Passé (non) réglé

Lorsque la bulle d’amour éclate, toute la maisonnée écope. «C’est comme un jour, ça s’en va, ça s’en va l’amour…»
Photo: iStock Lorsque la bulle d’amour éclate, toute la maisonnée écope. «C’est comme un jour, ça s’en va, ça s’en va l’amour…»

Sa lettre, je l’ai lue et relue. Un crève-coeur. Une femme de talent, lumineuse, connue, ce genre de personne qui vous laisse un sourire en guise de souvenir :

« Merci pour ce superbe papier sur le divorce. J’en suis une, moi aussi, une ressortissante de divorce, il y a un an. Contrairement à toi j’ai pris du poids, et un coup de vieux. Je prends des antidépresseurs qui fonctionnent à peine.

Je croyais en mourir, et pas seulement parce que mon ex a brûlé toutes nos économies à la Bourse, nous obligeant à vendre la maison, la voiture, tout. Plus une maîtresse secrète et une dépendance à la morphine par prescription. J’ai eu la garde unique des enfants, dont une qui est handicapée, et aucune pension alimentaire. Mon ex n’a pas demandé la garde partagée.

Mes filles sont profondément blessées de tout ça. Moi et mon aînée sommes en thérapie. Nous sommes devenues pauvres et avons dû déménager. »

Être séparés pour toujours reste une manière d’être ensemble à jamais

Un cas unique ? Non, désolez-vous. Les psys sont au courant ; dans le secret feutré de leurs cabinets, des histoires comme celles-ci ne sont pas rares. Un mariage sur deux ira à vau-l’eau et ceux qui tiennent le coup ne se portent pas toujours si bien non plus. « L’amour, c’est comme un jour, ça s’en va, ça s’en va l’amour. »

S’il y a une chose qu’on ne peut contester à un coeur, c’est son droit le plus strict de ressentir et de battre la chamade jusqu’à la crise cardiaque. La peine, la détresse, l’anéantissement, la stupeur, voilà toutes sortes d’états d’âme dans lesquels l’amour peut vous plonger. Et certains s’y sont débattus, puis noyés. Vous me l’avez écrit d’une centaine de façons. Des lettres déchirantes à la suite de mon texte « Le deuil blanc » (20 septembre dernier) sur le divorce et ses effets secondaires ont formé une chaîne de petites existences broyées. Des hommes, des femmes, récemment largués ou meurtris de longue date, parfois des décennies. Certaines ont dû quitter le bateau avec le mal de mère. D’autres étaient soulagés de constater qu’ils n’étaient pas les seuls mésadaptés.

Je peinais à y croire. Tant de souffrance tue. Car il subsiste une honte à illustrer ses échecs sur son compte Instagram.

T’as mis de la brume dans mes lunettes

L’amour, c’est des grands mots avant, des petits mots pendant et des gros mots après, disait Sacha Guitry, ce tombeur.

Si on m’avait annoncé qu’un jour j’écouterais du Ginette Reno et que je pleurerais dans ses bras dans un studio un dimanche matin, je ne l’aurais pas cru. Ginette est devenue mon idole, un Kleenex en Cadillac. En voilà une qui ne s’est pas économisée côté coeur.

Dans son essai Les relations amoureuses à l’ère des neurosciences et de la pleine conscience, le psychothérapeute Fernand Larouche nous explique toute la chimie de ces relations fondées sur quelques hormones égarées et éperdues. Deux névroses qui se rencontrent, m’avait déjà révélé un psy. L’important serait de ne jamais en guérir, quoi ! Et je l’écris en souriant.

L’indécence, c’est d’être faux

Notre cerveau, ce grand insatisfait, nous souffle à l’oreille que nous trouverons toujours mieux ailleurs. C’est son rôle, il est construit pour le biais négatif. Que si ! Il traque l’ennemi, rumine les pensées paranos et nous trompe sur l’avenir. « Nos feelings, produits de notre neurochimie primitive, nous font croire […], mais ils seraient aussi de mauvais guides si nous leur prêtions la capacité d’être garants de l’avenir », écrit Larouche en citant les travaux du psychologue américain Daniel Gilbert. « Le cerveau ne peut s’imaginer ce qui n’existe pas. C’est pourquoi nous nous confirmons les uns les autres dans les mêmes illusions. » En fait, notre cerveau aurait doublé de volume depuis 1,5 million d’années « parce que l’imagination s’est ajoutée à notre arsenal de survie ».

Depuis la lecture de ce livre, j’ai repensé souvent à votre lettre, vous, l’anonyme, qui allez quitter votre famille cet hiver.

« Bonjour, je suis celui qui va la quitter bientôt. Je ne sais pas quand, mais je sais. Cet hiver peut-être. Après les Fêtes, avant les vacances d’été, les réservations et tout. Les hivers derniers ont tous été plus difficiles que les précédents. Trois enfants beaux, en santé, brillants. N’empêche. Notre climat familial est anxiogène, tensions, colères, et c’est pire avec le temps. Je n’ose pas penser quand les trois seront ados.

Le domestique, la course, le stress, les angoisses individuelles qu’on tait, on fait le choix de ne plus entreprendre de conversations compliquées car toujours interrompues. Et puis y a Netflix et tout ça maintenant. Comment vais-je gérer trois ados à temps plein avec de vrais problèmes ?? »

Le sacrifice désuet

J’ai été tentée de condamner cet homme. Il me raconte son désir de flâner dans les cafés le dimanche, ses passions étouffées, l’écriture, le cinéma, la musique. Il parle de sa résilience à elle. Comme si « elle » n’avait pas mis quelques passions de côté…

J’ai été à deux doigts de lui répondre et puis, non. Il partira, c’est écrit, leur vie n’a plus de sens. Les dommages seront autres, tout simplement. Il se sent coupable. Il aurait fallu y penser avant. Mais notre cerveau n’est programmé que pour nous faire croire à nos émotions du moment.

« Et je me dis de plus en plus que c’est une décision très personnelle pour laquelle personne d’autre n’a le droit de dire quoi que ce soit. En même temps, ma décision va impacter quatre personnes, une peut-être plus solidement. Dois-je en tenir compte ? Qui je place en premier ? Moi ? Eux ? »

Je vous rassure, anonyme, mon grand-père s’est posé la même question avec cinq enfants. Mais le curé lui a conseillé de placer la famille en premier. En 1950, les divorces étaient rares et la religion reprisait le tissu social. La notion de sacrifice avait une image : le Christ sur la croix.

Aujourd’hui, chacun hérite de sa part du drame, les femmes et les enfants aussi. Chacun son bout de croix et le mirage du bonheur individuel comme drapeau. Je ne crois pas qu’il y ait de bonne solution. On choisit la « moins pire » pour soi.

Comme lorsqu’on va voter.

JOBLOG

Une caresse pour l’âme

Il y a dans le film Apapacho, de Marquise Lepage, une sorte de caresse pour l’âme (ce que signifie le mot apapacho pour les Mexicains). Tourné en partie au Mexique, durant le Jour des morts, on aborde l’autre monde avec un sourire et le suicide avec une grâce plutôt rare, dans la sororité. Mention spéciale à Fanny Mallette et Laurence Leboeuf. Il fallait se tourner vers une autre culture pour nous faire voir combien on peut concevoir la mort autrement et maintenir le souvenir grâce à un rituel nécessaire. Le drame de la mort, c’est de ne plus exister. Grâce aux images, aux fleurs et aux lampions, Apapacho nous réconcilie avec la perte et le deuil. Un film tendre et joyeux. En salle aujourd’hui.

Adoré le film Celle que vous croyez avec Juliette Binoche qui incarne Claire, une quinqua que son mari balance pour une jeune femme. Claire s’invente une personnalité virtuelle afin de reconquérir son jeune amant. Une merveilleuse histoire tirée du livre éponyme de Camille Laurens. Sur des bases qui auraient pu être convenues, le scénario nous projette vers plusieurs finales. Et Binoche est superbe de retenue et de douleur contenue. Cette phrase à sa psy, jouée par Nicole Garcia : « Je veux bien mourir… mais pas abandonnée. » Un film totalement dans le zeitgeist.

Aimé la conférence TED de la chroniqueuse sexe Maïa Mazaurette (Le Monde, GQ) : « Ce que l’on a oublié de vous dire sur le sexe ». Pour nous expliquer ce qu’est l’érotisme (faire l’amour durant trois heures plutôt que cinq minutes) et combien il est plus agréable de jouer de mille façons avec un partenaire plutôt que le même script avec 1000 différents. « Avec un inconnu, on ne peut pas prendre de risque. » Si vrai.

Apprécié plusieurs passages du livre Les relations amoureuses à l’ère des neurosciences et de la pleine conscience de Fernand Larouche, thérapeute conjugal et familial. La chimie du cerveau et les organes qui en dépendent n’ont pas fini de nous surprendre et les recherches dans ce domaine évoluent sans cesse. « Dans le cas de l’attachement chez le couple, on parle généralement d’une durée de deux à trois ans, le temps d’amener sa progéniture à une autonomie et une sécurité relatives. » Ensuite, le cerveau social et d’autres éléments peuvent entrer en ligne de compte. Ou pas. Larouche pense, lui, qu’on peut entraîner le cerveau à aimer, un défi et « un éveil à autre chose que la conscience ordinaire ».

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9 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 octobre 2019 00 h 59

    et oui il est difficile d'aller a l'encontre de la nature, peut être faudrait-il revenir a la responsabilité collective des enfants, en fait nous y sommes presque

    L'amour quelle mythologie apparue avec la notion de couple, on a voulu préserver les enfants de l'anarchie, mais peut être étais-ce une énorme illusion creer par Rome peut être pour facilité la tache, peut être faudrait -il le demander a Augustin,dans mes études l'ont disait vouloir préserver les enfants de l'errance et les adultes de l'éphémere, que c'était les grands maux dont souffraient la Rome antique, l'église aurait voulu nous preserver de ces grands maux, ils ont institués le mariage et les responsabilités parentaux, des contraintse qui avec le temp de plus en plus difficiles a vivre, un cancer m'a handicapé et m'a permis de m'en détacher,en fait une question me vient en tete apres l'avoir imposé ar tout le monde pourquoi ne se marient=ils pas?peut être que ca leur enseignerait la difficultéde ce qu'ils nous ont imposé

  • Gaston Bourdages - Abonné 18 octobre 2019 03 h 59

    «Le mal de mère...

    ...j'ai eu, J'ai, en sus, connu le mal de ma mère mal mariée.
    J'ai été...nous avons été « mes » ex et moi des mal mariés.
    Plus encore,j'ai été moitié d'un couple si toxique, de cette toxicité si bien décrite par votre consoeur Mylène Moisan du Le Soleil dans sa chronique : «Pourquoi es-tu en couple ?» CF. https://www.lesoleil.com/chroniques/mylene-moisan/pourquoi-es-tu-en-couple-e75c700ae024093e25455d84aa59cf69
    Je suis de celles et ceux ayant et nourrissant encore foi dans le mariage.
    Si j'osais vous confier que j'en suis à mon 3e. Un vrai, un nourrissant autant pour le coeur, pour l'esprit que pour l'âme que celui-ci.
    Suis aussi de celles et ceux convaincus que la vie nous désire heureux voire même nous veut heureux. Heureux avec moi, heureux avec l'autre et heureux avec les « autres »
    Quant à mon cerveau, celui de monsieur Larouche, il me dit que cette troisième et dernière union est pleine de bons....sens..
    À tout ce qui l'a permis et permet, je dis Merci.
    Sans aucune prétention dont celle d'être détenteur de LA vérité.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-RIoux

  • Gaston Bourdages - Abonné 18 octobre 2019 04 h 12

    Il existe de ces histoires de...

    « Passé ( non) réglé », non régularisé, non nettoyé qui ont tourné au drame.
    J'en témoigne.
    J'y porte ma part de responsabilités.
    J'ai eu privilèges de voir de mes écrits sur le sujet publiés dans le journal « Montréal Campus » de l'Université du Québec à Montréal sous le titre « Chroniques d'un ex-détenu » CF. https://montrealcampus.atavist.com/chroniques-dun-ex-detenu
    Il existe de ces passés lourds de leurs histoires. Certaines de celles-ci, scabreuses.
    Les lourdeurs d'histoires de vie expliquent mais ne justifient pas pour autant.
    La violence, dans et sous toutes ses formes, s'explique mais a été, demeure et demeurera toujours...j'insiste....toujours injustifiable.
    Comment ici conclure ?
    Et si j'étais prisonnier d'un « Passé (non) réglé » ?
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Marc Therrien - Abonné 18 octobre 2019 07 h 20

    Si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien...chante-t-on dans les mariages


    Me rappelle un refrain d'une chanson que j'ai entendu dans 2 ou 3 mariages: "Si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien". Après avoir visionné la série "Le Monstre" relatant l'histoire de violence conjugale vécue par Ingrid Falaise, je prends conscience à nouveau que la peur du néant amène beaucoup de personnes à endurer beaucoup de souffrances.

    Marc Therrien

  • Christian Beaudet - Abonné 18 octobre 2019 10 h 18

    N'est-ce pas le pire piège, que vivre en paix pour des amants

    Il y a quatre milliards d'hommes et quatre milliards de femmes sur la terre. Les combinaisons de couples qui peuvent s'aimer sont infinies. Mais à un moment donné, il faut bien choisir d'aimer quelqu'un. Au delà de cette pulsion hormonale survoltée par l'imaginaire, il faut bien un peu de raison dans la relation amoureuse, avoir des attentes mesurées, savoir doser la tendresse et la folie avec l'organisation du quotidien.
    Après quarante ans de mariage, je n'ai jamais été aussi heureux avec ma femme. Nous avons bien sûr traversé des tempêtes mais toujours mis nos enfants à l'avant plan, c'est seulement ça qui n'était pas négociable.
    Comme dit la chanson des vieux amants de Brel : Et plus le temps nous fait cortège, Et plus le temps nous fait tourment, Mais n'est-ce pas le pire piège, Que vivre en paix pour des amants