Agir selon sa conscience

Après un arrêt dans les Prairies américaines, Greta Thunberg prévoit de passer les prochains jours en Alberta, où se trouve la troisième plus grande réserve de pétrole au monde. Elle n’est pas encore arrivée que sa venue crée déjà un tollé au sein de la classe dirigeante locale.

Le gouvernement conservateur, nouvellement élu en Alberta, refuse de la rencontrer, ce qui surprend peu d’observateurs. La réaction de l’opposition néodémocrate à la venue de la jeune Suédoise est toutefois plus intéressante. D’une part, la première ministre sortante, Rachel Notley, déplore le manque d’ouverture et la condescendance de la nouvelle administration de Jason Kenney à l’égard de Thunberg. D’autre part, aucune rencontre n’est prévue entre les néodémocrates albertains et la tête d’affiche de la lutte environnementale. Il faut savoir que le gouvernement de Notley avait défendu bec et ongles le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain — ce qui a bien sûr généré des frictions importantes avec le NPD fédéral.

Le mouvement environnemental albertain qui accueillera Thunberg dans les prochains jours — oui, il existe — avait aidé à porter les néodémocrates au pouvoir en 2015. La même vague progressiste a en partie abandonné Notley aux urnes en avril dernier, ce qui a permis le retour des conservateurs. Là-bas, les blessures sont encore vives. Et Justin Trudeau pourrait se retrouver dans une situation bien similaire à celle de Notley dès la semaine prochaine.

Les jeunes électeurs qui avaient participé en proportion record à l’élection fédérale de 2015 avaient décidé, eux aussi, de croire aux « voies ensoleillées ». Selon les sondages, une bonne partie de cet électorat a transféré ses intentions de vote vers les troupes de Jagmeet Singh dans plusieurs régions du pays. Au Québec, les compromis des libéraux sur l’industrie pétrolière semblent expliquer une partie des appuis au Bloc québécois. Le parti de rechange varie, mais la tendance demeure : un peu partout, il semble qu’on reproche à Trudeau de vendre un rêve sans le réaliser. Pour bien des progressistes qui n’ont pas la partisanerie dans l’âme, l’idée que les libéraux font mieux que les conservateurs ne suffit plus à convaincre. C’est que les principes défendus sont non négociables.

Le même durcissement de ligne s’observe aussi chez l’électorat autochtone et non autochtone qui adhère à l’idée que la réconciliation doit être traitée comme une urgence nationale. Alors qu’on doit encore discuter, en 2019 au Canada, de l’accès à l’eau potable pour des populations, les justifications du statu quo sonnent inexcusables. De même, quand Trudeau a décidé, en pleine campagne, de porter en appel un jugement ordonnant à son gouvernement de dédommager les familles pour le sous-financement chronique des soins aux enfants autochtones, les réactions ont été impitoyables, et avec justesse. Répéter que Harper faisait pire ne réussit pas à fidéliser les intentions de vote comme en 2015.

Ce refus d’appuyer et de collaborer avec un pouvoir qui compromet ses idéaux avait aussi animé, en filigrane, la résistance de Jody Wilson-Raybould dans l’affaire SNC-Lavalin. Pour expliquer sa position catégorique devant les pressions du cabinet du premier ministre, elle avait notamment déclaré ceci : « Ma compréhension de l’État de droit a aussi été façonnée par mes expériences comme Autochtone […]. En effet, une des principales raisons qui militent aujourd’hui pour l’urgent besoin de justice et de réconciliation est le fait que, dans l’histoire de ce pays, nous n’avons pas toujours soutenu les valeurs fondamentales comme l’État de droit dans nos relations avec les peuples autochtones. Et j’ai constaté les effets négatifs que cela peut avoir sur la liberté, l’égalité et l’existence d’une société juste. » Lors que les principes sont si forts, ancrés dans une expérience aussi marquante, la politique as usual repousse. Et les institutions ne savent que faire de ce type d’attitude.

Devant les appels répétés au vote stratégique, une partie grandissante de l’électorat persiste à soutenir les néodémocrates, les bloquistes et les verts. Devant l’urgence climatique et le manque de respect envers les droits autochtones, bien des militants se tournent aussi vers des moyens non électoraux pour faire entendre leur message. De plus en plus, les jeunes délaissent la loyauté aux partis politiques pour la fidélité aux causes qui leur tiennent à coeur. Et cette tendance est irrévocable.

Notre système politique est mieux fait pour accommoder les Rachel Notley et les Justin Trudeau que les Jody Wilson-Raybould et les Greta Thunberg. La population qui refuse le compromis sur les principes portera vraisemblablement au pouvoir un gouvernement minoritaire, et peut-être même un gouvernement de coalition.

Les coalitions ont existé au Canada, surtout au niveau des provinces (c’est le cas présentement en Colombie-Britannique), mais elles ne sont pas habituelles. Elles ont surtout eu cours en temps de guerre, ou de crise nationale. Il faut comprendre que, pour bien des Canadiens, et en particulier les plus jeunes, la situation actuelle appelle à une réponse politique qui nous sortira de l’ordinaire.

Les tenants du vote stratégique et du « bon sens » centriste doivent s’attendre à avoir la vie de plus en plus difficile. Dans un monde polarisé, ce type de leadership déçoit à droite comme à gauche. Le compromis « pragmatique » sur des enjeux aussi importants que les changements climatiques et la réconciliation en laisse beaucoup sur leur faim. Assez pour poser problème en temps d’élection, et semer derrière lui un arrière-goût amer.

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22 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 17 octobre 2019 06 h 46

    Noam

    If voting could actually change anything, it would be illegal.
    — Noam Chomsky

    À moins que Noam Chomsky ne soit un imbécile. Si c'est le cas, les politiciens et les chroniqueurs politiques sont des...

    • Claude Bernard - Abonné 17 octobre 2019 09 h 00

      M Pierre Boucher

      Si Noam Chomsky croit qu'il n'y a pas de différences entre Trump et Obama, il est ailleurs sur une autre planète.
      L'idée si commune que voter ne change rien n'est pas fondée; entre Trudeau et Scheer, s'il faut choisir, le vote aura des conséquences fondamentales.

    • François Poitras - Abonné 17 octobre 2019 10 h 29

      L'anarcho-nihilisme de Chomsky est vain. Il faut visionner --ou revisionner-- la mise en boîte que lui sert Michel Foucault lors du débat à la télé néerlandaise en 1971.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 18 octobre 2019 13 h 05

      La différence

      Qui déjà a dit : La différence entre tyrannie et démocratie, c'est qu'en tyrannie, les comportements vous sont imposés, alors qu'en démocratie, vous êtes obligés de voter pour vous imposer les mêmes comportements. ?
      I
      Id est : « La tyrannie de la majorité est une conséquence indésirable de la démocratie par laquelle une majorité démocratique peut opprimer une minorité si la démocratie n'est pas accompagnée de la reconnaissance de certains droits pour protéger les minorités. Ces risques ont en particulier été évoqués par les penseurs libéraux. »

  • François Poitras - Abonné 17 octobre 2019 07 h 53

    État de droit ? Le règlement hors-cour de l'affaire SNC-Lavallin selon un mécanisme fondé en droit me contrevient en aucune façon au droit canadien. Mme Wilson-Raybould a erré.

  • Pierre Rousseau - Abonné 17 octobre 2019 08 h 06

    De compromis à compromis à compromis...

    Ça fait quand même plusieurs élections que les progressistes ont fait des compromis pour laisser gouverner les deux partis traditionnels sans pour autant gagner quoi que ce soit car la politique a continué « as usual » comme on dit outre-Outaouais. Assez c'est assez et il faut cesser de se compromettre pour garder Trudeau et sa clique au pouvoir. La plus grande trahison c'est d'avoir renié sa promesse d'instaurer la proportionnelle et maintenant il voudrait qu'on le garde au pouvoir alors que s'il avait honoré sa promesse il est plus que probable qu'il serait encore le Premier ministre mardi prochain, avec l'appui des partis progressistes. C'est vraiment l'art de se tirer dans le pied et il ne faut surtout pas qu'il surfe sur cette promesse brisée en forçant le vote stratégique.

    Les libéraux ont trahi ceux des progressistes qui avaient voté pour eux et il est temps qu'ils votent selon leurs convictions et il reste à convaincre la majorité des électeurs de voter selon leurs convictions s'ils sont préoccupés par les changements climatiques : ce ne sont pas les libéraux qui ont acheté un pipeline avec notre argent pour favoriser les sables bitumineux et encore moins les conservateurs qui vont faire progresser le pays en la matière - faut aller voir ailleurs.

    Du côté autochtone, c'est la même chose. Les libéraux ont trahi ces peuples avec des promesses vides et riien, absolument rien n'a changé si ce ne sont quelques changements cosmétiques. Le Canada fait face à une de ses crises les plus graves en matière de droits de la personne en ce qui concerne les peuples autochtones et les libéraux perpétuent un colonialisme inacceptable au XXIe siècle. Ceux qui sont préoccupés par les droits de la personne devraient être conséquents et ne pas voter pour les libéraux (ni pour les conservateurs) qui ont négligé ces droits pendant des décennies et brisé leurs promesses.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 17 octobre 2019 09 h 12

      Je suis tout-à-fait d'accord avec votre commentaire ,M.Rousseau,oui éviter de voter libéral et conservateur.

  • Cyril Dionne - Abonné 17 octobre 2019 08 h 28

    Les valeurs progressistes à géométrie variable

    Pour débuter, ce ne sont pas les compromis des libéraux sur l’industrie pétrolière qui expliquent le support inconditionnel des Québécois envers le Bloc québécois. Ce sont les valeurs intrinsèques et inaliénables exprimées dans la loi 21 que tous les partis multiculturalistes et anglophones « canadians » opposent. Vous ne pouvez pas jouer avec les valeurs laïques, intrinsèques et inaliénables des irréductibles gaulois sans en payer le prix. Pour cela, les libéraux vont être sanctionnés et les néo-démocrates vont disparaître de la carte électorale au Québec. Le signe religieux ostentatoire ambulant de Jagmeet Singh, qui fait la publicité de son identité et de ses croyances personnelles, fait contraste dans une société laïque où la séparation des églises de l’État et l’égalité inconditionnelle des femmes et des hommes sont des incontournables. Les Québécois n’éliront jamais un chef religieux comme M. Singh.

    Bon, la p’tite Greta est en Alberta. Comment s’est-elle rendue là-bas? En avion ou en voiture qui consomme des hydrocarbures? Et elle n’est pas supposée d’être à l’école?

    Blague à part, l’Alberta est la province où l’on voit l’hypocrisie à géométrie variable et situationnelle des néo-démocrates. Lorsqu’il s’agit d’avoir le pouvoir, tout comme les libéraux, ils renoncent à toutes les supposées grandes valeurs. Au moins, les conservateurs sont eux-mêmes. Ils font la promotion des produits fossiles qu’on soit d’accord ou non.

    Enfin, qu’est-ce que ça veut dire être progressiste? On encourage la progression de certaines valeurs? Quelles sont ces valeurs? Pour nous, les valeurs seront toujours l’égalité des hommes et des femmes et des minorités sexuelles, la liberté d’expression sans brimer celle des autres et la langue française, elle qui porte son histoire à travers ses accents. Le restant, ce multiculturalisme malsain religieux d'un autre millénaire, eh bien, vous pouvez le garder dans vos valeurs progressistes. Mais pas chez NOUS.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 17 octobre 2019 21 h 24

      À écouter nombre de « progressistes » nous inviter à « voter stratégique » ou « utile » pour éviter un gouvernement conservateur (ce qui soit dit en passant est peut-être un gourvenement responsable, c'est le seul parti qui a des chances d'être élu qui pense à réduire la dette), je me demande parfois si un « progressiste », au Canada, n'est pas aussi un colonisé.

      Un gouvernement conservateur, minoritaire, avec le soutien du Bloc, à la pièce, pour réduire la taille du gouvernement fédéral, ça ne peut pas faire de mal. Que je sache, il y a des gouvernement provinciaux et municipaux pour s'occuper d'environnement.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 17 octobre 2019 23 h 24

      Vous avez dans ce « support inconditionnel des Québécois envers le Bloc québécois » une projection outrancière du désir qui a au moins le mérite, faut-il le concéder, de pouvoir être réfutée, contrairement aux croyances religieuses. Encore que je ne suis pas sûr que votre ferveur vous en rende capable.

  • Paul Gagnon - Inscrit 17 octobre 2019 08 h 32

    Et la proportionnelle?

    Ce sont ces mêmes pseudos-progressifs qui réclament la proportionnelle.
    Proportionnelle qui nous occasionnerait des gouvernements minoritaires en série.
    Chercher l'erreur.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 17 octobre 2019 13 h 38

      Sage et cohérente réflexion monsieur Gagnon !