Mythe de pureté

Avez-vous votre propre tribunal de conscience ? Quelles sont les valeurs que vous chérissez et qui ne sont pas négociables ? La liberté ? L’égalité ? L’intégrité ? Au-delà de quelle limite morale votre degré d’indignation crie-t-il à votre conscience que c’est inacceptable ?

Nous vivons à une époque qui brouille volontairement les pistes entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, parce que la dictature du relativisme règne en maître dans le royaume de la liberté d’expression. À en croire l’air du temps, entre le bourreau et la victime, il faut désormais écouter les deux versions sous prétexte qu’elles se valent. Une minute de silence pour les victimes de la Shoah et une autre pour la jeunesse hitlérienne partie vaillamment défendre l’idéal de l’Europe blanche nettoyée de « l’autre », du « métissé », du « juif impur » ? Au tribunal de ma conscience, ma limite s’arrête ici. Et la vôtre ?

Sauf que l’idéal humaniste semble aujourd’hui dénoncé par ceux qui veulent entendre « d’autres vérités » puisque les négationnistes et les révisionnistes exigent désormais non plus qu’on les associe au Mal, mais qu’on entende leur version du Bien. Écoutons-les. À commencer par le récent nobélisé de la littérature, Peter Handke.

L’écrivain autrichien de mère slovène, maître du scepticisme intellectuel et de l’éloge du vide, a une œuvre littéraire impressionnante. Quel écrivain ou quel lecteur intéressé par Mittel Europa n’a pas un jour croisé ses écrits ? Ses œuvres sont sorties de ma bibliothèque le jour où je suis tombée sur ses postures politiques : il a pris la défense de Milošević, a nié le génocide de Srebrenica et a avancé sans scrupule que le siège de Sarajevo n’était qu’une mascarade montée de toutes pièces par les Bosniaques eux-mêmes pour salir l’image des héroïques soldats de Mladić et de Karadžić, qui ont décidé de défendre, six siècles plus tard, l’Europe du Turc impur (rappelons que les trois concernés ont été condamnés par la justice internationale pour les crimes contre l’humanité).

Conséquent avec son légendaire scepticisme, Handke ne séparait pas la littérature de la vie : puisque soi-disant les médias occidentaux avaient « mordu » à l’hameçon tendu par Zagreb et Sarajevo, par souci d’équilibre, Handke n’allait pas défendre le peuple serbe ni ses victimes, mais plutôt ses forces les plus barbares (son véritable ennemi) et, du même coup, attirer les projecteurs sur sa figure d’écrivain à la grande gueule.

Conclusion : si le tribunal de votre propre conscience vous le permet, vous n’êtes pas obligés, mais pouvez parfaitement dissocier l’œuvre de l’auteur : Handke n’est peut-être pas limpide sur le plan politique, mais sur le plan littéraire, c’est un génie. Et le lien avec le Bien et le Mal dans tout ça ?

Dans son pamphlet controversé Justice pour la Serbie (1996), le long des fleuves « slaves » qu’il navigue, Handke découvre l’hermétisme des populations serbes et vit à leur contact une sorte d’illumination : la véritable Europe pure, blanche, chrétienne et nettoyée de tous ses envahisseurs persiste et résiste héroïquement dans ces contrées.

Le mythe de pureté du peuple serbe, mais aussi de toute l’Europe chrétienne homogène se trouve dans ces foyers héroïques mal-aimés de l’Histoire et incarne pour Handke sa propre version du Bien. La défendre est tout aussi légitime que ceux qui défendent la mixité et la diversité. Où est le problème, demanderont sans doute naïvement les défenseurs « d’autres discours » ? Il est du côté de la force, quand elle se trouve alliée à ces visions puristes et met sur pied les camps de concentration, les génocides et les nettoyages ethniques pour arriver à faire triompher sa propre vision du Bien.

Dans La tentation du Bien est beaucoup plus dangereuse que celle du Mal (Nouvelles éditions de l’aube, 2017), petit livre signé par deux survivants des totalitarismes de notre siècle, Boris Cyrulnik et Tzvetan Todorov, les deux penseurs mettent en garde contre les « autres » conceptions du Bien : « Tous les grands criminels de l’histoire ont été animés par le désir de répandre le Bien. »

Est-ce un hasard si, tout juste avant l’effondrement de la Yougoslavie, le mythe de pureté est justement né dans les académies des lettres un peu partout dans la péninsule balkanique, où les éminents intellectuels et écrivains ont talentueusement élaboré les dangereux récits ultranationalistes qui, par définition essentialistes, n’incluent forcément pas l’autre ?

Est perverse toute conception de la vie et de la littérature, les deux n’étant aucunement séparables, qui n’inclut pas l’autre. L’Académie de Nobel, ébranlée déjà par les nombreux scandales sexuels, vient de créer un troublant scandale moral, sous prétexte lâche et facile qu’il faut séparer l’œuvre de l’auteur. Plaider pour l’éternité de Handke, c’est souscrire implicitement au mythe de pureté. Ni l’Europe ni la Suède ne sont à l’abri du monstre qui renaît de ses cendres.


 
1 commentaire
  • Marc Therrien - Abonné 26 octobre 2019 09 h 44

    De l'humain inachevé


    En ce qui me concerne, le tribunal de ma conscience est réuni autour de cette affirmation de Socrate à l’effet que « nul n’est méchant volontairement » dans l’ignorance du Bien qui a été renchérie beaucoup plus tard par Hannah Arendt avec la banalité du mal. L’Histoire est marquée de ce mal massif exécuté par des foules d’individus massifiés, dociles et conformistes, trouvant leur sécurité dans les rôles de subalternes ayant abdiqué la souveraineté de leur propre pensée. Il y a encore de l'inhumain dans l'humain inachevé.

    Marc Therrien