Sans utopie, point de salut!

Jamais, lors d’une campagne canadienne, il n’aura été question d’environnement comme dans cette dernière. Petite victoire à mettre au crédit des jeunes et des artistes, des citoyens en manifs qui refusaient de voir leur planète pourrir sur pied tel un vieux champignon. Malheur aux chefs Andrew Scheer et, dans sa Beauce natale, Maxime Bernier, sourds aux préoccupations écolos de leurs électeurs !

Lundi dernier, la défaite du chef conservateur reposait sur sa hargne et son programme, mais aussi en partie sur un déni environnemental qui n’aura séduit que l’Ouest du pays. Le voici peint en bleu dans le coin vert. Le minoritaire Trudeau devra virer à gauche aux côtés du NPD et du Bloc pour pousser la roue écologiste et d’autres secteurs fragiles. Hors de la pomme pourrie de Trans Mountain, il défendra mieux — veut, veut pas — le dossier vert. Bonne nouvelle du moins dans ce champ-là, même si la valse-hésitation se dansera tout croche.

Reste que, pour améliorer la face de la terre, il faudrait modifier le système en entier, renoncer à notre surconsommation, s’affranchir des énergies fossiles, affaiblir le pouvoir des multinationales, devenir « autres » avec des dirigeants transformés. Ce n’est pas demain la veille. Aucun gouvernement ne veut torpiller ses bases économiques. Et tant de citoyens tiennent à leur plein confort.

Un jour, peut-être… Ça se ferait alors en douleur, avec force reculs, crises monétaires, sous cataclysmes divers, dans l’espoir fou d’un avenir meilleur. Sans utopie, point de salut !

Bien sûr, plusieurs voix protestent. Dimanche dernier, une murale hommage à la star militante Greta Thunberg était vandalisée à Edmonton. Symptôme d’une éprouvante perte de repères plutôt que simple outrage à une personnalité qui dérange. Car le monde vacille.

Quand Forcier s’en mêle

Un film cogne dans le tas : Les fleurs oubliées, d’André Forcier, à l’affiche vendredi au cinéma. Des jeunes Québécois pourraient bien l’adopter comme oeuvre fétiche à leurs rêves verdoyants.

On parle d’une comédie burlesque, parfois brouillonne et dogmatique, mais pleine de vie, d’humour, de poésie psychédélique et de fantaisie, portée par un souffle d’anarchie et un réalisme magique au parfum latino-américain. Le cinéaste québécois de L’eau chaude, l’eau frette s’y engage à fond de train dans la lutte environnementale, en envoyant au front des idéalistes, un spectre, des marginaux, des travailleurs du bas de l’échelle. Il tombe à pic.

L’essentielle transmission générationnelle traverse le propos du film autant que son processus créatif. Le fils du cinéaste, François Pinet-Forcier, l’a coscénarisé et coréalisé. Une partie de sa famille s’y est impliquée.

Au menu : le combat écologique d’un apiculteur misanthrope (Roy Dupuis, acteur fétiche du cinéaste depuis 2005) trouvant sa voie grâce à des solidarités nouvelles. Notre homme est hanté par le fantôme du frère Marie-Victorin, mort en 1944, qui s’ennuyait ferme au ciel (Yves Jacques) et revient planter ses graines en inspirant cet ami d’un monde futur.

Roy Dupuis, militant de la première heure et cofondateur de Fondation Rivières en 2002, hérite d’un rôle miroir de son propre engagement, ancrant un personnage fictif dans la réalité de ses combats.

Quant au frère Marie-Victorin, fondateur du Jardin botanique de Montréal et auteur de l’insurpassable Flore laurentienne, son parcours est redevenu d’actualité à travers sa correspondance secrète sur la sexualité humaine avec son amante platonique Marcelle Gauvreau, publiée en 2018. Les lettres signées par cette dernière viennent de sortir en septembre, toujours chez Boréal, et leurs missives croisées éclairent détresses érotiques et élans libertaires sous notre Grande Noirceur. Mylène Mackay incarne au cinéma Marcelle Gauvreau, tout juste après la redécouverte par le Québec de sa figure féminine de haute stature à la passion humaine sacrifiée.

L’ombre du scandale Monsanto aux pesticides empoisonnés flotte sur le film à travers une histoire de travailleurs agricoles mexicains exploités sur nos terres par une multinationale avide. La désobéissance civile, autre sujet de l’heure, s’invite dans leur révolte contre le grand patron corrompu et ses sbires, à coups de prises de lutte à la Jacques Rougeau, en plus meurtrières.

Une journaliste engagée et hardie (Juliette Gosselin) devient la porte-parole des jeunes militants écolos qui poussent partout les adultes dans les cordes. Oui, Les fleurs oubliées sort en salles à point nommé.

Surtout après cette campagne et cette élection pour la première fois (non la dernière) rattrapées par les enjeux environnementaux. La fable d’André Forcier enfonce le clou de la nécessaire solidarité citoyenne avec un bruit qui nous claquait déjà dans les oreilles. L’écho sonore d’un film s’amplifie dans un paysage social qu’il reflète autant.

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9 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 24 octobre 2019 04 h 07

    Trudeau ne virera pas à gauche avec le NPD et le BQ. Il ne peut qu'avoir une « Greenface » avec un corps enduit de sables bitumineux et de pétrole de Terre-Neuve rougissanteà l'est d'un pays au centre en boule-de-feu couleur bleutée d'hyper-chaleur.

    Ce PM nourrit son corps fossilisé de pommes pourries comme un toxicomane et cherche à survivre en bouffant de l’herbe et plantant des arbres pour respirer vert alors que fondent les glaciers et s’évaporent de la calotte glacière des GES gelés.

    J’irai voir « Les Fleurs oubliés » non parce que l’utopie est salutaire mais parce que Forcier, selon ce que je décode des entrevues qu'il a donné y projette un monde de désespérance et d'émerveillement sans queue ni tête avec des derniers nés qui luttent avec leur mémoire en colère, faucille à main, dans ce foutoir qu'est l'avenir devant eux.

    Le BQ ne sauvera pas ce pays pétrolier post-national et se veut une terre d’immigrants dans les villes, les grandes, et de réserves autochtones pour assurer son expansion.

    Ce parti n’est pas à Ottawa pour sauver le Canada. Il y est pour que le Québec se convainque de vivre sans lui. Quant au NPD, tassé en régions ou perdu en villes, il est comme une fleur d’espoirs meurtris qui ne peut s’irradier gommés de pétrole comme des oiseaux pris au piège dans des déversements.

    Oui. J’irai voir « Les Fleurs oubliés » parce que Forcier crée des univers fabuleusement accrochés dans une vie parallèle en miroir des aléas de la vie réelle. Aussi parce que j’ai vu les clips et appris que l’apiculteur Payette, incarné par Roy Dupuis, a quitté les officines canadiennes comme Marcel Chaput, fondateur du RIN.

    • Clermont Domingue - Abonné 24 octobre 2019 10 h 37

      Lucide,visionnaire et poétique votre texte! Je pense à mes petits-enfants. Quand on ne peut plus croire ni au ciel ni à la terre, où est l'espérance?

  • Léonce Naud - Abonné 24 octobre 2019 06 h 03

    Raison de la défaite de Maxime Bernier en Beauce

    La défaite de Maxime Bernier en Beauce a peu à voir avec « les préoccupations écolos » de ses électeurs mais bien avec son avis qu'il faut abolir le système de gestion de l’offre en agriculture. Quand l'UPA décide qu'un type ne doit être élu à aucun prix, la victoire s'éloigne à grands pas.

  • Raynald Blais - Abonné 24 octobre 2019 07 h 38

    Commentaire à suivre

    Mme Odile Tremblay, vous m'avez donné le goût d'aller visionner en salle "Les fleurs oubliées" d’André Forcier. J'aime votre plume, mais je me sens obligé de vous transmettre le billet d'un ami qui semblait, ce matin, vouloir relativiser mon admiration pour votre travail. Le voici:

    "Pour préserver la face de la terre ou du moins pour convaincre l'humanité d'agir vraiment pour se faire, Mme Odile Tremblay prédit que les souffrances engendrées par diverses crises et nombreux cataclysmes seront nécessaires. Elle ajoute toutefois que cette prédiction baigne dans l'utopie. Elle ne peut y croire elle-même: "Sans utopie, point de salut!", écrit-elle. Les tactiques de "modifier, renoncer, s'affranchir, affaiblir, devenir" qu'elle énumère, ne seront pas suffisantes, même dans les pires bouleversements. Les terribles souffrances provoquées par les crises et cataclysmes ne pourront convaincre à elles seules l'humanité d'agir, sous-entend-elle.
    En effet, cette stratégie, partagée largement, pèche par le non-respect d'une condition absolument nécessaire pour rendre la lutte aux changements climatiques effective, la collaboration de toutes les classes. Il est utopique de croire que l'humanité gagnera du terrain sur les changements climatiques, si l'une des classes qui la compose la retarde ou s'y oppose." (à suivre)

  • Raynald Blais - Abonné 24 octobre 2019 07 h 39

    Suite du commentaire

    (suite)
    "Par exemple, la tactique de "renoncer à notre surconsommation" ne peut être efficace que si elle est accompagnée d'une renonciation à la surproduction. Sans la tactique du contrôle de la production, sœur jumelle du contrôle de la consommation, nos efforts seront inefficaces. Pourtant le contrôle de la production est plutôt ignorée qu'analysée dans les articles, les chroniques, les éditoriaux, les publications web. Elle est remplacée par le corollaire qu'un contrôle de la consommation permettrait indirectement le contrôle de la production. La classe exploiteuse refuse tout contrôle direct de la production. Pourtant, renoncer à la surproduction dans un geste solidaire avec les autres classes qui, elles-mêmes, renonceraient à la surconsommation, établirait une prometteuse collaboration entre classes, conditions essentielles pour mener une lutte réaliste.
    Ce qui est utopique dans ce plan de lutte aux changements climatiques, est de se limiter au contrôle de la consommation en laissant toute liberté à la production parce qu'une classe refuse de suspendre, même temporairement, les profits réalisés dans la surproduction. Ce serait pousser le capitalisme dans les bras du socialisme, se défend-elle, sous lequel la production n'est pas libre, mais planifiée." (LTB)

  • Serge Grenier - Abonné 24 octobre 2019 08 h 08

    Pensez-y à deux fois...

    « Et tant de citoyens tiennent à leur plein confort. »

    S'ils réfléchissaient ne serait-ce qu'une seconde, ces citoyens comprendraient que leur confort dépend bien plus de l'environnement que de l'économie. Mais voilà, ces gens-là aimeraient mieux mourir cent fois que de réfléchir ne serait-ce qu'une seule fois dans leur vie.

    • Daniel Grant - Abonné 24 octobre 2019 10 h 25

      Sur l'épitaphe de l'humanité on pourra lire ...
      c'était confortable pour un bout de temps pour les initiés et les autres ils avaient des jobs, mais à la fin mêmes les riches ne pouvaient plus acheter l'air pour respirer...

      Chantons en chœur avec Les Saltimbanques et vous Messieurs Trudeau et Legault donnez-nous le ton allez
      ..Niquons la planète