Pour devenir «découvrables»

Les trois quarts de ce que nous écoutons et regardons passent désormais par les plateformes Web. Pour la culture francophone, le gros enjeu est donc de devenir « découvrable » sur les moteurs de recherche et les services de recommandation sauce Netflix ou Spotify. Or, la semaine dernière, la Grande Bibliothèque accueillait un colloque international de deux jours sur ce sujet, qui s’est révélé aussi important qu’éclairant.

La directrice générale de l’ADISQ, Solange Drouin, a beaucoup insisté sur le fait que les gouvernements doivent agir sur trois fronts : les quotas de contenu national, la fiscalité des multinationales et les redevances pour le maintien de la création nationale. Car il est urgent que les multinationales contribuent aux systèmes de production culturelle nationaux, qu’elles éviscèrent actuellement. Sauf que cela fait vingt ans qu’on vit dans un laisser-faire complet et on attend toujours que le shérif arrive en ville.

Les deux organisateurs, les professeurs Destiny Tchéhouali et Christian Agbobli de l’UQAM, ont mis la table avec leur étude sur la « découvrabilité ». Ce mot nouveau décrit le « potentiel pour un contenu, un produit ou un service de capter l’attention d’un internaute ». Les deux chercheurs ont procédé à quelques expériences. Ils ont ainsi simulé des identités d’abonnés indiquant chacun leurs préférences pour divers musiciens québécois ou francophones. Systématiquement, les services de diffusion en continu proposaient des chanteurs américains ou anglophones, mais jamais rien qui corresponde aux préférences indiquées. On discerne ainsi que le principal critère de visibilité est celui du succès à l’échelle planétaire. Ces plateformes ne tiennent aucun compte de critères tels que le succès local dans un petit marché ou la langue.

Romuald Jamet, un sociologue de la musique à l’Université du Québec à Chicoutimi, a expliqué que la culture francophone résiste encore dans l’environnement numérique grâce au vieux système de recommandations. Les conseils de proches entretenus par le vieux système des concerts, des radios et des télévisions jouent encore un rôle prescripteur, même si leur influence se délite.

La bonne nouvelle du colloque est venue d’Europe en la personne de Sevara Irgacheva, conseillère création et production audiovisuelle au Conseil supérieur de l’audiovisuel de Belgique. Sa présentation, très remarquée, portait sur une directive européenne qui impose désormais aux plateformes Web d’offrir un minimum de 30 % de contenu européen. Les pays membres peuvent obtenir une dérogation pour exiger des contenus nationaux. Tous les pays ne l’appliquent pas avec le même enthousiasme, mais les Belges vont jusqu’à 50 % de contenu européen et la France monte à 60 %.

Les Français forcent d’ailleurs le jeu sur un autre plan en percevant désormais une forme d’imposition aux géants du Web, à hauteur de 3 % des recettes nationales. En fait, selon moi, la grosse nouvelle de l’été aura été de voir Donald Trump s’écraser devant Emmanuel Macron sur cette question. Il faut dire que les États-Unis font partie d’un groupe de 134 pays qui négocient actuellement une réforme de la fiscalité mondiale visant à taxer les multinationales, dont les géants du Web.

Mais, à l’instar de Solange Drouin, je pense qu’il faudra aller encore plus loin que les quotas et le fisc, pour exiger des contributions spécifiques aux productions culturelles nationales.

Shérif ou carpette anglaise

Que fait le Canada ? Rien. Le Québec ? Il fait son « petit possible », mais c’est le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) qui établit le cadre d’action et celui-ci relève de la compétence fédérale. Or, il y a vingt ans, le CRTC a décidé qu’Internet et le Web ne seraient pas soumis à la réglementation selon la logique qu’ils ne sont pas des diffuseurs, mais de simples « plateformes ». Évidemment, les « plateformes » sont devenues les plus gros diffuseurs mondiaux, mais la réglementation canadienne tarde à s’adapter à une réalité que tout le monde tient pour évidente.

En fait, le blocage est idéologique et il est quasi universel, selon Antonio Vlassis, chercheur à l’Université de Liège, qui en a fait la démonstration point par point. Il y a vingt ans, presque tout le monde a accepté le principe qu’Internet et le Web doivent être des espaces de liberté sans contrainte. Les géants du Web ont entretenu la confusion en prétendant que le commerce électronique, ce n’est pas de la culture, ce qui est évidemment faux. Ils ont aussi entretenu l’illusion qu’ils donnaient la chance à tout le monde. Et ils dissimulent systématiquement toutes les informations qui permettent de se faire une idée sur les répercussions de leur action.

Ce qui n’excuse nullement la nonchalance des élus canadiens, qui ont le pouvoir d’infléchir le cours des choses. Peu avant sa réélection, Justin Trudeau a enfilé son costume de shérif pour jurer qu’il y aurait de l’action très bientôt. Maintenant qu’il a obtenu son bonbon électoral, Justin Trudeau gardera-t-il son costume de shérif ou revêtira-t-il celui, plus familier, de carpette anglaise ? La suite après l’Halloween.


 
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 28 octobre 2019 09 h 17

    condamné a disparaitre peut être bien

    sommes nous condamnés a vivre une mondialisation qui peu a peu nous fera disparaitre, peut être bien, qu'elle est le politicien qui s'en émeut

  • Brigitte Garneau - Abonnée 29 octobre 2019 05 h 19

    Disparition...

    Cette disparition est peut-être la transition vers l'apparition de quelque chose d'autre. Le courant est trop fort, nous sommes en plein tourbillon. Peut-être le signe d'une époque révolue...