De Couillard à Trudeau

Peu importe les inconvénients que cela peut comporter, la déception envers les deux partis susceptibles de former le prochain gouvernement est telle qu’à la veille d’aller aux urnes, 40 % des Canadiens souhaitent que le prochain gouvernement soit minoritaire, selon un sondage réalisé par Innovation Research pour le compte du magazine Maclean’s.

Même chez les électeurs libéraux, près du quart (22 %) préfèrent que Justin Trudeau ne soit pas en mesure d’obtenir une majorité de sièges à la Chambre des communes, tandis que 12 % des électeurs conservateurs préféreraient qu’Andrew Scheer se retrouve à la tête d’un gouvernement minoritaire.

À l’instar de Philippe Couillard durant la campagne québécoise de 2018, M. Trudeau a été incapable d’expliquer en quoi il méritait d’obtenir un deuxième mandat. Depuis des jours, il répète ad nauseam que M. Scheer replongerait le pays dans une sorte de « Grande Noirceur », comme M. Couillard le reprochait à François Legault.

Un an avant l’élection du 1er octobre 2018, M. Couillard promettait l’avènement d’un « Québec nouveau », d’un « Québec transformé ». Il en faisait presque une affaire personnelle : « Pour m’amener vers un deuxième mandat, ça me prend absolument quelque chose qui m’amène plus loin que moi, qui amène Québec plus loin. » On n’a jamais su de quoi il parlait exactement, pas plus qu’on ne sait ce que projette M. Trudeau, si ce n’est d’empêcher le retour des conservateurs.

Lors d’une assemblée tenue dans Rosemont jeudi, le chef libéral a déclaré que le Bloc québécois n’avait pas le monopole de la fierté québécoise. « Les valeurs québécoises, ça se projette, ça se partage, ça s’impose à travers le monde », a-t-il lancé. Le problème est que lui-même n’a jamais donné l’impression de les partager. Même expurgé de sa composante souverainiste, il semble aussi viscéralement allergique au nationalisme québécois que l’était M. Couillard.


 
 

Les appels au « vote stratégique » sont monnaie courante à la fin d’une campagne électorale. Cela peut même survenir bien plus tôt, comme cela avait été le cas en 2018 quand François Legault avait invité les électeurs péquistes à se rallier à la CAQ pour débarrasser le Québec du PLQ. Un geste de panique, selon Jean-François Lisée, qui l’avait pourtant imité trois jours plus tard en appelant à l’union des progressistes sous la bannière du PQ.

Au bout du compte, l’appel de M. Legault avait porté ses fruits, mais seulement après que M. Lisée eut saboté sa propre campagne en s’attaquant à Manon Massé de façon saugrenue lors du deuxième débat des chefs. Rien n’assure que l’histoire se répétera.

Il est certain que la perspective d’un gouvernement conservateur en inquiète plusieurs. Contrairement aux électeurs péquistes de 2018, ceux qui appuient le Bloc ou le NPD n’ont cependant aucune raison d’être déçus de leurs partis respectifs. Au contraire, Yves-François Blanchet et Jagmeet Singh ont mené des campagnes remarquables. Les coups de coeur qu’ils ont provoqués rendent les désertions moins probables.


 
 

Qui plus est, la quasi-certitude que le prochain gouvernement sera minoritaire pourrait rassurer ceux qu’un retour à la « Grandeur Noirceur » effraie. Entendre M. Scheer déclarer que son premier geste serait d’éliminer la taxe sur le carbone n’est certainement pas de nature à apaiser leurs craintes, mais on voit mal comment il pourrait réunir la majorité requise à la Chambre des communes.

Même dans l’hypothèse d’un gouvernement conservateur majoritaire, le premier ministre Legault n’a jamais semblé prendre au sérieux le projet de « corridor énergétique » dont M. Scheer s’est fait l’ardent promoteur. Un gouvernement minoritaire n’aura pas d’autre choix que de le ranger sur les tablettes.

Voter pour un parti à contrecoeur, simplement pour barrer la route à un autre qu’on aime encore moins, a quelque chose d’un peu déprimant, même si cela peut parfois apparaître comme une nécessité. Cette fois-ci, voter avec son coeur et ses principes ne semblera peut-être pas présenter un risque assez élevé pour s’en priver.

Le vote stratégique n’est pas une science exacte. Dans la grande majorité des circonscriptions, le report des voix n’est pas suffisant pour être déterminant. Là où la lutte est très serrée, cela peut cependant être décisif. Encore faut-il que le vote stratégique ne soit pas à sens unique. Il est vrai que le Bloc et — ailleurs au Canada — le NPD sont en mesure d’enlever des sièges aux libéraux. Dans les circonscriptions où les chances du PLC sont nulles, on n’a cependant pas entendu M. Trudeau demander aux électeurs libéraux d’appuyer le Bloc ou le NPD pour battre le candidat conservateur.

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12 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 19 octobre 2019 07 h 04

    Coquille dans la dernière phrase

    PLC, pas PLQ.

  • Raynald Rouette - Abonné 19 octobre 2019 07 h 38

    Tout sonne faux chez les libéraux


    Tant au fédéral, qu’au provincial. Les Québécois et Québécoises en sont pleinement conscients aujourd’hui.

    Voilà tout!

    • Donald Bordeleau - Abonné 21 octobre 2019 00 h 03

      Un coup fumant de papa Trudeau.

      Il faut se souvenir du Coup de la Brink's en 1970 de Trudeau père avec la complicité du journal The Gazette, son photographe Tedd Church était le seul des médias pour photographier les camions partant du Royal Trust pour Toronto.

      Ainsi, le gouvernement Trudeau ne s'était pas contenté de faire campagne au Québec à grands coups de fuite des capitaux appréhendée. Bien avant que The Gazette n'en publie la nouvelle en primeur, le bureau du premier ministre était déjà au courant du «coup de la Brink's» et même de l'existence des photos de Tedd Church. Désireux de manipuler l'électorat québécois sans pour autant causer des torts économiques au reste du Canada, le gouvernement Trudeau aura donc obtenu la complaisance de The Gazette afin de neutraliser le pouvoir médiatique de ces photos sur tout le continent.

      https://www.ledevoir.com/opinion/idees/287902/les-40-ans-du-coup-de-la-brink-s-les-liberaux-federaux-sont-coupables

  • Bernard LEIFFET - Abonné 19 octobre 2019 07 h 51

    Comme il existe plusieurs pôles, il y a plusieurs caps pour les rejoindre! Idem pour le vote stratégique!

    L'art mais surtout la technique, ou la sience, pour naviguer relève d'un apprentissage long, difficile et semé d'embûches! Comme pour tous les métiers, ou professions puisque ça fait moins péjoratif, ce sont les anciens, qui, après avoir été à la barre et subi des tempêtes, s'appuient sur leur expérience pour en dévoiler le contenu. Puis, comme débutant on s'aperçoit vite qu'entre la théorie et la pratique il y a tout un monde qu'il faudra maîtriser, en évitant la panique à bord! Sans entrer dans les détails, pour couvrir une longue route entre deux points sur la Terre, il y a deux routes, l'une plus courte que l'autre! Ce qui correspond bien sûr à deux types de navigation que les navigateurs connaissent, tout reposant sur des calculs scientifiques bien établis.
    Mais prendre la voie ou la route du vote stratégique n'a absolument rien de scientifique! En effet, les paroles jetées en l'air par les débatteurs et les électeurs n'ont pas partout la même signification! Alors, peut-on parler de statisques quand les fondements ne sont pas là? Il y a de quoi s'égarer et d'y perdre son latin, même plus, le goût d'écouter des prévisions faussées par certains médias, sinon que carrément se mettre à l'abri des charlatans, avant d'aller voter sans précipitation, ni exaspération!
    Bien sûr, on ne peut ignorer la mobilisation des grands partis fédéraux, ceux pour qui la Finance et le Pouvoir sont aux antipodes du coeur et de la tête des électeurs. Ils feront tout pour attaquer les franco-québécois. C'est à nous d'y répondre par un vote massif, comme pour celui de la laïcité!
    VLQF!

  • Claude Gélinas - Abonné 19 octobre 2019 10 h 33

    Vote massif !

    Voilà le maître mot à retenir . Vote massif pour le BQ = solidarité du peuple québécois face à une majorité d'élus anglophones. Ce qui s'appelle prendre ses affaires en mains. Rien d'extraordinaire seulement la fierté et la volonté d'agir en personne autonome.

  • Denis Blondin - Abonné 19 octobre 2019 11 h 05

    Que reproche-t-on au juste au Parti Libéral du Canada?

    Monsieur David,
    vous semblez partager la même déception que le Canada anglais à propos du dernier règne du Parti Libéral, tout en ciblant uniquement la personnalité de Trudeau fils. J'aurais aimé que, dans votre bilan, vous fassiez un peu le tour de la question.
    Couillard avait passé 4 ans à la poursuite de son équilibre budgétaire en saccageant le système d'éducation et celui de la santé. Mis à part son achat du pipeline Transmountain et sa promesse non tenue de réformer le système électoral, quelles autres horreurs reprochez-vous au Parti Libéral et/ou à son chef: le Black Face? les déguisements en Inde? La défense de l'existence de SNC-Lavalin?
    Quant au spectre du retour au pouvoir des Conservateurs, vous semblez aussi oublier beaucoup d'autres horreurs du programme actuel des Conservateurs. Pas seulement l'abolition de la taxe carbonne et un corridor énergétique, mais un gel complet de la lutte aux changements climatiques, la coupure des budgets de coopération internationale, des baisses d'impôt qui agraveront encore plus les coupures dans les services sociaux en période de rétablissement de l'équilibre budgétaire, et encore bien d'autres atrocités à venir dans un régime néo-Harper.
    Je m'étonne vraiment que votre mémoire d'habitude si précise soit aussi sélective dans le contexte électoral actuel, en allant jusqu'à déconseiller le votre stratégique.

    • Marc Pelletier - Abonné 20 octobre 2019 14 h 33

      Le parti pris de M.David est tellement évident qu'il en a oublié son objectivité !