Désobéir (encore)

Il pleuvait des cordes à Barcelone le matin du 1er octobre 2017 lorsqu’à l’aube, les citoyens se massaient devant les bureaux de scrutin. Ils étaient nombreux à avoir campé sur les lieux désignés pour accueillir les électeurs, qu’il fallait occuper en continu faute de quoi on aurait verrouillé les portes pour empêcher la tenue du vote. On campait donc en famille, entre amis, égrenant les heures en attendant, les urnes, les listes et les bulletins de vote étant disséminés à travers le réseau militant pour éviter leur saisie.

Dès 5 h, des attroupements se formaient devant les points de vote. On savait que la police allait tenter de disperser la foule, mais on se disait que l’ambiance conviviale dissuaderait toute intervention brutale. Les gens souriaient, applaudissaient. Rien de menaçant. Des bénévoles présentaient des techniques de résistance pacifique à la dispersion policière. La police municipale s’étant montrée plutôt conciliante, on se disait que la Guardia civil, envoyée par Madrid, ferait preuve d’une certaine retenue en voyant des citoyens de tous âges rassemblés devant les points de vote. On suggérait même de placer les enfants et les personnes plus âgées en première ligne, pour signaler clairement le caractère pacifique du rassemblement.

Curieux, tout de même, d’avoir à ce point sous-estimé la brutalité d’un corps de police gonflé à bloc et légitimé par le discours du pouvoir. On a matraqué sans réserve, chahuté des enfants, cogné des vieillards et traîné des gens par les cheveux. Les images ont circulé sur le Web et dans les médias du monde entier, ce jour-là. Il faut regarder le documentaire d’Alexandre Chartrand, Avec un sourire, la révolution !, qui a capté cette violence policière absolument disproportionnée. La répression était d’une telle gratuité qu’à certains endroits, des policiers catalans se sont interposés entre la Guardia civil et des citoyens. Lorsque des corps de police se retrouvent nez à nez, on ne donne plus cher de la paix sociale. Mais comme l’Espagne est tout de même un État libéral européen et que la Catalogne est son poumon économique, la tension a été contenue et 2,3 millions de Catalans ont voté ce jour-là.

Ce référendum était organisé avec l’aval du gouvernement régional, mais sa logistique reposait sur l’effort citoyen. Une vaste opération de désobéissance civile, qui d’ailleurs se serait déroulée dans le calme et la convivialité, n’eût été les interventions policières. Une leçon de démocratie, alors qu’il ne s’agissait pas tant de décréter l’indépendance à tout prix que de poser un geste d’autodétermination. Je me souviens d’un citoyen qui attendait devant un bureau de scrutin avec un drapeau espagnol en guise de cape. Il comptait bien voter contre l’indépendance de la Catalogne, mais surtout, il voulait voter. Pour revendiquer une conception plus large de l’expression démocratique que celle définie par la Constitution espagnole.

On le sait, le référendum s’est soldé par l’arrestation des leaders indépendantistes et l’exil du président Carles Puigdemont. Deux ans presque jour pour jour après le scrutin, la justice espagnole vient de condamner l’ex-vice-président Oriol Junqueras, l’ex-présidente de l’Assemblée catalane Carme Forcadell et les organisateurs Jordi Cuixart et Jordi Sanchez à des peines de prison exemplaires, allant de 9 à 13 ans.

En réaction aux blocages et aux manifestations organisées dans la foulée du jugement, la répression policière a repris de plus belle. Xoan, rencontré en octobre 2017 à Barcelone, s’est beaucoup engagé dans le mouvement indépendantiste, dans les rangs étudiants, lors de sa résidence en médecine. Joint cette semaine, il me dit que tout le mouvement est sous le choc, et à raison.

J’en ai profité pour lui parler de ma perplexité par rapport à la relative absence des questions sociales du discours indépendantiste catalan. Pourquoi la gauche et les mouvements sociaux n’ont-ils pas saisi la répression du mouvement en 2017 coaliser des luttes sociales ? Les Catalans ont été exemplairement désobéissants, mais vers quoi tend ce souffle révolutionnaire, maintenant que les gouvernements locaux et régionaux sont passés aux mains de partis libéraux, sympathiques à l’austérité et à l’Europe néolibérale ? Il partageait mes interrogations, admettant que les réseaux créés en 2017 auraient dû servir à appuyer d’autres luttes.

Je lisais cette semaine le dernier livre de Maurizio Lazzarato, Le capital déteste tout le monde (2019), dans lequel il soutient que le néolibéralisme fonctionne parfaitement sans la démocratie. Une « dictature libérale » est possible. La répression politique du mouvement indépendantiste catalan n’est donc pas forcément une dérive autoritaire de l’État de droit libéral. Elle peut s’exercer en son nom. Pourquoi, donc, faire la révolution, si c’est pour perpétuer un projet politique éculé qui mène de toute façon à l’affaiblissement de la démocratie ?

La condamnation des indépendantistes catalans est troublante, mais ne croyons pas que sa dénonciation s’exprime de facto au nom d’un idéal de justice sociale. Cela dit, il y a là une occasion formidable pour ceux qui y tiennent réellement.

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