La crise de la vérité journalistique

La vérité journalistique découle de la validation des affirmations diffusées. Cette validation est fonction du système de croyances à partir duquel on détermine ce qui est tenu pour conforme à la vérité. Mais dans les sociétés démocratiques, il coexiste une pluralité de systèmes de croyances. Il y a donc plusieurs systèmes de validation. D’où une coexistence d’une pluralité de vérités journalistiques. Ces « vérités » se trouvent en concurrence pour l’attention des individus connectés.

Dans le modèle médiatique traditionnel, l’information est choisie et ordonnancée par un éditeur selon un processus de validation reflétant ses valeurs. Dans l’univers médiatique dominé par les réseaux sociaux, les contenus sont « poussés » vers les usagers en fonction du calcul des sujets de prédilection des individus. La fonction éditoriale, celle qui préside à l’évaluation et aux choix des informations à diffuser, se trouve supplantée par des processus automatisés livrant les informations qui captent l’attention des usagers, sans égard à leur conformité à un système crédible de validation.

La crise de la vérité journalistique tient en partie à ce déplacement du pouvoir éditorial. Celui-ci est de moins en moins aux mains des éditeurs qui produisent des contenus validés en fonction de processus de vérification fondés sur des critères reposant sur de larges consensus. Par leurs faits et gestes, les individus produisent des données numérisées qui peuvent être compilées afin de calculer ce qui est de nature à capter leur attention. En mesurant ce qui est susceptible d’attirer l’attention des individus, il est rentable de leur « pousser » des contenus qui captent leur attention sans égard à la valeur du système de validation dont ils sont issus. Dans cet univers où tout peut être diffusé, une portion significative des contenus peut émaner de processus de validation reposant sur toutes sortes de croyances.

La création de la valeur

Dans un monde où chacun est à même de participer aux conversations dans l’espace du réseau, l’accès aux contenus médiatiques s’effectue de plus en plus par les plateformes des médias sociaux. Les fils d’actualités de chacun des détenteurs de comptes reflètent leurs sujets de prédilection. La teneur des fils d’actualités de Twitter ou de Facebook est en bonne partie déterminée par les préférences de l’individu telles qu’elles sont révélées par les données produites par la compilation de ses faits et gestes.

Le marché de la publicité en ligne repose sur le calcul de l’attention de chacun des individus. La capacité de mesurer l’attention tient à la possibilité de collecter et d’analyser les masses de données générées par les individus connectés. Cette capacité est aux mains des plateformes. Elles sont en mesure de détecter automatiquement ce qui a toutes les chances de capter l’attention d’un lecteur.

L’exploitation de l’attention

La publicité et les revenus qui viennent avec sont contrôlés par les plateformes qui exercent une maîtrise sur les données. Une maîtrise qui leur permet de réaliser la valeur de ces données massifiées. Les capacités de valoriser des contenus se trouvent aux mains de ceux qui maîtrisent les capacités de calcul et de valorisation de l’attention.

Comme l’a rappelé Tim Wu, dans son livre Les marchands d’attention (The Attention Merchants), l’exploitation de l’attention des individus ne vise pas à leur procurer une capacité de contrôler ce qu’ils voient ou écoutent. L’exploitation attentionnelle génère de la valeur en sollicitant les plus vils instincts. Ce n’est pas une démarche d’information, c’est un processus de création de valeur.

Dans le modèle éditorial des médias hérité du XXe siècle, il y a une certaine coïncidence entre l’exercice des fonctions éditoriales et la valorisation de l’attention. Les médias sont en concurrence pour capter puis valoriser l’attention des individus. Les revenus issus de la publicité tiennent en bonne partie aux capacités de proposer aux lecteurs une offre d’information valide et validée. Les faits sont tenus pour incontestables, les différences entre les médias se manifestent surtout au regard de leur interprétation. Les interprétations peuvent varier en fonction de critères de rigueur qui diffèrent surtout en matière de nuances et d’accents.

La capacité désormais aux mains des plateformes intermédiaires de livrer aux individus des informations en fonction de leurs croyances ou préférences installe une concurrence entre les « vérités » journalistiques. Lorsque la diffusion de nouvelles vers chaque individu procède essentiellement d’un calcul de ce qui est susceptible d’attirer son attention, il n’y a aucune garantie que l’information validée sera celle qui captera l’attention. L’information pourra tout aussi bien refléter les croyances ou la « vérité » de chaque individu que des analyses fondées sur de solides vérifications.

En pareil contexte, les politiques publiques doivent rechercher l’adéquation des ressources mises à la disposition des médias opérant selon des systèmes légitimes de validation. En contexte démocratique, on ne peut éviter la pluralité des systèmes de détermination de la vérité. Mais il est légitime de rechercher, au moyen de mesures réglementaires ou fiscales, le renforcement des processus de production et de diffusion d’information fondés sur des démarches de validation rigoureuses.

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9 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 22 octobre 2019 06 h 12

    « Croyances », « vérités », sont des termes étonnants pour le monde médiatique et journalistique. Le mot «  valeur » correspond mieux puisqu’effectivement pratique publicitaire et mediatique sont main dans la main. On le voit tous les jours...jamais vous parlez de biais ideologiques dans les médias, jamais de « réalités ». Etrange traitement qu’un certain Niklas Luhmann aurait considéré en vous lisant lui qui nous écrivit un des meilleurs essais sur la chose dans « La réalité des masses medias »:

    « Dans ce domaine, les médias de masse diffusent de l’ignorance sous la forme de faits qui doivent être constamment renouvelés pour qu’on ne les remarque pas » (p. 41).

    « La fonction des médias de masse est de diriger l’auto-observation du système de la société » (p. 132)

    « La fonction des médias de masse est de contribuer à la construction de la réalité de la société «  (p.139).

    In fine...

    ... « le codage fondé sur l’information a pour conséquence que, dans la société, naissent une inquiétude et une irritabilité spécifique qui peuvent être canalisées par l’efficacité quotidienne des médias de masse et par leurs différentes formes de programmes. Si on doit sans cesse s’attendre à des surprises, on peut se consoler en pensant qu’on en saura plus le lendemain » (p. 35).

    Il est ainsi possible au sociologue N. Luhmann d’affirmer à la fois que « les médias de masse opèrent sous la pression de l’accélération » (p. 136) et que ces mêmes médias augmentent « l’irritabilité de la société » (p. 113) en contribuant eux-mêmes à une accélération.

    Nous sommes loin de l'église de la vérité et de la croyance:

    «  On a toujours plus de chances d’apprendre un événement extraordinaire par le journal que de le vivre ; en d’autres termes, c’est dans l’abstrait que se passe de nos jours l’essentiel, et il ne reste plus à la réalité que l’accessoire » (Robert Musil, L’Homme sans qualités – Tome 1).

  • Serge Grenier - Abonné 22 octobre 2019 09 h 31

    L'autre côté de la médaille...

    Premièrement, il y a dans la population des gens qui ont le temps et les compétences pour être beaucoup plus rigoureux que n'importe quel journaliste avec un budget restreint. Et il y a aussi dans les médias sociaux plein de gens qui n'ont pas à être validés puisqu'ils ne font que dire leur vérité sans prétendre dire la Vérité (contrairement aux médias mainstream).

    De plus, comment parler de la « crise de la vérité journalistique » sans faire référence à toutes les fois où des centaines de milliers de personnes ont été des témoins direct d'un événement dans la journée et l'ont vu présenté aux nouvelles de façon complètement dénaturée dans la soirée. Combien de fois lors des manifestations, des émeutes, des révoltes, les journaux ont-ils pris parti pour l'ordre établi et contre la population. Et après les journalistes s'étonnent que la population ne leur fasse plus confiance.

    Pendant le printemps érable, comme maintenant avec les Gilets jaunes, les grands médias ne montrent qu'un côté de la médaille. Ce qui fait que la population est parfaitement justifiée de douter de la rigueur du fameux « processus de validation » car elle, elle les voit bien les deux côtés de la médaille. Que l'information vienne d'un média traditionnel ou d'un média social, les gens sont de plus en plus capables de distinguer le vrai du faux. Les gens sont capables de penser par eux-mêmes et ils en apprennent autant des mensonges que des vérités.

    D'ailleurs, le vrai journalisme, c'est celui qui montre tous les côtés de la médaille et laisse aux lecteurs le soin de se faire une idée. C'est à dire exactement le contraire de ne présenter que les informations conformes à « un système crédible de validation ». Tout le monde sait que la principale composante de ce système ce sont les avocats pour lesquels la vérité passe loin derrière la défense des intérêts du client. C'est normal vous direz. Bien sûr, mais alors cessez de prétendre être la seule voie reconnue d'accès à la vérité vraie.

  • Serge Grenier - Abonné 22 octobre 2019 09 h 32

    L'autre côté de la médaille (suite et fin)

    Il y a aussi une grande condescendance et beaucoup de prétention du côté des journalistes qui se croient tellement supérieurs à la population pour séparer le bon grain de l'ivraie. Les gens qui leur ont montré leur métier font partie de la population, les gens qui vivent les événements dont ils parlent font partie de la population, les plus grands experts de n'importe quel domaine font partie de la population. Les journalistes en ont bien plus à apprendre de la population qu'ils en ont à leur montrer.

    Au lieu de rejeter la responsabilité de cette crise sur les médias sociaux et de tenter de s'en sortir en les discréditant, les médias traditionnels devraient humblement assumer leur part de responsabilité dans l'affaire.

  • Jacques de Guise - Abonné 22 octobre 2019 12 h 02

    Le monde vécu est évacué et refoulé

    M. S. Grenier, je souscrits totalement à vos propos. Les béotiens de populistes ne sont pas ceux que les médias s’acharnent à tenter de désigner.

    Quand je lis les textes de monsieur Trudel, je ne peux m’empêcher de me dire « tiens voilà encore un super exemple de pratique langagière typique de la pensée juridique et de la « discipline scrabble » qu’est le droit ».

    En didactique des disciplines, pour faire simple et pour être concret, on fait la distinction entre les « disciplines puzzle » et les « disciplines scrabble ».

    Dans la « discipline puzzle », les objets de savoir sont des pièces assemblées de manière logique selon un dessin d’ensemble. Cette discipline n’est pas purement langagière, car elle dispose d’un référent concret dans le monde réel. Ainsi l’apprenant peut retrouver la logique d’une situation concrète en manipulant des objets.

    Par contre, la « discipline scrabble » (dont le droit est l’exemple parfait) est fermée sur elle-même et sur le langage, sans réel référent extérieur dans le monde concret. Elle nomme et commente le monde avec des mots qu’il convient d’assembler selon une logique strictement langagière, en fonction d’un code spécifique qui échappe aux apprenants (ou aux lecteurs) peu au fait des implicites disciplinaires, des processus discursifs et méthodologiques. Il faut lire la diarée verbale qu'est la jurisprudence pour comprendre l'enfermement des pratiques langagières du droit qui ne cherche pas la justice mais uniquement une source fondationnelle de son autoengendrement légitimée par la communauté discursive.

    C’est ainsi que s’installe une séparation entre le système juridique et le monde vécu. Les systèmes fonctionnent selon des logiques disciplinaires, bureaucratiques, organisationnelles ou monétaires. Le vécu est évacué au profit d’un fonctionnement d’appareil. Au médium du langage de tous les jours, les systèmes substituent un médium instrumental que permet de faire l’économie des échanges et des débats (euphémisme

    • Jacques de Guise - Abonné 22 octobre 2019 13 h 05

      (Suite et fin) Le monde vécu est évacué et refoulé

      Au médium du langage de tous les jours, les systèmes substituent un médium instrumental qui permet de faire l’économie des échanges et des débats (euphémisme pour dire « leur faire farmer la gueule »).

      C’est ainsi que la communication devient le lieu de l’oppression, des malentendus, des méconnaissances et des dominations!!!

  • Daphnee Geoffrion - Inscrite 22 octobre 2019 15 h 37

    Les journaux sont des entreprises et les journalistes leur employés, ca se passe de commentaire.
    Les journalistes font semblant de faire du journalisme, les lecteurs font semblant de lire des nouvelles objectives, les propriétaires font semblant de ne pas intervenir dans leur média, le CRTC, APJQ, les enseignants en journalistes et les politiciens font semblant de ne pas savoir.
    Il n'y a rien à être fier d'être journaliste au Qc, les jeunes diplômés idéalistes doivent rapidement changer de domaine et les ceux qui reste participent à notre belle vérité journalistique québécoises:)