Pouvoir et culture

Ça prenait Elizabeth May, du Parti vert, pour saisir à quel point francophonie et culture sont liées dans cette campagne en fin de course. « Représenter le Québec, c’est aussi se battre pour la culture », a-t-elle assuré. Mais comme elle ne peut prendre le pouvoir, ses belles intentions flottent au vent.

Sinon, Justin Trudeau aura fait volte-face en ce qui concerne Netflix et consorts, en promettant enfin de les imposer. L’impunité des géants du Web indigne à raison de nombreux électeurs. Prélever une taxe sur l’abonnement, réinvestie dans le secteur culturel, aiderait à assainir la donne.

Enjeu de campagne. Aussi signe des temps… Car d’un océan à l’autre à cette enseigne, le seul sujet rassembleur demeure le sort des GAFA. Tous se sentent engagés dans ce combat, tant les ogres numériques dominent une vie culturelle collective avide de films, de séries et de musique en ligne. Les arts vivants, la littérature et autres substances plus éthérées ne mobilisent guère les électeurs. On s’en désole.

Pourtant, la culture constitue un art de vivre, un pacte de civilisation. Elle traîne à sa suite l’humanisme, le combat pour l’environnement et tout ce qui tend à rendre l’air moins irrespirable autour de nous.

Le gouvernement libéral n’est pas si glorieux, mais il ne manierait pas le couperet en ces sphères fragiles comme le parti d’en face. Le pire scénario pour les amoureux des arts et les angoissés climatiques serait une victoire conservatrice.

On se souvient du règne de Stephen Harper. De tous ces programmes de tournées d’artistes à l’étranger abolis en 2008… Le monde culturel, au Québec surtout, s’était soulevé : lettres aux journaux, vidéos, laïus aux galas, spectacle de mobilisation. Ça chantait fort et ça parlait haut.

Aux yeux de certains observateurs, l’ancien chef conservateur aurait perdu sa majorité parlementaire en octobre 2008 grâce aux mobilisations québécoises contre ses politiques culturelles.

Dommage que les artistes ne se soient pas impliqués davantage dans la présente campagne fédérale ! Quelques-uns d’entre eux prenaient la parole cette semaine dans un reportage à la télé de Radio-Canada. On entend de petites clameurs ici et là, mais les manifestations d’avant-hier paraissent bien loin.

Faut dire que les cibles paraissent plus vagues qu’à l’heure des coupes Harper. Et la confusion règne dans plusieurs esprits. Entre l’option du vote stratégique et celle d’appuyer un tiers parti, les bulletins valseront dans les urnes.

À l’américaine

Dans l’état actuel des choses, la culture québécoise, si bourdonnante, a besoin autant des subventions fédérales que des subventions provinciales pour exister. Un art onéreux comme le cinéma s’appuie sur le soutien de Téléfilm comme sur celui de la SODEC. Radio-Canada concurrence trop les chaînes privées, mais propose aussi des émissions de qualité. Quant au Conseil des arts du Canada, il joue un rôle primordial auprès des créateurs de tous poils.

Jadis, Stephen Harper riait des assistés sociaux artistiques paradant sous les projecteurs des galas. Mais la population n’est plus dupe. Les subventions aident à maintenir l’art en vie chez soi comme sur la planète, où triomphent nos meilleurs ambassadeurs : ceux qui dansent, jouent, chantent, font de la musique ou exposent tableaux et sculptures.

Or, les politiques de Stephen Harper et d’Andrew Scheer sont du pareil au même. Le mépris affiché envers l’artiste n’a plus cours, mais des menaces se pointent. Dans les sphères culturelle et sociale, les conservateurs paraissent désormais plus proches des positions américaines que du vieux paternalisme tory à la Mulroney.

Au Canada comme en Europe, l’État joue un rôle clé dans la création et la diffusion de la culture, en relative indépendance par rapport à la tyrannie des goûts du jour. Aux États-Unis, les philanthropes et les institutions commerciales constituent les grands argentiers de l’arène artistique. Le cinéma de divertissement demeure entre les mains des studios indépendants de fortune. C’est par le biais de partenariats publics-privés et d’une fiscalité favorable au mécénat que l’État se mouille quelque peu. Sans politique culturelle ni portefeuille attitré.

À Ottawa, il n’est pas question pour un parti ou l’autre d’abolir le ministère du Patrimoine, bien sûr, mais la tentation de tronçonner des programmes artistiques demeure réelle chez les conservateurs. Un peu dans le même esprit que celui du gros voisin, en poussant les créateurs à se débrouiller comme ils le peuvent, ici afin de resserrer les finances. Sauf que le Canada ne possède ni les puissantes fondations américaines ni leurs grands studios à vocation planétaire pour servir d’arcs-boutants à la culture. On ne lui souhaite pas non plus de s’enfoncer dans des dénis environnementaux à la Trump. Andrew Scheer à la tête du pays jetterait une ombre sur nos lumières.

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1 commentaire
  • Serge Morin - Inscrit 20 octobre 2019 12 h 27

    une offense...

    La disparition de la culture québécoise, unique, multiple, originale tant en littérature, qu'au théâtre, au cinéma, en danse et tout ce qui fait qu'un peuple existe, serait une catastrophe. Céline Dion (qu'on l'aime ou pas) n'est-elle pas la chanteuse populaire la plus en vue au monde ? L'un des auteurs les plus joués en Occident, Michel Tremblay, n'est-il pas Québécois ? Parmi les cinéastes les plus respectés n'y a-t-il pas des Québécois, même s'ils oeuvrent aux É.-U. ? Qu'il s'agisse de danse, d'art visuel, de littérature, nos artistes qui se battent pour exister dans un pays où rien ne fonctionnerait sans subventions et avec des moyens limités ne créent-ils pas des oeuvres magistrales ? Les milieux culturels américains se demandent encore comment nous arrivons à créer de si belles réalisations avec si peu de moyen.

    La disparition souhaitée des subventions à la culture dans tous ses aspects par les conservateurs ne serait-elle pas une catastrophe et l'annonce faite à un peuple de son extinction voulue ?

    Je demeure étonné qu'aucun commentaire n'ait été laissé pour un sujet si important. Un peuple est représenté entre autres par sa culture. Si celle-ci vient à disparaître, le peuple s'éteint lentement jusqu'à n'être plus qu'un souvenir et une nomenclature dans les livres d'histoire. Si le parti conservateur remporte les élections fédérales de demain 21 octobre, nous devrons combattre comme jamais nous ne l'avons fait ! Je ne voudrais pas voir disparaître tous les aspects de ma culture qui enjolivent chacun de mes sens de jour en jour et depuis ma petite enfance où Bobino et la Boîte à surprises m'ont ouvert l'esprit jusqu'à ce jour.