Monik de Piyouvi

Les enfants de Puvirnituq sont issus de la neige et de la toundra, de l’infini et d’un «vaste ciel sans vent, ni faim, ni violence».
Photo: iStock Les enfants de Puvirnituq sont issus de la neige et de la toundra, de l’infini et d’un «vaste ciel sans vent, ni faim, ni violence».

Elle n’a eu froid aux yeux qu’une seule fois dans sa vie. « Au Nord », comme elle dit. On l’avait mise en garde contre les ours polaires et les loups, mais pas d’avertissement à propos du froid sec, dur, cette luminosité qui peut endommager la vue. Monique LeBlanc ne portait pas ses lunettes de ski.

Le Grand Blanc ne lui faisait pas peur, les white out du Nunavik non plus. Perdre sa main de vue si on ose la sortir de sa mitaine, ça ne peut arriver qu’au Nord dit Grand. Mieux vaut rester à l’abri chez soi, sous peine de finir en popsicle.

Chez cette femme de bientôt 79 ans, ex-gestionnaire à la DPJ, on retrouve une posture complète entre l’insolente insoumission et un respect profond pour l’humain et la justice. Pas celle des lois, celle du coeur. Monique est une sorcière qui tire au tarot, une marginale instruite. Elle ressemble à la carte de la Papesse, une sage, une figure charismatique, celle qui tranchera dans le sens de l’évidence et de l’intelligence.

Le plus grand regret de cette retraitée des soins aux familles en détresse, c’est de n’avoir découvert sa vocation inuite qu’à l’âge de 71 ans. Elle se rend encore au nord du Nord, à Puvirnituq. La Toundra est devenue son pays, avec un T majuscule. Cela a fait d’elle l’héroïne du dernier récit romancé de l’écrivaine Michèle Plomer, Habiller le coeur. Écrit par sa fille, cet hommage totalement réussi (et mérité) nous donne envie de la connaître.

Je suis allée à sa rencontre au Caffuccino de Magog, mais je me serais rendue à Piyouvi (pour PUV) si le billet d’avion ne coûtait pas 2500 $.

Mais s’ils avaient ensemble appris une chose, c’était que la sagesse vient à nous lorsqu’elle ne sert plus à rien

Puvirnituq signifie « putréfié » en inuktitut. Je l’ai appris sur le site du centre de santé de ce village de 1800 âmes. Une communauté inuite entière est morte de faim là, congelée. On a retrouvé les corps l’été suivant. Puvirnituq, ça vaut bien une messe.

Monique y est retournée il y a un mois pour y travailler quelques semaines. Elle conduit son VTT qu’elle a fait venir de Saint-Eustache. L’intervenante quitte Magog la valise pleine de steaks, de gigots d’agneau, de poulets, de bouteilles de rouge qui tient chaud et d’épices. Tant pis pour les robes du soir.

Là-haut, il y a du lagopède (une perdrix nordique) et du phoque. Un litre de vin en carton coûte 49 $. Pour Monique, Kuujjuak, c’est tout proche. Le vrai Nord, c’est la baie d’Hudson, quand elle part à la pêche à l’omble chevalier pendant plusieurs jours et retrouve un sac de moules sur le pas de sa porte. Monique entrevoit la vie avec les yeux d’une voyageuse : « Pas garanti que je me rende à destination, mais au moins je crèverai de froid dans la bonne direction. »

 
Photo: Isabelle Lafontaine L'écrivaine Michèle Plomer et sa mère, Monique LeBlanc, l’héroïne fascinante de son dernier récit.

Les sudokus attendront

Et cette direction appelle Dieu. Elle répond à sa fille qui lui demande des nouvelles du paysage : « Quand je regarde en direction de la banquise, je vois bleu-blanc, illuminé, illimité. J’ai l’impression d’être chez Dieu. »

La retraite de mamie qui se berce sur son perron ? Très peu pour Moe. Elle se fait livrer au Nord des berçantes par la poste. Du moins, c’est ce que le roman raconte. Sa fille se désole de ne pas avoir une mère sudoku, abonnée aux dépliants de la pharmacie, moins déroutante géographiquement.

Sa vie sociale est bien plus trépidante à Piyouvi. Ici, au Nord, Monique est respectée en tant que femme et « ancienne », malgré le fait qu’elle soit Blanche… l’ennemi juré. « Ils me trustent un peu, me dit-elle. Si on a du respect, on se fait apprécier. Mais on n’est jamais intégré. Je leur dis toujours que j’aime pas ça être dans leur vie. »

Parce que Dieu n’est pas une personne, c’est un lieu… un vaste ciel sans vent, ni faim, ni violence. Un vide bienheureux que plusieurs de nos jeunes s’empressent de rejoindre pour échapper au vide d’ici.

Son travail à titre de conseillère clinique de la DPJ implique de l’expérience terrain, du sang-froid, du courage et de l’amour de l’autre. Ses mots.

On ne déstabilise pas facilement cette femme enracinée dans l’authentique. Elle a tout entendu et pas encore tout vu. Son hobby ? « Exploratrice de mes envies. » C’est écrit Blanc sur blanc sur la banquise. Elle exerce le plus beau métier du monde pour une femme qui ne se prend pas pour Cousteau et qui aurait pu boire le thé au beurre de yak avec Alexandra David-Néel. De cette trempe.

« On ne sait rien des Inuits. Sont saouls, se suicident, c’est en partie vrai. Mais on ne connaît pas leur bonté, leur noblesse. Leur culture est infiniment importante. Ils sont Inuits avant tout. »

La DPJ là-bas, ce n’est pas comme ici, au Sud (une pensée pour Régine Laurent ces jours-ci !). Tout y est différent. « Au Nord », une mère peut donner son bébé en adoption à une autre famille, comme on offre un pain de sa fournée. La communauté est importante, soudée. « C’est un peuple qui a plus de 2000 ans ! Penses-y deux minutes, nous, si on veut adopter, faut passer par la DPJ ! C’est fou raide », me glisse Monique, qui a aussi adopté un garçon. « Je pense que les enfants devraient appartenir un peu plus à d’autres. »

Un parka et une pomme

Les Attikameks utilisent le mot « pomme » pour désigner ceux qui ont perdu leur identité culturelle : Rouges à l’extérieur, Blancs en dedans.

Je ne sais si une telle métaphore fruitière s’applique pour Moe, Blanche dehors et Rouge en dedans, enfourchant sa motoneige pour suivre une bande de chasseurs sur la banquise, en quête d’oursins et d’esprits malicieux. Le garagiste et chef de l’expédition lui assure qu’il est capable de réaliser un massage cardiaque sur Stayin’ Alive, davantage pour la faire rire que pour la rassurer sur sa fin.

Tout au long du livre, Moe se cherche une couturière qui acceptera de lui coudre un parka, un vrai, taillé dans un tissu « betteraves cuites lumineuses ». Cela ne sera pas une mince tâche. « Porter l’un de ses parkas, c’est porter toute la fierté et la souffrance inuites comme une deuxième peau », écrit Michèle Plomer.

Moe est une vieille femme adoptée par les Piyuvi. Elle a compris que rien ne ressemble à rien au Nord, surtout pas le rapport à la mort et au vivant. Il faut faire sa place, se montrer digne de survie, mais aussi accueillir le silence, l’incertitude, le souffle de vie, dans ce qu’il a de plus brutal et de plus puissant. Comme la naissance et la mort. Ou le blizzard. On s’incline devant l’évidence, sans mot.

Et Monique a saisi l’essentiel. « J’aime pas juste le Nord, j’aime la vie ! »

Relu le texte de ma collègue Émilie Dubreuil, de Radio-Canada, au sujet de sa visite à Piyuvi l’année dernière. À l’heure où l’ONU dénonce les conditions d’hébergement des Autochtones au Canada et où le pergélisol fond plus vite que prévu, il y a tout lieu de s’interroger sur l’avenir de ces communautés dispersées sur le territoire du Nord.

Découvert la vidéo Arnaq de la chanteuse et cinéaste Élisapie, tournée à Salluit, son village au nord du Nord. Tout y est. Et j’aime Élisapie dans tout ce qu’elle porte de féminité et de sauvagerie, de dignité et de profondeur.

Retrouvé ce texte du dalaï-lama, leader spirituel issu d’un peuple bafoué et en exil. Nous sommes tous interconnectés, dit-il. « Mon voeu est qu’un jour, l’éducation formelle s’attarde à l’éducation du coeur, enseignant l’amour, la compassion, la justice, le pardon, la conscience, la tolérance et la paix. 
 

Aimé le livre Gourmand Boréal de Michèle Genest. L’auteure a profité de sa connaissance intime du Yukon et de son expérience de cuisinière pour partager avec nous les secrets culinaires du Grand Nord. Qu’on songe aux canneberges sauvages ou aux pétales de rose (sa sauce pour poisson au lait d’amande, safran et pétales de rose!), ce livre du terroir profond respire aussi les bourgeons d’épinette, les sorbes, les morilles et les baies de genévrier. Un ouvrage unique qui nous fait « goûter » la moussaka d’orignal et l’omble chevalier fumé à la grappa. Très jolie couverture! Par contre, le format du livre ne permet pas de s’en servir en cuisine. En librairie le 15 novembre.


JOBLOG

Chacun dit «Je t’aime»

C’était un moment fort cette semaine que d’entendre Gilles Duceppe et son fils Alexis, vainqueur dans la circonscription de Lac-Saint-Jean pour le Bloc québécois. Et de tous les statuts que j’ai publiés sur les élections, le plus populaire.

Se dire « Je t’aime » n’est pas vain et les Duceppe ont transcendé la pudeur masculine pour nous le dire en direct sur les ondes de la télé publique. Peu importe notre allégeance, ce parti est universel.

À ceux qui craignent de le dire, cette petite vidéo de « Solange te parle » est à la fois craquante et « sans engagement de votre part ». « Dire je t’aime », et elle le fait pour vous !

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

9 commentaires
  • Michel Bédard - Inscrit 25 octobre 2019 03 h 13

    Quand la conscience imprègne de sens toutes nos actions...

    Alors que Père Benoit Lacroix a vécu plus de 100 ans, il s'était fait demandé à 80 ans par un journaliste... que voulez-vous que l'on retienne de vous après votre décès !?!?! Il répondit: ''Aimer fut toute ma vie. Que faire d'autre ? Aimer est Tout''.

  • Rose Marquis - Abonnée 25 octobre 2019 06 h 29

    ... et d'une autre lecture

    De Sheila Watt-Cloutier ''Le droit au froid''.

  • Pierre Rousseau - Abonné 25 octobre 2019 08 h 40

    De POV

    En fait POV était l'abréviation de l'ancien nom de ce village inuit, Povungnituk, donné alors par les anglophones et c'est resté malgré le retour à l'appellation d'origine, Puvirnituq, Ah oui, il y a beaucoup de stéréotypes sur les Inuits (ils sont toujours souls et se suicident) mais c'est loin de la réalité d'un peuple chaleureux et très farceur. J'y étais il y a quelques décennies et on nous amenait les fins de semaine chasser dans la toundra avec des chasseurs très professionnels et qui prenaient soin de nous, les Qallunaat qui ne connaissions pas grand chose de la toundra autour du village. Ils chassèrent le lagopède et décidèrent d'en manger pour le lunch et nous en ont offert cru, comme ils le mangent, mais avec l'offre de le faire cuire,,. en riant à gorge déployée. En fait le lagopède cru était bien meilleur que le cuit...

    Au Nunavik la neige est éblouissante et comme le climat est très sec, il fait souvent très beau et la réverbération de la lumière du soleil sur la neige peut facilement causer la cécité. Les Inuits le savaient et avaient conçu des « lunettes » en os avec une fente au milieu pour tamiser la lumière trop éblouissante pour l'œil nu. Aujourd'hui on met des verres fumés mais ce n'est pas aussi efficace que les lunettes traditionnelles inuites et ça laisse quand même passer beaucoup de lumière.

    Le monde inuit est tellement riche et mystérieux pour nous, les gens du Sud, et ça vaut vraiment la peine de lire cet ouvrage qui traite d'une belle expérience au Nunavik. On ne connaîtra jamais assez ces gens et leur pays froid mais magnifique.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 25 octobre 2019 10 h 08

    Groupe de lecture

    Bonjour. Pourquoi ne pas former un groupe de lecture du Rapport de la Commission Viens sur les injustices envers les Autochtones... et faire pression pour la réalisation des 141 autres appels à l'action?

  • André Joyal - Inscrit 25 octobre 2019 10 h 38

    Fou raide ...Vraiment?

    «« Au Nord », une mère peut donner son bébé en adoption à une autre famille, comme on offre un pain de sa fournée. La communauté est importante, soudée. « C’est un peuple qui a plus de 2000 ans ! Penses-y deux minutes, nous, si on veut adopter, faut passer par la DPJ ! C’est fou raide »

    Je suis heureux que mes quatre petits-enfants soient toujours avec leurs parents et non chez un voisin.