La bonne opposition

En 1976, René Lévesque promettait un « bon gouvernement » aux Québécois. Plus le PQ les impressionnerait par la qualité de sa gestion des affaires publiques, plus ils seraient enclins à appuyer la souveraineté, croyait-il. De l’avis général, il a en effet formé un des meilleurs gouvernements de toute l’histoire du Québec. Le référendum de mai 1980 a rapidement démontré les limites de cette approche.

À l’exception de Jacques Parizeau, qui a signifié clairement qu’il ne souhaitait pas diriger une province et l’a prouvé en démissionnant après un deuxième non, tous les successeurs de M. Lévesque ont repris d’une manière ou d’une autre la thèse du « bon gouvernement », quitte à la camoufler en parlant de « gouvernance souverainiste ». Le dernier de la lignée, Jean-François Lisée, promettait même « un ostie de bon gouvernement ».

Jeudi, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, s’est engagé à offrir ce qu’on pourrait qualifier de « bonne opposition » à la Chambre des communes, en espérant, lui aussi, que cela sera bénéfique à la cause souverainiste. « En prouvant que les souverainistes font des gains pour les Québécois, il y a peut-être davantage de Québécois qui vont dire que les souverainistes sont dignes de confiance », a-t-il expliqué.

Celle à qui il a succédé, Martine Ouellet, n’a pas tardé à réagir à ce qu’elle a perçu comme « un retour aux anciennes stratégies de travailler à l’intérieur du régime canadien », ajoutant que « ce n’est pas une stratégie qui a fait avancer l’indépendance d’aucune espèce de façon ». À voir l’état dans lequel se trouve le mouvement souverainiste, il est difficile de le nier, sauf que Mme Ouellet avait elle-même conduit le Bloc au bord de l’implosion.


 
 

Personne ne peut douter que M. Blanchet est un indépendantiste inconditionnel, qui n’a aucun appétit pour le fédéralisme renouvelé, mais il lui faut bien prendre acte de la réalité, aussi déplaisante qu’elle puisse être. À quoi servirait-il de se lancer dans une promotion tous azimuts de la souveraineté, alors que le « navire amiral » est en cale sèche et serait bien incapable de prendre le relais ?

L’esprit de la « proposition principale » qui sera soumise aux militants péquistes lors du congrès spécial des 9 et 10 novembre va à l’encontre de la nouvelle orientation du Bloc. « Notre action politique se concentrera sur la fondation d’un pays, non pas sur la gestion ordinaire d’une province », peut-on y lire. Relégué au rang de « troisième groupe d’opposition » à l’Assemblée nationale, privé de chef pour une période indéterminée, le PQ doit toutefois se concentrer sur sa survie.

En se faisant le porte-parole du premier ministre Legault durant la campagne, M. Blanchet a permis au Bloc de renaître, mais il ne s’est pas moins enfermé dans la même contradiction que les adeptes du « bon gouvernement ». Plus il contribuera à améliorer le sort du Québec au sein de la fédération, plus il risque de la rendre acceptable aux yeux des Québécois. Et s’il dénonce la fermeture d’Ottawa, même en toute bonne foi, on va l’accuser de jeter de l’huile sur le feu.

Le Bloc aura beau répéter qu’il souhaite sincèrement « faire marcher le Parlement », comme l’a dit son chef, ses adversaires ne manqueront aucune occasion de rappeler que la sécession demeure son objectif ultime, de la même façon que les convictions pro-vie d’Andrew Scheer faisaient douter de sa sincérité quand il assurait n’avoir aucune intention de rouvrir le débat sur l’avortement.


 
 

Les relations ne seront pas simples à l’intérieur du triangle amoureux que forment la CAQ, le PQ et le Bloc. Le gouvernement Legault a beau être un repaire d’anciens péquistes, le PQ et la CAQ n’en sont pas moins des adversaires. En cautionnant le « nationalisme décomplexé » du premier ministre, le Bloc pompe l’oxygène dont le PQ a cruellement besoin. Il arrivera inévitablement que les demandes dont le Bloc se fera le porteur à Ottawa soient jugées insuffisantes ou encore inopportunes par le PQ. Insistera-t-il pour que le gouvernement Trudeau finance le « troisième lien », alors que le PQ juge ce projet « insensé » ?

Depuis la création du Bloc, même quand il était dirigé par des hommes de l’envergure de Lucien Bouchard ou de Gilles Duceppe, personne ne se demandait quel parti était le grand frère de l’autre. Poser la question aujourd’hui, c’est y répondre.

M. Blanchet est le premier leader souverainiste depuis des lustres à retrouver le « chemin des victoires ». Cela lui confère une autorité morale que son éventuel vis-à-vis péquiste n’aura pas. Ce triangle amoureux ne sera pas équilatéral. Ce sera plutôt un triangle isocèle où le PQ risque fort d’être le plus petit côté.

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