Une victoire libérale aux airs de défaite

Triomphant et optimiste il y a quatre ans, le chef libéral Justin Trudeau n’avait pas de quoi pavoiser lundi à l’issue du scrutin. Au moment où ses lignes étaient écrites, les résultats préliminaires laissaient présager un retour au pouvoir d’un gouvernement libéral, mais fort probablement minoritaire. Les libéraux ont sauvé les meubles, en somme, alors que le chef conservateur, Andrew Scheer, lui, a perdu son pari. Son parti a à peine obtenu plus d’appuis qu’en 2015. Après une campagne dépourvue d’inspiration et d’imagination, les deux chefs ont tout simplement récolté ce qu’ils ont semé.

Justin Trudeau était sur ses gardes le 11 septembre dernier, on pourrait même dire sur la défensive, après un printemps difficile et un mandat marqué par des réussites, oui, mais aussi par des contradictions et des déceptions. Il traînait quelques boulets : une antipathie nouvelle à son égard, une image ternie à la suite de son voyage en Inde et de l’affaire SNC-Lavalin, une déception des progressistes opposés au pipeline Trans Mountain et des tenants d’une réforme du mode de scrutin. Son jugement, déjà mis en doute par les conservateurs et une partie de l’électorat, l’a été encore plus à la suite de l’épisode du blackface survenu en pleine campagne.

Au lieu de mettre en avant son équipe pour atténuer les critiques à son endroit, le chef libéral a occupé tout le devant de la scène. La magie qui opérait en 2015 n’était pourtant plus là. Puis, au lieu de tenter de rétablir une partie de sa crédibilité perdue auprès des électeurs progressistes qui l’avaient préféré au NPD et au Parti vert en 2015, ce n’est qu’en brandissant des épouvantails que M. Trudeau a fini par en garder suffisamment au bercail pour limiter les dégâts.

Élire Andrew Scheer, a-t-il répété ad nauseam, signifierait un retour à l’ère Harper, un miroir à Ottawa des gouvernements provinciaux des conservateurs Doug Ford et Jason Kenney. Et que dire du désastre pour l’environnement, du risque pour le libre choix des femmes et ainsi de suite ? En misant presque tout sur le contraste avec les conservateurs, M. Trudeau a, sous le bruit de ses attaques, enterré la mise en valeur de son bilan et les possibles raisons de lui accorder un second mandat.

Il y avait pourtant à dire sur ses quatre ans au pouvoir, ne serait-ce que la baisse marquée de la pauvreté infantile, le faible taux de chômage et la mise en place d’une taxe sur le carbone… Mais défendre ce bilan l’obligeait à assumer et à expliquer des erreurs et des décisions controversées. La frilosité a pris le dessus. Le nouveau programme était timoré et des annonces qui auraient pu avoir plus de panache ont atterri mollement pour être vite oubliées.

Les conservateurs, eux, sont partis en campagne avec une base reconnue pour sa solidité, mais le chef Andrew Scheer s’est présenté avec un programme truffé de vieilles politiques de Stephen Harper (crédits d’impôt pour le transport en commun et pour les activités physiques et artistiques des enfants) ou de propositions, surtout en matière d’environnement, incapables de répondre aux préoccupations d’une grande partie de la population. Bref, un programme capable de plaire avant tout à ses partisans et très peu ailleurs. À preuve, le pourcentage de votes obtenus par le PC à l’heure de tombée n’était supérieur que par deux points à celui glané en 2015.

M. Scheer a aussi trébuché en répondant à des questions auxquelles il aurait dû s’attendre, le respect du libre choix en matière d’avortement en étant le meilleur exemple. Lui qui se présentait comme un homme éthique a dû expliquer le fait qu’il a attaqué par le passé d’autres politiciens ayant la double citoyenneté alors que lui n’a jamais soufflé mot de la sienne, américaine. Son parti a propagé de fausses nouvelles et, au lieu de s’en dissocier, il a défendu le geste en invoquant l’impossibilité de croire les libéraux.

Le résultat de ce scrutin est un véritable échec pour M. Scheer, mais une victoire sans gloire pour M. Trudeau. Contrairement à ses « voies ensoleillées » de 2015, il a gagné avec beaucoup de sueurs froides et en soufflant sur les nuages noirs de la peur. Le seul qui peut vraiment crier « mission accomplie » est le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, dont le parti a ravi au Nouveau Parti démocratique la troisième place aux Communes.

Pour M. Trudeau commence maintenant son plus gros casse-tête, celui de gouverner sans majorité. Et de le faire en dépendant du NPD ou du Bloc pour arriver à ses fins.

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13 commentaires
  • Pierre Grandchamp - Abonné 22 octobre 2019 07 h 09

    Des résultats causés par

    -Conservateurs: le flou entretenu sur l'avortement, la méfiance des Ontariens envers le PCC à cause de Doug Ford, le couloir énergétique et leur mépris de la taxe sur le carbonne

    -Libéraux:la peur des conservateurs entretenue en lien avec les causes ci-haut énumérées.

    -Bloc: sa défense de la loi 21 et son appui aux politiques nationalistes de la CAQ.La prestance de leur chef.

    -NPD.Au Québec, son port d'un signe religieux lui a nuit.La crainte de voir les conservateurs au pouvoir a amené certains électeurs, surtout en Ontario, a délaisser leur envie de voter NPD pour opter pour le PLC.

    Bonne question: que fera l'ineffable Jason Kenny en Alberta avec son référendum sur la péréquation? L'indépendantiste que je suis souhaite qu'il aille au bout de sa logique. Chose sûre: le Canada est plus divisé que jamais!

    • Claude Bariteau - Abonné 22 octobre 2019 13 h 21

      Parlons plutôt des résultats au Canada et au Québec redevenu le trouble-fête des partis fédéralistes.

      Au Canada, le PCC est en force en Alberta, Saskatchewan et Manitoba, fort en Colombie Britannique, disloqué en Ontario, plus encore à l'est, et ce, même s'il a reçu plus d'appui aux urnes que le PLC avec un taux de participation inférieure à celui de 2015 (64,5% contre 68,4%). Quand au PLC, il règne dans les grandes villes où se sont établis les nouveaux immigrants.

      Au Québec, le Grand-Montréal est rouge avec un carré orange, un Grand-Québec bleu foncé aussi sa rive-sud non loin du chemin imaginé du pétrole de l'ouest par train, bateau et oléoduc, et des régions bleu pâle en demande de respect.

      Ce pays, le Canada, état pétrolier post-national ainsi construit après la Deuxième Guerre mondiale, se révèle économiquement l'affaire de Bay Street et des pétrolières. La débandade du PCC malgré ses appuis à l'ouest de l'Ontario annonce tout sauf une résignation politique face un tandem PLC-NPD. Il passera à l'attaque pour que le vent lui souffle dans le dos à défaut de quoi il soufflera dans celui de Bay Street plus tôt que tard.

      Le Québec, configuré à l'avantage du PLC, recèle des surprises du même ordre. Sans la peur bleue de voir déferler un pouvoir ancré à l'ouest, il aurait pu se retrouver un nez au-dessus du PLC avec 38-39 élus, car, dans sept comtés, il a perdu avec une marge infime.

      Que se passera-i-il sur la colline parlementaire canadienne au cours des prochaines années :
      1) un PLC qui danse le tango avec le NPD quitte à lui écraser les orteils ; 2) un PCC qui ronge son or bleu avec les yeux branchés au sud et à l'ouest pour y déverser son pétrole ; un BQ, persuasif, qui a encore et encore des cartes pour redéfinir une voie momentanément bloquée avec l’environnement comme joker.

  • Bernard LEIFFET - Abonné 22 octobre 2019 08 h 05

    Qui a gagné? J. Trudeau par ses élus et A. Sheer par son pourcentage?

    La réalité c'est ça : les deux ont gagné ou perdu suivant un système de votation archaïque ou avec une proportionnelle! En fait, le grand gagnant c'est Y-F. Blanchet qui a réussi à remettre en place ce qui était typiquement québécois! De plus, ce dernier n'a pas fait d'attaque comme les trois autres chefs qui ont vu ressurgir et probablement redécouvrir le Québec! Plus encore, le Bloc québécois l'a fait sans une grosse machine, comme le NPD d'ailleurs, bref, sans avoir à rendre des comptes en retour, « les copains d'abord ». (J'aime mieux la chanson de G. Brassens!).
    Dans ce contexte les médias et leurs employés vont avoir du pain sur la planche car dorénavant il devient difficile de prédire l'avenir et surtout de tenter de « mousser » lequel des deux grands partis deviendra majoritaire, pour un autre système d'élection on devra encore attendre!
    La remontée du Bloc québécois étant significative, avec un seul député élu du NPD au Québec, pas d'élus libéraux dans des provinces, quel brassage dont l'issue est imprévisible! Certains ont dit assister à une élection terne, d'autres l'ont qualifié d'inédite!
    Bravo à tous ceux et celles qui ont voté : on a tous gagné, peu importe le parti!

  • Yvon Pesant - Abonné 22 octobre 2019 08 h 26

    Merci Doug! Et, question de savoir-vivre...

    Quel aurait été le résultat de cette élection si Doug Ford n'était pas le Premier ministre conservateur honni de l'Ontario torontois? On est en droit de se le demander. et, par ailleurs...

    Voulu ou pas voulu? Le fait que Justin Trudeau ait commencé son discours au moment-même où monsieur Scheer, le chef de l'opposition officielle, commençait le sien est impardonnable quant à moi. C'est un manque flagrant de savoir-vivre électoral.

    On aura beau dire, du côté du PLC, que...on ne savait pas...on pensait que c'était fait...vous savez, les fuseaux horaires...ou quoi encore? C'est drôle, nous à la télé de Radio-Canada, on savait, on écoutait et on était en droit d'entendre ce que le chef du PCC, le parti qui a obtenu plus de votes que le PLC au Canada, avait à dire aux Canadiens. Il est dans l'ordre normal des choses que cela se passe comme ça, élections après élections, depuis que la télé existe.

    Avec tout ce qu'on connait des moyens technologiques modernes, Justin Trudeau et son organisation ne pouvaient pas ne pas savoir.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 22 octobre 2019 09 h 53

      Qu'il ait pu échapper à l'entourage de Trudeau que Scheer n'avait pas publiquement concédé la victoire, c'est possible. Mais jamais Trudeau n'aurait dû prononcer son discours de victoire sans avoir entendu le discours de Scheer. Même si celui-ci avait probablement communiqué avec lui. Symboliquement, cela donne l'impression - peut-être pas si fausse - que les politiciens se la jouent entre eux et qu'ils ne soucient pas tant de leurs devoirs à l'endroit des électeurs et électrices...

    • Jean-Charles Morin - Abonné 22 octobre 2019 15 h 08

      "Le fait que Justin Trudeau ait commencé son discours au moment-même où monsieur Scheer, le chef de l'opposition officielle, commençait le sien est impardonnable... C'est un manque flagrant de savoir-vivre électoral." - Yvon Pesant

      Et que dire du discours de "victoire" du chef libéral. Un ramassis de lieux communs tout à fait inappropriés dans les circonstances ("nous avons reçu un mandat clair", etc...). C'était pourtant là une occasion pour lui de faire preuve d'une certaine hauteur de vues et de prendre la mesure d'un véritable chef d'état. Il faut croire que cette qualité n'est pas dans ses gènes et que sa fausse victoire n'est pas tant due à ses talents qu'aux faiblesses innées de son principal adversaire.

      Justin Trudeau peut se dire qu'il l'a échappé belle. Avec l'appui du NPD qui va, une fois de plus, jouer parfaitement son rôle de second violon, il ne devrait pas avoir trop de mal à gouverner suivant ses travers habituels. Il y en a qui ont vraiment une chance de cocu.

  • Pierre G. Blanchard - Abonné 22 octobre 2019 09 h 49

    Un résultat propice à une stratégie nationale ?

    Surtout, une victoire du nationalisme et du pragmatisme de M. Legault qui aura son lieutenant à Ottawa, bien que sans toutes ses dents avec un NPD qui appuirait un gouvernement minoritaire libéral. Et une carte politique qui se redessine à l'image de la région du Saguenay, Chicoutimi et du Lac Saint-Jean, jadis un fief du PQ devenant un microscome de nos grandes fractures nationales, comme l'appui au projet GNL qui pourrait pallier les pertes croissantes d'emplois dans une industrie de l'aluminium en difficulté. Le défi des PLC et PLQ sera d'élaborer un stratégie nationale réalistes de nos atouts et faiblesses semblable à celle de pays qui, riches de leurs hydrocarbures comme l'Écosse et la Norvège, peuvent effectuer une transition énergétique progressive et onéreuse au profit des technologies vertes et de l'environnementincluant une transformation de nos industries de l'automobile et du transport. Une stratégie rassembleuse mais non sans compromis de tous au pays. Peut-être que l'idée du Bloc d'une péréquation verte pourait aider à financer cette transition, créer plus de richesse avant de mieux la répartir ?

  • Pierre Rousseau - Abonné 22 octobre 2019 10 h 20

    Merci aux épouvantails !

    Trudeau doit bien rire d'avoir réussi à berner les Canadiens avec ses épouvantails qui laissaient croire qu'une victoire conservatrice aurait été un cataclysme épouvantable. C'est très loin de la réalité car s'il y a des différences entre les plateformes des deux partis, quand les libéraux sont au pouvoir, ils agissent souvent comme les conservateurs, par exemple, en achetant un pipeline sur le bras des contribuables. Les autres partis avaient des objectifs bien plus intéressants pour les gens ordinaires.

    Un des grands échecs des libéraux c'est toute la question autochtone. Dans un autre article du Devoir on parle d'un rapport de l'ONU sur les conditions inacceptables de logement des autochtones au pays, en particulier ceux qui sont de la responsabilité du fédéral. Trudeau avait promis la réconciliation et il a plutôt semé la division et encore bien des collectivités sous le joug fédéral sont sans eau potable. J'ai été témoin des conditions de logement dans plusieurs collectivités autochtones et le rapport de l'ONU décrit bien cette réalité et ses impacts, en particulier sur les femmes et les filles autochtones. Dans cette optique, la victoire des libéraux doit avoir un goût très amer pour ces peuples, sauf peut-être pour le chef national de l'APN, Perry Bellegarde, un grand ami de Trudeau et qui dépend des largesses du gouvernement fédéral...