J’irai voter

Lundi, Francis Dupuis-Déri n’ira pas voter. Professeur de science politique à l’UQAM, ce penseur anarchiste rejette la démocratie représentative, à laquelle il préfère la démocratie directe, et trouve absurde l’idée « de se choisir un maître par le vote ». Dans Nous n’irons plus aux urnes (Lux, 2019, 194 pages), il explique les raisons de son abstentionnisme. J’ai lu ce plaidoyer avec plaisir et intérêt parce que la prose argumentative de Dupuis-Déri est limpide et vivante, mais j’irai néanmoins voter avec enthousiasme lundi.

La logique des abstentionnistes m’échappe. Même si je partage une partie de leurs constats critiques envers la démocratie élective et représentative, je récuse leur conclusion menant à l’apostasie électorale. Le parlementarisme, c’est vrai, est plein de défauts, mais le modèle qui viendrait le remplacer pour le mieux n’a pas encore été trouvé.

 

Comme Dupuis-Déri, je déplore le fait que notre système électoral attire trop d’arrivistes et qu’il soit parfois entaché par des fraudes. Comme lui encore, je constate que le vrai pouvoir, en certaines matières importantes, appartient trop souvent à des non-élus (hauts fonctionnaires, conseillers, organisations internationales, riches) à qui les parlementaires se contentent de servir de porte-parole, détournant ainsi le sens de la représentation. Les députés, en effet, devraient incarner le pouvoir du peuple et non représenter le pouvoir devant le peuple. Je veux, par exemple, que les élus forcent Netflix à payer ses impôts et non qu’ils m’expliquent pourquoi il est normal que les multinationales soient exemptées de ce tribut.

Pas pareils

Contrairement à Dupuis-Déri, toutefois, je n’adhère pas à la thèse selon laquelle les partis politiques seraient, au fond, « tous pareils ». Le politologue affirme, pour illustrer cette idée, que « le refrain sur l’importance des restrictions budgétaires et de l’austérité, par exemple, est repris par tous les partis ou presque depuis les années 1980 ».

À l’élection fédérale de 2015, ce n’était pas vrai. Le Parti libéral de Justin Trudeau a osé briser ce dogme, et il a gagné. Depuis, le déficit budgétaire a augmenté, mais la pauvreté a reculé. Il faut, me semble-t-il, vivre dans un monde parallèle pour croire qu’une victoire conservatrice aurait donné les mêmes résultats.

Au Québec, la victoire caquiste, en octobre 2018, a permis l’adoption de la Loi sur la laïcité de l’État. On peut être contre cette loi, mais on ne peut pas affirmer qu’une victoire libérale aurait mené au même résultat. Non, les partis ne sont pas tous pareils.

Des promesses

Les libéraux fédéraux, en rejetant l’austérité, et les caquistes, en adoptant la loi 21, ont respecté des promesses électorales. Dans Bilan du gouvernement libéral de Justin Trudeau (PUL, 2019), des universitaires, sous la direction des politologues Lisa Burch et François Pétry, en arrivent à la conclusion que ce gouvernement, malgré son abandon de la réforme du mode de scrutin et l’achat du pipeline Trans Mountain, a respecté la grande majorité de ses promesses.

Cela ne veut pas nécessairement dire qu’il mérite d’être réélu. Comme citoyen, il y a, en effet, des promesses qu’on souhaiterait voir rester lettre morte et d’autres qu’on attend en vain. On ne peut pas dire, cependant, que les promesses électorales ne sont que du vent.

Aussi, parce que les partis ne sont pas tous pareils, parce qu’ils font souvent ce qu’ils se sont engagés à faire et parce que j’ai des convictions qui sont défendues par certains partis et combattues par d’autres, j’irai voter, lundi, avec le sentiment de faire un geste politique important et nécessaire.

Voter compte

Mon vote aura-t-il un impact ? Dupuis-Déri, en accord avec son collègue André Blais, croit que non. Selon Blais, en effet, « mon vote ne peut faire la différence que si le candidat que j’appuie est élu alors qu’il aurait perdu si je n’avais pas voté ». Cette conception individualiste du vote m’apparaît très réductrice.

Si, par exemple, les 10 000 personnes qui s’apprêtent à voter comme moi adhèrent à cette idée et décident de s’abstenir, le choix prétendu rationnel de ne pas voter, sous prétexte que mon vote est sans effet, aura un gros impact sur le résultat. Je vote, donc, et j’incite les autres à le faire pour que nous puissions, ensemble, avoir une influence réelle. L’individualisme méthodologique ne suffit pas pour évaluer la pertinence d’un vote.

L’engagement politique véritable, c’est une évidence, ne devrait pas se limiter au fait de voter, mais il ne doit pas l’exclure non plus. Entre les élections, les citoyens doivent demeurer mobilisés afin de rappeler à leurs élus d’où vient leur légitimité. Mais je voterai, lundi, en espérant faire entendre un message, en français, qui réclame plus de justice et moins de carbone.

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12 commentaires
  • Johanne Archambault - Abonnée 19 octobre 2019 05 h 29

    Merci pour le discernement

    Arguments simples, nets. Vous m'aidez a penser. C'est toujours bienfaisant et profitable de vous lire.

  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 19 octobre 2019 07 h 59

    Le moindre des maux?

    Effectivement, il pourrait y avoir pire que la démocratie actuelle: la démocratie participative. Une démocratie où les p'tits chefs, comme des preachers protestants, chigneraient pour se faire aimer de leur paroisse... Particularisme partiel et partial... Ça donne la NOZICK... Dans son expression la plus brutale, la démocratie directe se résume a «Acheter, c'est voter»: reductio ad absurdum.

    Mais faut-il pour autant en rester à la formule de cet autre p'tit chef que fut CHURCHILL sans tenter d'améliorer notre système de prise de décision social?

    Et pourquoi pas la République?

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 19 octobre 2019 09 h 37

    Hum

    Je crois que je pense que je suis d'accord avec l'auteur!
    Nuance: il existe une alternative: le processus constituant basé sur la souveraineté du Peuple. André Larocque et Roméo Bouchard, puis le projet Constituons du professeur de théâtre Lapointe, sont pionniers ici pour une Assemblée Constituante ouverte et tirée au sort, comme manière de réformer la démocratie.
    Et bonne nouvelle, Catherinie Fournier en a fait la proposition à l'Assemblée Nationale récemment; il y a eu une discussion, une sorte de consensus; Sonia Lebel a le dossier en mains; faites pression pour qu'elle y donne suite, avec en tête la consuttation du Peuple!

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 19 octobre 2019 09 h 47

      désolé: consultation s'écrit avec un L et pas 2 T!!

  • Marc Therrien - Abonné 19 octobre 2019 10 h 08

    Vous irez faire un voeu


    Quand on pense que l’étymologie du mot voter venant de l’anglais to vote (« vouer ») a été formée sur le latin « votum » signifiant vœu, il y a un petit quelque chose qui relève davantage du rêve que de la réalité dans l’acte de voter, faire un vœu, de vouer son propre pouvoir personnel à une personne perçue comme supérieure que l’on croit investie d’un pouvoir quasi divin de changer le monde pour le mieux. Par exemple, on ne rêve certainement pas avec un candidat qui promettrait d’améliorer le monde par une meilleure rigueur budgétaire qui serait alors prise pour de l’austérité. Est-ce que faire rêver celui qui demande de rêver, c’est lui mentir? À quels vœux le prochain premier ministre du Canada répondra-t-il?

    Il serait intéressant de pouvoir vérifier si les taux combinés d’abstentionnisme et de votes annulés auraient augmenté par rapport à l’élection précédente. Ils pourraient être un indicateur du nombre de personnes, qu'on appelle le cyniques, qui pourraient être attirées par des idées anarchistes telles que celles de Francis Dupuis-Déri. Je ne sais pas si lui-même s’est inspiré, par exemple, d’Élisée Reclus (1830-1905) pour partager les mêmes motivations légitimes de ne pas voter. Donner son vote, ça signifie porter au trône une personne qui sera notre supérieur et à qui il faudra obéir parce qu'elle a le pouvoir de faire des lois. Il est possible que les cyniques ne soient plus dupes de penser que c’est par son intelligence supérieure que le candidat à une élection mérite un vote pour les gouverner et que parfois, il se permettra d'être au-dessus des lois qu'il nous demande de respecter. Il se peut que les individus de plus en plus égoïstes désirant être souverains d’eux-mêmes n’acceptent plus la trahison de ces mendiants de vote promettant une totale honnêteté dont la volonté s’affaiblira au contact des «occasions qui font le larron» et qui justifieront de toutes sortes de façons les manquements à leurs engagements.

    Marc Therrien

  • Serge Grenier - Abonné 19 octobre 2019 10 h 59

    Avec beaucoup de respect et très peu d'espoir

    Moi aussi je lis les textes de Francis Dupuis-Déri avec attention ces temps-ci. J'apprécie vraiment que Louis Cornellier ait discuté de ses idées sans le dénigrer ou l'attaquer personnellement.

    Je suis rendu à la retraite. J'ai voté tout au long de ma vie et je n'ai pas l'impression que ça a donné grand chose au bout de la course. Oui, il y a des fois où certains gouvernements ont fait de bonnes choses. So what. On se retrouve quand même dans une situation où plusieurs s'inquiètent de la survie de l'humanité et des dommages irréparables à l'environnement.

    Si on est seulement quelques-uns à s'abstenir, ça ne donnera rien. Si on est nombreux à aller voter, ça ne donnera rien non plus. Le rejet de l'austérité par les libéraux et l'adoption de la loi 21 par les caquistes, ça pèse pas lourd dans la balance par rapport à ce que ça prendrait pour nous sortir de l'impasse dans laquelle nous nous trouvons.

    Si personne n'allait voter, là ça forcerait la société à repenser son modèle.

    Mais ce n'est pas ça qui va arriver. On va voter comme d'habitude et on va continuer de foncer à toute allure dans le mur vers lequel nos gouvernements nous mènent les uns après les autres.

    Voilà, j'aimerais bien me tromper. Qui vivra verra.

    • Christian Montmarquette - Abonné 20 octobre 2019 05 h 16

      Si personne n'allait voter, là ça forcerait la société à repenser son modèle... - Serge Grenier

      Pas besoin de chercher bien loin pour imaginer un autre modèle.

      Si le mode de scrutin était proportionnel, les citoyens et les diverses tendances de la société seraint plus justement représentés et voter serait moins alliénant que de foutre 55% des votes aux poubelles à chacque élections.

    • Serge Grenier - Abonné 20 octobre 2019 10 h 03

      « Si le mode de scrutin était proportionnel... » Christian Montmarquette

      Oui, ça serait un peu moins pire, mais je rêve d'un changement beaucoup plus profond que ça. Même si le scrutin était proportionnel, on serait quand même pris avec les mêmes partis politiques contrôlés par des intérêts occultes. Quel que soit le mode de scrutin, quelle que soit l'importance de sa majorité, aucun gouvernement n'est assez fort pour tenir tête aux compagnies pharmaceutiques, pétrolières, minières, agro-alimentaires, etc.

      Si personne n'allait voter, on congédierait les gouvernements, on arrêterait la farce électorale, les lobbyistes n'auraient plus nulle part où aller, on réinventerait la société au complet. Les personnes qui ont inventé les institutions actuelles n'étaient pas des dieux, c'étaient des êtres humains ordinaires comme toi et moi. S'ils ont été capables d'inventer ce monde, on est capables d'en inventer un autre.

      Voilà, c'est mon opinion.