Va jouer dehors!

Le Journal de Montréal et celui de Québec viennent de mener une belle enquête sur les cours d’école de plus de 500 établissements scolaires des régions de Montréal et de la Capitale-Nationale. Selon les critères d’évaluation retenus, le tiers d’entre elles n’obtiennent pas la note de passage. Devant ce résultat, qui s’ajoute à ce que l’on sait, hélas, sur le déplorable état de notre parc immobilier scolaire, le ministre de l’Éducation a promis de vigoureuses mesures pour corriger la situation. On se rappellera que l’on a justement annoncé le mois dernier un investissement de plus de 2,3 milliards dans des projets de rénovation d’écoles.

Je veux profiter de cette annonce pour réfléchir sur l’importance, la place et le potentiel pédagogique de cet espace scolaire bien particulier qu’est une cour d’école.

Dans la cour des petits

Un enfant part de la maison pour aller à l’école. Il quitte alors un lieu dans lequel, si tout se passe comme cela devrait, il est au coeur de relations affectives profondes qui contribuent à construire sa personnalité. Un cas exemplaire de ces relations, ce sont ses petits dessins qui ont d’emblée l’honneur du frigo, où ils sont fièrement affichés.

Arrivé à l’école, l’enfant est placé dans d’autres rapports, bien différents, et qui préfigurent ceux qu’il vivra plus tard, devenu adulte et citoyen. Ces rapports se forgent au contact avec le savoir et ont ceci de particulier qu’ils sont cette fois régulés par des normes impersonnelles.

Son dessin, son travail, son devoir sont ainsi jugés selon des normes impersonnelles, valant indistinctement pour tous et toutes, et pour lesquelles les relations affectives du domicile ne comptent plus. Il découvre alors, en apprenant qui ils sont, qu’il n’est pas Picasso ou Vinci, pourquoi il ne l’est pas et comment il devrait s’y prendre pour espérer devenir comme eux. Il est sain et important qu’il en soit ainsi, et l’adulte en situation d’autorité est là pour incarner et appliquer ces précieuses normes impersonnelles.

Arrive le moment de la récréation et de la cour d’école. Un autre espace normatif, distinct des deux premiers, s’ouvre alors à l’enfant. Et il a lui aussi son importance.

Placé (on l’espère !) à l’abri du harcèlement par ses pairs grâce à la discrète surveillance qu’assurent des adultes en retrait, l’enfant fait, grâce à la récréation, la découverte, d’une part, de sa personnalité, qui se manifeste et se déploie dans les agréments et les contraintes de son appartenance à un groupe.

Il découvre alors ce que demandent des activités qui sont régulées et structurées par ce groupe ; ce qu’elles exigent parfois de concessions pour pouvoir avoir lieu ; ce qu’il faut faire pour être accepté par le groupe — y compris, parfois, un certain travail de séduction ; et ce qui est indispensable pour espérer prendre part à ses activités. L’écolier fait ainsi un certain apprentissage de la liberté et de l’autonomie.

Il découvre aussi, tout particulièrement à l’école publique, ce qui le rapproche ou ce qui le distingue de ses condisciples, et ces découvertes sont pour beaucoup dans la socialisation qui se pratique à l’école.

Par tout cela, c’est un peu de la société qui entre à l’école par la cour de récréation. Mais peut-on faire pénétrer dans ce même espace l’éducation et l’apprentissage scolaire ?

Quelques intéressantes et prometteuses expériences qui vont en ce sens se font en ce moment chez nous ; elles visent en quelque sorte à investir pédagogiquement la cour d’école.

En voici deux, à titre d’exemple.

Va apprendre dehors !

La première consiste à littéralement déménager la classe dans la cour d’école.

Grâce à la collaboration de parents et d’enseignants, une telle expérience est menée (quand le temps le permet…) par Isabelle Leduc à l’école du Ruissellet de L’Ancienne-Lorette. Elle fait, littéralement, la classe en plein air.

Une autre avenue consiste à aménager un espace permettant des pratiques pédagogiques hors de l’école, possiblement sur son terrain même.

Un cas exemplaire, et qui mérite d’être connu et souligné, est celui du jardinage pédagogique en milieu scolaire. Un jardin, correctement pensé pour cela et avec des méthodes pédagogiques appropriées, peut en effet être une occasion de faire bien des apprentissages scolaires.

Vous l’avez deviné : cette pratique est aussi, sans doute surtout en milieu urbain, une manière pour les enfants de prendre contact avec la nature. Ils apprennent ainsi, par exemple et si on me permet cette boutade, que les légumes ne viennent pas du supermarché et qu’ils ne poussent pas emballés sous cellophane. Cette expérience est aussi une possible occasion, que certaines écoles ont saisie, de nouer des liens avec la communauté environnante, notamment en partageant avec elle ce qui a été cultivé.

On ne sait jamais : ce genre d’initiatives pourrait inspirer le ministre au moment où on s’apprête à aménager tant de cours d’école.

Truc et astuce de prof

Une enseignante du secondaire raconte.

« Au début d’un cours, je prends un peu de temps pour nommer quelques concepts reliés au thème que je vais aborder. Les élèves ont ensuite quelques minutes pour en trouver la définition dans le dictionnaire et la reformuler dans leurs mots.

La leçon peut alors commencer, préparée par cet exercice. »

La perle de la semaine

Elle est offerte par Réjean Bergeron.

Un étudiant écrit, en parlant de Descartes, qu’« il ne finit pas de dire qu’il pourrait devenir le maître et le professeur [pour “possesseur”] de la nature ».

Une lecture

De l’école au jardin. Guide du jardinage pédagogique en milieu scolaire, Karine Lévesque, Écosociété, Montréal, 2018.

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5 commentaires
  • Michel Laforge - Abonné 19 octobre 2019 06 h 57

    Écologie

    Un espace près de l’école avec du gazon et des arbres. En début d’année scolaire, dès le premier cours – en août- les élèves comptent le nombre de brins d’herbe dans un carré de 10cm. Par la suite, par extrapolation, le nombre de brins est déterminé sur tout le grand terrain.

    Hypothèse : En début octobre, y aurait-il autant de brins d’herbe ?

  • Pierre Grandchamp - Abonné 19 octobre 2019 08 h 25

    Oui, va jouer!

    Pour un, j’ai cru, toute ma vie durant, en la valeur éducative du sport. Surtout chez les garçons.

    Une année, j’ai proposé à la direction de mon école secondaire ( 1 000 élèves environ) de permettre que j’aille, une demi journée par semaine avec une trentaine de garçons à l’aréna, situé à environ 12 km. Deux équipes de hockey du 1er cycle; 2 équipes du 2e cycle. Du mois d’octobre au mois d’avril. On se servait de cela comme source de motivation. A chaque semaine, le jeune devait avoir l’autorisation de venir : il devait le mériter; au cas contraire il passait son tour.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 19 octobre 2019 14 h 38

      En fait, il y avait 3 équipes par cycle. A chaque semaine, une équipe ne jouait pas.Ce fut une belle expérience et plusieurs jeunes grouillants y ont trouvé leur compte. Bon nombre de garçons ont besoin de bouger!

  • Marc Therrien - Abonné 19 octobre 2019 09 h 32

    Va jouer dehors...mais ne te fais pas mal


    Il est évident que les cours d’école ont bien changé. Dans mon temps pas si lointain, entre 1973 et 1978, on pouvait jouer dehors et se salir voire même se faire mal. À mon école, il y avait un immense talus gazonné où on jouait au roi de la montagne. On rentrait en classe les vêtements tachés de vert et de brun. Le talus aussi changeait de couleurs et d’allure. Parfois, on saignait du nez après avoir reçu un ballon dans le visage en jouant au ballon-chasseur. On aimait la compétition. À notre fête d’anniversaire, on était le roi, le seul qui recevait des cadeaux. Est-ce que quelqu’un sait à partir de quelle année on s’est mis à donner des cadeaux à tous les enfants présents à la fête d’anniversaire d’un ami?

    Marc Therrien

  • Loyola Leroux - Abonné 19 octobre 2019 10 h 06

    Marcher pour se rendre à l’école, la solution idéale, non !

    Dans tous les projets d’école idéale, qui coutent des millions, il me semble que personne ne parle du critère le plus important, avec la cour, pour construire une école, la possibilité pour les enfants de marcher pour s’y rendre, comme c’est le cas de mes petits enfants à Gatineau et dans Homa.

    Le professeur Baillargeon reprend cette distinction entre le monde ‘’des relations affectives profondes’’, le foyer familial et celui des ‘’précieuses normes impersonnelles’’ appliquées par l’école. Tous ne sont pas des petit Mozart, Picasso ou Einstein, etc. Son message sera-t-il entendu ?

    Concernant la perle, ne pourrait-on pas en proposer des brillantes, pour balancer les choses. Au début de mon enseignement, expliquant que Descartes cherchait des vérités indubitables, une étudiante a ajouté le mot irréfragable dans sa dissertation. Je ne connaissais pas, je l’ai félicitée en classe. Inviter les étudiants a utiliser un vocabulaire inusité, c’est bien, non !