Le temps d’une trêve

Après s’être impliqué dans la campagne fédérale comme aucun de ses prédécesseurs ne l’avait fait, le premier ministre Legault devait certainement espérer une issue différente. L’élection d’un gouvernement conservateur minoritaire forcé de s’appuyer sur le Bloc québécois aurait mieux servi ses intérêts. Au cours de la dernière année, ses différends avec le gouvernement Trudeau ont été nettement plus nombreux que les quelques ententes qu’il a réussi à conclure.

Jagmeet Singh a beau répéter à quel point les valeurs québécoises lui tiennent à coeur, le NPD a traditionnellement partagé la philosophie centralisatrice du PLC, avec ce que cela peut impliquer d’empiètements sur les champs de compétence des provinces. Depuis 2011, le fort contingent de députés néodémocrates québécois à la Chambre des Communes a pu faire contrepoids, mais Alexandre Boulerice se retrouve maintenant seul et la base sur laquelle M. Singh dit vouloir reconstruire paraît bien fragile.

Justin Trudeau assure avoir compris le message des électeurs québécois, mais son parti a bien mieux résisté à la poussée du Bloc que plusieurs l’anticipaient. Malgré la perte de cinq sièges, le PLC demeure le premier parti au Québec, que ce soit en ce qui concerne le nombre de circonscriptions ou le pourcentage du vote.

M. Legault savait que son rapport de force baisserait une fois l’élection passée. Mardi, il est revenu sur la contestation de la loi 21 sur la laïcité, mais il est resté muet sur la déclaration d’impôt unique administrée par le Québec, les pouvoirs additionnels en matière d’immigration ou encore l’application de la loi 101 aux entreprises sous autorité fédérale.

Il est néanmoins permis d’espérer une trêve dans le tumulte des relations Québec-Ottawa. M. Trudeau ne chantera pas sa vision du Canada, mais il n’a aucun intérêt à chercher la chicane. D’ailleurs, qui sait, il y aura peut-être une autre élection avant que la Cour suprême soit saisie de la contestation de la loi 21.

 

Après avoir passé toute la campagne à faire écho aux revendications de M. Legault, Yves-François Blanchet a reconnu volontiers que les 32 élus bloquistes n’ont pas reçu le mandat de faire la promotion de la souveraineté. Il a d’ailleurs indiqué que le premier dossier auquel il s’attaquera est celui de la compensation financière promise aux producteurs agricoles pénalisés par les traités de libre-échange.

On voit cependant mal comment le Bloc pourrait rester indifférent à la tentative de refondation du PQ, qui se réunira en congrès spécial le mois prochain. La bonne performance de M. Blanchet en a fait le nouvel espoir du mouvement indépendantiste, qui a perdu depuis longtemps l’habitude de la victoire. Si utile qu’il puisse être à Ottawa, plusieurs ne pourront s’empêcher de penser que sa place est à Québec.

M. Legault a d’ailleurs commencé à se distancier de cet allié qui pourrait devenir gênant, signifiant clairement qu’il n’aura pas besoin d’intermédiaire pour discuter avec M. Trudeau. Le Bloc peut sans doute être très utile, mais lui-même n’a aucun intérêt à renforcer la méfiance de ceux qui, à tort ou à raison, le soupçonnent de ne pas avoir renoncé à l’indépendance.

 

Il est évidemment tentant de comparer la situation dans laquelle se retrouve aujourd’hui M. Trudeau avec celle de son père en 1972. Après avoir été élu dans l’euphorie de la trudeaumanie en 1968, Pierre Elliott Trudeau avait remporté seulement deux sièges de plus que les progressistes-conservateurs de Robert Stanfield et s’était maintenu au pouvoir grâce à l’appui du NPD dirigé par David Lewis. Deux ans plus tard, il avait retrouvé sa majorité grâce à une victoire décisive face au même Stanfield.

Andrew Scheer n’a pas l’envergure de l’ancien progressiste-conservateur, mais il est tout aussi dépourvu de charisme. S’il paraît déterminé à rester en poste, de nombreux conservateurs se demanderont si l’histoire n’est pas en train de se répéter. S’il n’a pas réussi à élargir la base conservatrice cette fois-ci, comment penser qu’il pourra y arriver la prochaine fois ? Son lieutenant québécois, Alain Rayes, avait réuni une bonne équipe. De toute évidence, c’est le chef qui ne passait pas.

Il est vrai que les conservateurs n’ont pas pu bénéficier comme ils l’ont déjà fait d’une division du vote progressiste. La campagne d’Elizabeth May a été un véritable fiasco, mais l’angoisse climatique ne peut aller qu’en augmentant. Avec un chef plus attirant, le Parti vert pourrait faire beaucoup mieux la prochaine fois. Même s’il a réussi à sauver les meubles, Jagmeet Singh s’est révélé trop tardivement pour effacer deux ans d’absence sur l’écran radar, mais personne ne contestera son leadership. Il aura maintenant tout le loisir de renforcer la bonne impression qu’il a faite. Tout cela n’aidera pas les libéraux, mais un autre que M. Scheer pourrait bien en profiter.

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16 commentaires
  • Raynald Rouette - Abonné 23 octobre 2019 05 h 53

    Aussi longtemps que 1982 ne sera pas réglé


    François Legault se devait d'intervenir comme il l'a fait.

    Aussi longtemps que le Québec n'aura obtenu satisfaction, le Bloc aura toute la légitimité voulue pour être présent à Ottawa. Les libéraux fédéraux et provinciaux ont lamentablement faillis à la tâche pour représenter le Québec adéquatement depuis 1982. Trudeau père n'a jamais tenus ses promesses faites aux Québécois en 1980, tandis que les Charest et Couillard...

    Le temps n'y changera rien, l'assimilation du Québec au ROC n'est pas une option. Que les représentations pour le Québec proviennent du Bloc Québécois, de la CAQ ou du PQ, elles sont toutes légitimes! Que cela plaise ou non...

  • Daniel Vézina - Abonné 23 octobre 2019 07 h 42

    Il n'y a qu'une seule personne capable de mener le PCC à la victoire.

    Bernard Lord. Il est parfaitement bilingue, du charisme et une profondeur à faire palir Justin.

    Placer le aux commandes du PCC et Trudeau mort la poussière aux prochaines élections c'est sûr.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 23 octobre 2019 09 h 15

      « Trudeau mort la poussière... » Je la retiens celle-là.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 octobre 2019 09 h 21

      Ce bon M. Lord devra nous vendre la taxe sur le carbone et le pipeline d'Énergie Est.......Et ne pas accepter que des députés PCC puissent présenter une motion contre l'avortement.

    • Gilles Théberge - Abonné 23 octobre 2019 10 h 54

      Oui, bravo, ce serait bien. Monsieur Lord, un Québécois de naissance, parle parfaitement Français...

      Mais il y a un petit problème. Monsieur Lord vient du « New Brunswick », là où il y a un premier ministre unilingue dans une province officiellement bilingue. Qui flirte avec un parti anti français.... Et on a jamais entendu monsieur Lord dire un seul mot là-dessus.

      Ça, c'est la base de monsieur Lord... !

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 23 octobre 2019 08 h 06

    L'auteur écrit :

    « La campagne d’Elizabeth May a été un véritable fiasco... »

    Ce n'est pas faux, considérant que les verts étaient en bonne posture avant les élections dans les intentions de votes, mais il faut dire qu'ils ont quand même multiplié par deux le pourcentage des suffrages reçus.

    • Gilles Théberge - Abonné 23 octobre 2019 10 h 46

      Une hrondelle ne fait pas le printemps monsieur Leblanc. Passer de 1 à 2, c'est plus proche du cent, mais il en reste 98 à conquérir si vous voyez ce que je veux dire.

      De toutes façons, madame May a un problème de taille : la relève !

  • Marc Pelletier - Abonné 23 octobre 2019 09 h 11

    Que d'efforts perdus

    M. David, j'apprécie votre analyse et votre lucidité.

    En effet, M. Legault a tout tenté pour que le PLC soit écarté de la carte et pour que le PC éventuellement minoritaire, appuyé par un Bloc frort, puisse mieux correspondre à ses propres visées.

    Mais, mais il a échoué et la démocratie a gagné. Il était gênant de voir notre premier ministre s'époumonner ainsi pour arriver à ses fins.

    Nous saurons peut-être un jour qui du PQ, du Bloc et de la CAQ est le plus indépendantiste. Ceci n'est pas un défaut, il faut en convenir, mais il me semble que ce cache-cache a assez duré.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 23 octobre 2019 10 h 17

      "Ceci n'est pas un défaut, il faut en convenir, mais il me semble que ce cache-cache a assez duré."

      La vraie cache-cache, c'est celle des 40% de fédéralistes de QS, des fédéralsites du PLQ et de la CAQ. Quelle solution ont-ils à proposer pour dénouer l'impasse constitutionnelle de 1982? Tiens, vous M. Pelleier, quelle solution avez-vous à proposer?

    • Marc Pelletier - Abonné 23 octobre 2019 17 h 18

      Tant aussi longtemps que les partisans du PQ et du Bloc revendiqueront pour eux seuls la défense de la nation québécoise, ils se tireront eux- mêmes dans le pied, car ils n'ont pas le poids suffisant ni suffisamment de crédibilité auprès des instances concernées. Cette stratégie, il faut en convenir, n'a pas donné de résultats positifs jusqu'ici.

      La fierté concernant le français au Québec et envers notre nation est partagé par une majorité de francophones, tous partis confondus. Cette notion de nation se situe à un niveau plus élevé que la petite politique partisanne : il m'apparaît donc nécessaire que les québécois francophones fassent une trêve, en mettant de côté leur partisanerie, pour porter ensemble et d'une même voix à Ottawa leur fierté de faire partie de cette nation, qui n'a pas besoin d'être indépendante pour être reconnue.

      Peut- être un voeux pieux mais...il est permis de rêver.

    • Marc Pelletier - Abonné 23 octobre 2019 17 h 18

      Tant aussi longtemps que les partisans du PQ et du Bloc revendiqueront pour eux seuls la défense de la nation québécoise, ils se tireront eux- mêmes dans le pied, car ils n'ont pas le poids suffisant ni suffisamment de crédibilité auprès des instances concernées. Cette stratégie, il faut en convenir, n'a pas donné de résultats positifs jusqu'ici.

      La fierté concernant le français au Québec et envers notre nation est partagé par une majorité de francophones, tous partis confondus. Cette notion de nation se situe à un niveau plus élevé que la petite politique partisanne : il m'apparaît donc nécessaire que les québécois francophones fassent une trêve, en mettant de côté leur partisanerie, pour porter ensemble et d'une même voix à Ottawa leur fierté de faire partie de cette nation, qui n'a pas besoin d'être indépendante pour être reconnue.

      Peut- être un voeux pieux mais...il est permis de rêver.

    • Marc Pelletier - Abonné 23 octobre 2019 17 h 18

      Tant aussi longtemps que les partisans du PQ et du Bloc revendiqueront pour eux seuls la défense de la nation québécoise, ils se tireront eux- mêmes dans le pied, car ils n'ont pas le poids suffisant ni suffisamment de crédibilité auprès des instances concernées. Cette stratégie, il faut en convenir, n'a pas donné de résultats positifs jusqu'ici.

      La fierté concernant le français au Québec et envers notre nation est partagé par une majorité de francophones, tous partis confondus. Cette notion de nation se situe à un niveau plus élevé que la petite politique partisanne : il m'apparaît donc nécessaire que les québécois francophones fassent une trêve, en mettant de côté leur partisanerie, pour porter ensemble et d'une même voix à Ottawa leur fierté de faire partie de cette nation, qui n'a pas besoin d'être indépendante pour être reconnue.

      Peut- être un voeux pieux mais...il est permis de rêver.

  • Jean-Henry Noël - Abonné 23 octobre 2019 10 h 01

    Des chef de partis.

    La CAQ a réussi parce que la séparation a été court-circuitée. Car le référendum de 1995 n'a pas atteint 72% de francophones. Si M. Blanchet dirige le PQ, il ne pourra jamais parvenir à ce score. Il me semble que c'est évident.

    L'agenda de M. Sheer ou de tout autre chef putatif du PCC (autrefois PPC, parti de centre) est coulé dans du béton précontreint. Il faut bien une forte dose de conservatisme maintenant en Occident pour contrer le multicularisme grandissant (apparemment une idéologie crée par Trudeau père, sic et resic). Cependant un problème demeure : la multiculturalité n'est pas du multiculturalisme.

    Le Québec est déjà au diapason du parti conservateur. Le BQ lui est une forte entrave. Il faudra aux francophones accorder leurs violons. Une fois pour toutes.