « détresse ». C’est un homme qui cherche à avoir le dernier mot.»

    On ne saurait mieux dire.

  • Hélène Gervais - Abonnée 30 octobre 2019 05 h 31

    Je suis bien d'accord avec votre texte ....

    par contre, quand vous dites qu'une mère qui tue ses enfants le fait par détresse *C’est tout aussi inacceptable, mais il ne s’agit ni de vengeance ni de domination, plutôt de désespoir.* je pense que pour le papa, il s'agit peut-être aussi de détresse vous ne pensez pas? Bien sûr il y a chez certains cas la vengeance et la domination, mais qui sommes-nous pour juger.

    • Françoise Labelle - Abonnée 30 octobre 2019 14 h 37

      Il s'agit surtout de trouver des solutions et pour ça, il faut comprendre.
      Les meurtres de nouveau-nés (infanticides néonataux) sont surtout le fait de mère jeunes, immatures et qui ne voulaient pas de l'enfant.
      Les infanticides par la mère sont souvent le fait de jeunes femmes monoparentales sans emploi. Dans ce cas, le motif de vengeance dirigée contre le conjoint est sans objet. On peut parler de détresse économique.
      Cf. «Child murder by mothers: patterns and prevention», World Psychiatry 2007.

      Lorsque les motifs économiques sont écartés et qu'il y a conjoint, le motif de vengeance pour un infanticide est plus vraisemblable. Il s'agit toujours de détresse mais la notion de propriété du conjoint et des enfants est plus précise.
      Dans l'article cité par Mme Pelletier (Ces parents qui tuent leurs enfants), on note que «Les auteurs sont des pères, en large majorité.» Les stéréotypes de genre font encore du père le chef de famille chez plusieurs. Encore aujourd'hui, certains, stimulés par Trump, comme les «Proud Boys» de Gavin McInnes, essaient d'imposer ce stéréotype conservateur.

  • Brigitte Garneau - Abonnée 30 octobre 2019 06 h 08

    Mérite-t-il toujours d'être appelé un père?

    À ce stade, il n'y a plus de rôles qui tiennent. La maladie mentale, tel un tsunami, emporte tout sur son passage...et c'est le "malade" qui demeure.

  • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2019 07 h 02

    Une simple remarque

    "La tuerie de la rue Curatteau à Montréal a aussi provoqué une montée de lait chez la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé." - Fracine Pelletier

    Que je sache, l'expression "montée de lait" fait référence aux sautes d'humeurs - que peuvent prétendument avoir des mères à cause de la douleur - est désormais considérée par certains comme une expression sexiste.

    On me corrigera si je me trompe.

    Mais, personnellement, je ne l'utilise plus depuis fort longtemps.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 30 octobre 2019 10 h 10

      Paraît que

      «Cette expression tire probablement son origine de la soupe au lait qui déborde rapidement de la casserole quand on la chauffe.»

      Ceux qui sont « soupe au lait » sont plus susceptibles de tels débordements.

    • Louis Germain - Abonné 30 octobre 2019 11 h 35

      L'expression montée de lait est née d'une confusion entre deux expressions: «montée de bile» et «soupe au lait».
      On qualifie une personne colérique en disant qu'elle est «soupe au lait», par analogie à la brusque et abondante ébullition de ladite soupe.
      On qualifiait (auparavant) un accès de colère de «montée de bile», dans le droit fil de la culture du temps qui, notamment, classifiait les caractères en quatre catégories: nerveux, bilieux, sanguin et lymphatique.
      Puis, au cours des récentes décennies, l'amalgame confus entre la bile et le lait s'est opéré et on se retrouve aujourd'hui avec «montée de lait» pour décrire l'accès de colère alors qu'une montée de lait est en réalité le prélude à un acte d'amour et de vie incomparable, l'allaitement.
      Lisant cette phrase de Francine Pelletier ce matin, tout comme écoutant Pierre Lapointe, samedi soir dernier, parler de sa montée de lait, j'ai senti chez moi monter la bile.
      Je souhaite que quelque personnage médiatiquement bien en vue dénonce publiquement cette dérive linguistique de façon qu'on revienne graduellement à redonner son vrai sens à la montée de lait.

    • Sylvain Lévesque - Abonné 30 octobre 2019 12 h 15

      Maintenant qu'on est conscients de l'existence de l'intolérance au lactose, il faudrait carrément bannir de notre langage toutes ces locutions qui font référence au lait. Imaginez le progrès social !

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2019 12 h 34

      D'accord avec vous pour la version originale de l'expression.

      Mais, la version Keubécoise ( Vive le Québec libre ! ;- ) )

      ..Ne semble pas faire référence à la même image.

      http://www.je-parle-quebecois.com/lexique/definiti

    • Gilles Théberge - Abonné 30 octobre 2019 12 h 53

      Quest-ce que Manon Massé vient faire dans cette affaire... madame Pelletier est en mal de «name dropping» ?!

      Tout le monde au Québec a été horrifié par ce geste insensé. Manon Massé n'est qu'une personne parmi des centaines de milliers à avoir été estomaqué par ce meurtre infanticide !

    • Christian Montmarquette - Abonné 30 octobre 2019 13 h 47

      @ Gilles Théberge,

      "Quest-ce que Manon Massé vient faire dans cette affaire? Madame Pelletier est en mal de «name dropping» ?" - Gilles Théberge

      1 ) Manon Massé s'implique depuis les années 1980 en tant comme militante et organisatrice dans les milieux féministes, communautaires et altermondialistes. À 30 ans, elle fait la rencontre de Françoise David, alors présidente de la Fédération des femmes du Québec. Au printemps 1995, elle est chargée de la logistique de la Marche Du pain et des roses. En 2000, elle coorganise la Marche mondiale des Femmes contre la pauvreté et la violence. - Wikipédia

      Je pense qu'une implication de 40 ans dans la cause féministe justifie qu'elle soit citée dans des article comme celui-ci. D'autant plus qu'elle la cheffe parlementaire élue d'un parti reconnue par l'Assemblée nationale.

      2 ) Question de «name dropping»..

      Simon Lapierre, professeur de travail social à l’Université d’Ottawa et Bernard Drainville du 98.5 FM. sont aussi mentionnés dans l'article.

      Sans compter « Damoclès !! » dont l’épée pend après les agressions !

      



    • Françoise Labelle - Abonnée 30 octobre 2019 14 h 46

      On retrouve aussi l'expression «avoir des couilles» en parlant d'une femme.
      «Elle a des couilles cette petite», Ta carrière est finie, Albin Michel.
      «Les autres agents secrets de son service disaient qu'elle avait des couilles. » Le masque de l'araignée, Le livre de poche.

    • Marc Therrien - Abonné 30 octobre 2019 18 h 21

      M. Théberge,

      Manon Massé vient simplement servir d’amorce à la réflexion proposée par madame Pelletier et d’angle d'approche qu’elle veut lui donner. Elle aurait pu nous parler du sentiment de deuil collectif exprimé par la ministre de la santé Danielle McCann : « Moi, je suis en deuil, et je pense que le Québec est en deuil. C’est un drame inconcevable ». « Je sais aussi que les intervenants sont très, très affectés. »

      Quand madame Pelletier écrit : « Comme dit un collectif féministe qui dénonce le traitement des meurtres conjugaux, « le “drame” n’est pas un qualificatif pénal, il relève du champ lexical de l’art », elle s’adresse peut-être à la ministre McCann sans la nommer. Le choix de la couleur et du ton à donner à une chronique, dans le dit et le non-dit, me semble la prérogative de l’auteur qui l’écrit.

      Marc Therrien

    • Christian Montmarquette - Abonné 31 octobre 2019 06 h 50

      @ Françoise Labelle,

      "On retrouve aussi l'expression «avoir des couilles» en parlant d'une femme." - Françoise Labelle

      D'accord avec vous, à cette différence près que l'expression «avoir des couilles» signifie avoir du courage et semble est plutôt flatteuse. Alors que de faire une "montée de lait" fait référence à une perte de contrôle et m'apparait donc comme péjorative. Le sexisme étant un ensemble de jugements "négatifs" à l'égard des femmes dire d'une femme qu'elle a du courage ne prête donc pas à préjugés, ni envers les femmes et ni envers les hommes.

    • Louis Germain - Abonné 31 octobre 2019 08 h 16

      @ Christian Montmarquette
      Consulter je-parle-quebecois.com est assez instructif sur 1) le manque de culture historique de ses auteurs et 2) la pauvreté de leur maîtrise de la langue et de la grammaire. Dans la seule page sur la «montée de lait», on trouve trois fautes d'orthographe. La bile monte... :-)

    • Christian Montmarquette - Abonné 31 octobre 2019 10 h 57

      @ Louis Germain,

      Les fautes ne changent pas le fait que l'information dit vraie.

      Oui, "montée de lait" est un québécisme qui n'a pas le même sens que "soupe au lait".

    • Louis Germain - Abonné 31 octobre 2019 18 h 03

      @ Christian Montmarquette
      L'information correspond effectivement à la situation actuelle mais elle manque totalement de profondeur historique. L'expression est jeune. Je-parle-quebecois devrait le mentionner. Elle n'existait pas il y a 30 ou 40 ans. Elle est née d'une confusion, d'une erreur. Ce n'est pas parce qu'aujourd'hui, une partie de la société québécoise utilise cette expression déformée qu'on doit laisser aller et ne rien faire pour la corriger.

  • Marc Therrien - Abonné 30 octobre 2019 07 h 19

    De la lutte entre logos et pathos, Éros et Thanatos


    C’est dans de telles situations limites extrêmes qu’on réalise qu’il y a encore de l’inhumain dans l’humain inachevé, cet animal dit raisonnable, qui, lorsque sa raison déraille, peut commettre des actes d’une telle violence et cruauté qu’on ne voit pas chez les animaux. Si l’agression est le propre de l’animal mû par ses instincts de conservation, la violence à proprement parler appartient à l’humain, cet animal parlant qui, doué pour le logos, est en théorie capable de maîtriser ses instincts et faire d’autres choix que l’agression. Le pathos appartient au monde humain.

    Je ne sais pas si l’égalité entre les hommes et les femmes est atteinte dans la pleine reconnaissance et respect de leurs différences. Ils et elles ne souffrent pas des mêmes choses et ne souffrent pas de la même façon et n'ont pas la même énergie pulsionnelle. L'homme qui n'a pas appris à mentaliser sa souffrance, à pleurer et à perlaborer comme l'exige la très grande majorité des approches psychothérapeutiques par la parole, se retrouve souvent bien seul et dépourvu quand le débordement du trop plein d'émotions survient. Porté sur l'action, il passe plus rapidement à l'agir agressif destructeur quand il souffre. Pour le reste, trop souvent dans le tango entre les pulsions de vie et de mort, endurer est l’option dans l’attente d’une résolution. Et en reconnaissant ces différences, on peut envisager d'autant mieux que le rapport égalitaire entre les hommes et les femmes ait intérêt à s'installer dans une relation de coopération, car dans l'escalade du rapport de forces qui s'installe dans une relation de lutte, vient un temps où les pulsions agressives des hommes doublées de leur force physique plus grande rendent le rapport inégal. Chez l’homme comme chez l’animal, le taux de testostérone a une influence directe sur la tendance aux conduites de dominance et d’agression.

    Marc Therrien