Le malaise canadien

Le premier ministre albertain, Jason Kenney, toujours fidèle à lui-même, n’y est pas allé avec le dos de la cuillère au lendemain des élections fédérales de lundi. Les électeurs de sa province ont voté conservateur dans une proportion de 69,2 %, du jamais vu même en Alberta, alors que tout autant d’électeurs dans le reste du pays ont rejeté le parti d’Andrew Scheer.

Les Albertains se sentent « trahis » par leurs compatriotes canadiens, a dit M. Kenney. « Un profond sentiment d’aliénation » s’est installé dans les provinces de l’Ouest qui menace l’unité du pays. Le premier ministre libéral, Justin Trudeau, ne peut plus faire semblant de l’ignorer s’il ne veut pas plonger le Canada dans sa pire crise existentielle depuis 25 ans.

« Les Albertains ne peuvent pas comprendre pourquoi ils sont appelés à contribuer chaque année 20 milliards de dollars de plus au gouvernement du Canada qu’ils n’en reçoivent en bénéfices, alors que notre capacité à générer cette richesse est de plus en plus bloquée à cause des oléoducs annulés ou “tués” et des politiques comme la loi C-69 » sur l’évaluation environnementale des grands projets, a écrit M. Kenney dans une lettre adressée à M. Trudeau.

À l’instar de son homologue québécois François Legault, M. Kenney a dressé une liste des demandes albertaines à l’endroit d’Ottawa, dont l’expansion du pipeline Trans Mountain et une réforme du programme fédéral de la péréquation pour retirer les revenus des ressources non renouvelables de sa formule de calcul, ce qui aurait pour effet de diminuer l’écart de richesse entre l’Alberta et les provinces les plus pauvres, réduisant ainsi le montant de péréquation reçu par ces dernières.

M. Kenney veut aussi qu’Ottawa plafonne l’enveloppe consacrée à la péréquation afin de mettre fin « à cette situation absurde où certaines provinces ont la garantie de recevoir des augmentations presque annuelles tout en refusant de développer leurs propres ressources ». On fait ici référence, entre autres, au Québec et aux provinces maritimes, qui ont imposé un moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste. Cette situation est particulièrement agaçante pour les Albertains, qui s’indignent de voir les Québécois dénigrer leur pétrole alors que leur province encaisse 13 milliards de dollars en péréquation en grande partie grâce à l’exploitation de cette ressource.

Le premier ministre albertain a aussi signalé son intention de nommer, dès la semaine prochaine, un comité d’experts qui mènera des consultations publiques sur la place de sa province au sein de la fédération canadienne. Le processus peut se solder par un référendum sur la péréquation en 2021 si Ottawa n’a pas donné suite d’ici là aux demandes de M. Kenney.

Ce dernier est un politicien rusé qui nourrit sans doute l’ambition de retourner un jour en politique fédérale. Il faut donc relativiser les menaces qu’il lance au gouvernement central. Certes, M. Kenney court le risque d’alimenter la grogne des Albertains envers le reste du pays en mettant constamment l’accent sur les désavantages du fédéralisme sans souligner les avantages dont a bénéficié sa province au fil des ans grâce à son appartenance à la famille canadienne. Mais sa démarche vise exclusivement à faire pression sur Ottawa, et non à souffler sur les braises du nationalisme albertain, le terme même étant un oxymoron.

L’aliénation de sa province est circonstancielle et ne découle pas de facteurs plus fondamentaux et permanents. Contrairement aux Québécois, les Albertains ne prétendent pas former une nation. Le mouvement séparatiste albertain, aussi marginal soit-il, ne trouve pas son inspiration dans des différences identitaires ou culturelles des Albertains par rapport aux autres Canadiens. Pour ceux qui y adhèrent, c’est purement une question d’argent. De toute façon, comme M. Kenney l’a lui-même souligné cette semaine, la séparation ne changerait pas la géographie. L’Alberta est enclavée et son pétrole devra toujours traverser le territoire de ses voisins pour avoir accès à ces fameux marchés d’exportation que M. Kenney rêve de desservir.

La grogne albertaine diminuera rapidement si le gouvernement Trudeau remplit sa promesse de réaliser l’expansion de Trans Mountain dans un délai raisonnable. Ce qu’il a nettement donné l’impression de vouloir faire lors de sa conférence de presse post-électorale de cette semaine. Après tout, les libéraux ne sont pas sortis si amochés que cela du vote en Colombie-Britannique, où l’opposition à Trans Mountain demeure la plus forte. Le député libéral Terry Beech a même été réélu dans sa circonscription de Burnaby North–Seymour, où est situé le terminus du pipeline en question et où l’opposition à son expansion s’était mobilisée derrière l’ancien député néodémocrate Svend Robinson, qui tentait un retour en politique fédérale.

Lundi dernier, plus des deux tiers des Canadiens ont voté pour des partis qui favorisent l’expansion de Trans Mountain. Même au Québec, les libéraux et les conservateurs ont ensemble récolté plus de 50 % des votes. Certes, Trans Mountain était moins un enjeu de la campagne au Québec que dans l’ouest du pays. Mais l’idée selon laquelle le Canada serait devenu ingouvernable à la sortie de ces élections, les aspirations de l’Ouest étant irréconciliables avec celles de l’Est, ne tient pas la route. Ce pays a traversé de bien pires « crises » dans le passé. Et M. Kenney n’a certainement pas l’intention de nuire à ses futures ambitions fédérales.

La prochaine crise de l’unité nationale proviendra-t-elle de l’Alberta ?

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