Le casse-tête

Les résultats du scrutin de lundi sont à l’image des lignes de fracture qui traversent le Canada autour d’enjeux comme l’environnement, l’énergie, le respect de l’autonomie provinciale, la gestion des finances publiques et ainsi de suite. Avec seulement 157 sièges, le premier ministre libéral, Justin Trudeau, devra maintenant chercher à les aplanir s’il veut rester au pouvoir plus que quelques semaines. Il faudra trouver des terrains d’entente avec des partis souvent aux antipodes et rétablir les ponts avec les premiers ministres qu’il a diabolisés durant la campagne. Le risque, sinon, est de voir la désunion s’incruster.

Une coalition n’est pas dans les cartes ni n’est une tradition au Canada. Les gouvernements minoritaires précédents ont généralement tenu le coup environ 18 mois en jouant un parti contre l’autre ou en négociant à la pièce les politiques à adopter. Les libéraux peuvent tirer profit de ce genre d’échiquier toujours mouvant, mais les autres partis aussi.

Il faut espérer cependant que la recette préférée du premier ministre Stephen Harper durant ses années de gouvernement minoritaire ne reprenne pas ses droits à Ottawa. Les électeurs ont écarté le dernier gouvernement conservateur en partie parce qu’ils en avaient assez du perpétuel climat d’affrontement qui inspirait la paralysie.

Aucun des trois partis capables de peser dans les décisions du nouveau gouvernement ne doit de son côté surestimer ses cartes, le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, en tout premier lieu. Oui, il a récolté assez de sièges pour, à lui seul, permettre aux libéraux de mettre en oeuvre leur programme, mais s’il a fait une bonne campagne, M. Singh n’a fait que sauver les meubles lundi après deux ans à la tête du parti. Il a remporté 20 sièges de moins que son prédécesseur Thomas Mulcair, à qui on a pourtant montré la porte. Il est vrai que les attentes n’étaient pas les mêmes en 2015 : on rêvait alors de prendre le pouvoir. Cette année, en revanche, le NPD se battait pour sa survie et rien ne dit qu’il rebondirait beaucoup plus advenant la tenue rapide d’un scrutin.

La marge de manoeuvre de M. Singh est donc limitée et nombre de ses priorités consistent à lancer des initiatives qui empiètent sur les platebandes provinciales. M. Trudeau aura beau jeu de reprendre celles qui lui plaisent en comptant sur les néodémocrates pour les faire adopter, mais s’il veut appliquer les freins, il pourra fort probablement s’appuyer sur le Bloc québécois et le Parti conservateur, défenseurs de l’autonomie des provinces.

Le bloquiste Yves-François Blanchet a, pour sa part, l’avantage d’être au diapason du premier ministre François Legault, ce qui donnera du poids aux pressions du BQ. Mais comme l’a dit M. Legault mardi, son interlocuteur à lui est le premier ministre fédéral. Le Bloc, dont le mandat est de défendre exclusivement les intérêts du Québec, devra donc choisir ses batailles s’il veut afficher des victoires. Le gouvernement fédéral n’aura pas que le Québec en tête, surtout qu’il aura sur son autre flanc les troupes d’Andrew Scheer qui, elles, portent le message de la population et des gouvernements conservateurs des Prairies et toute la frustration et le ressentiment qu’ils ressentent face aux libéraux.

M. Scheer devra lui aussi doser. Il a beau avoir obtenu plus de voix que les libéraux (1,3 point de plus), il a objectivement bien peu progressé depuis 2015 alors qu’il avait devant lui un premier ministre libéral affaibli. Ce n’est pas en se collant sans nuance à l’industrie pétrolière qu’il élargira sa base. Son discours résonne évidemment dans les Prairies, où sa part du vote a augmenté, mais le PC a perdu des sièges au Québec et a presque piétiné en Ontario alors que les libéraux, eux, n’y ont perdu qu’un siège. Andrew Scheer doit élargir sa palette avant de penser défaire les libéraux, et pour ce faire il a besoin de temps. Et Justin Trudeau peut en tirer profit pour poursuivre, par exemple, le projet du pipeline Trans Mountain et ainsi apaiser un peu ses détracteurs albertains.

L’équation ne sera toutefois pas simple à résoudre pour le gouvernement libéral, car ces pressions viendront des deux côtés du spectre politique. Or la nouvelle donne parlementaire ne lui permettra plus de reporter à répétition la réalisation d’engagements importants, comme il l’a trop souvent fait après les élections de 2015. D’autres partis, dont le NPD et le Bloc, et une bonne partie de la population souhaitent qu’on en finisse avec la procrastination ou la stratégie des petits pas dans des dossiers comme le contrôle des armes à feu ou la lutte contre les changements climatiques. Des dossiers, il faut le dire, qui alimentent la polarisation régionale et politique ambiante.

Il n’est pas étonnant que Justin Trudeau ait reporté à mercredi la traditionnelle conférence de presse du premier ministre désigné. Il a ainsi pu entendre, avant de se mouiller, ce que MM. Scheer, Singh et Blanchet et les premiers ministres québécois, François Legault, et albertain, Jason Kenney, avaient à dire mardi. Et franchement, ça ne s’annonce pas simple du tout.

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