Un prix Nobel et sa controverse

Quand l’Autrichien Peter Handke a appris la semaine dernière qu’il était lauréat du prix Nobel 2019 de littérature, le prolifique écrivain n’a pas caché sa surprise, saluant bien bas le courage de l’Académie suédoise. Il a beau être un des auteurs de langue allemande les plus lus, fiction, essais et poésie, comme le plus joué au théâtre, ses prises de position proserbes en 1999 lors de la guerre du Kosovo en ont fait un paria depuis vingt ans.

Il avait d’ailleurs aggravé son cas en assistant en 2006 aux funérailles de l’ancien président yougoslave Slobodan Milosevic, accusé de crimes de guerre, de génocide et de crimes contre l’humanité par le tribunal de La Haye. Terribles accointances. Sa mère est d’origine slovène, mais que diable allait-il faire dans cette galère ?

Peter Handke vit en quasi-reclus avec son épouse à Chaville, non loin de Paris, sans trop d’amis dans le milieu littéraire français. Voici celui qui avait jadis déclaré le prix Nobel inutile en appelant à le supprimer, soudain bien ému de se voir couronné. Son discours sera scruté avec attention à Stockholm pour des raisons diverses. L’annonce du Nobel à Handke en a fait hurler beaucoup dans les Balkans, en Europe comme ailleurs, et une pétition en ligne issue du Kosovo circule pour le révoquer. À peu près tout le monde concède au lauréat l’immense valeur littéraire de son oeuvre.

C’est si beau du Peter Handke, avec ses phrases poétiques et ciselées, à la fois attentives et surréelles, son univers peuplé de fugitifs en quête existentielle éperdue. Rares sont les auteurs à avoir réinventé le style. Immense explorateur du langage, témoin distancié de la modernité en perte de repères, il appartient à cette minuscule confrérie.

L’Académie déclare avoir décerné son laurier pour les qualités littéraires d’une oeuvre et précise qu’il ne s’agissait point d’un prix politique. En attribuant en même temps le Nobel 2018, reporté d’un an, à la très douée Polonaise Olga Tokarczuk engagée politiquement à gauche, l’institution suédoise pouvait mieux naviguer d’une rive à l’autre sans trop perdre pied.

On salue en Peter Handke le romancier de L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, oeuvre d’errance et de crime (adaptée au cinéma par Wim Wenders) et de La femme gauchère, portrait intime d’une femme oppressée par sa liberté, qu’il porta lui-même à l’écran en 1978. Sa pièce Outrage au public en 1966, avait bousculé tous les codes de la représentation en malmenant d’aplomb le théâtre et son public. Handke fut le coscénariste des sublimes Ailes du désir de Wim Wenders. Il a traduit en allemand des oeuvres de Marguerite Duras, Francis Ponge, Patrick Modiano, René Char. On parle d’un géant du monde des lettres.

Les prises de position et les errances d’un créateur doivent-elles primer, à l’heure des célébrations, la valeur de son oeuvre ? Ces débats ne sont pas nouveaux. Le fameux poète américain Ezra Pound, longtemps exilé en Europe, n’a jamais obtenu le Nobel à cause de ses positions fascistes et antisémites au cours de la dernière grande guerre. En France, les commémorations entourant en 2011 le cinquantième anniversaire de la mort de Louis-Ferdinand Céline, furent annulées après polémique. L’antisémitisme virulent de ce génie littéraire coupa court aux hommages posthumes.

Reste que ces interrogations se font plus cuisantes que jamais sous les vents du jour. Il est vrai que tout est lié, vie et oeuvre. À départager quand même. Faut-il balayer l’art sous le tapis des proscrits ? Ces enjeux sont complexes — à chacun ses réponses — mais ils sont cruciaux.

Personnellement, j’appuie l’attribution du Nobel à Handke, sans endosser ses choix politiques. Au nom de la grande littérature, qui a bien besoin qu’on s’occupe d’elle aussi, à l’heure où tout est jugé sur le même pied : oeuvres sublimes et navets farcis. Prenez le cas d’Orléans du Français Yann Moix, auquel bien des lecteurs attribuaient le Goncourt avant les scandales qui précipitèrent son auteur vers les abysses.

Je n’éprouve aucune sympathie pour l’homme, sexiste et longtemps antisémite, qui a publié jadis des caricatures abominables sur les camps de concentration, croix gammées à l’appui. Son frère et son père crient au mensonge devant les pages abordant la jeunesse meurtrie de l’auteur. Yann Moix a commis l’erreur d’affirmer que les faits étaient véridiques sans se couvrir du parapluie de l’autofiction.

Les ventes du livre s’en ressentent forcément et il a été expulsé de la liste du Goncourt. On entend parler d’une adaptation au cinéma, pour sauver Orléans du naufrage. Mais c’est vraiment bien écrit, passionnant et tissé de références. Que les sévices subis par Moix dans son enfance soient vrais ou faux ne change rien à sa valeur littéraire. Alors je l’ai lu, les pieds sur le pouf, comme une fiction qui m’a comblée d’aise.

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2 commentaires
  • Francis Van Den Heuvel - Abonné 17 octobre 2019 09 h 02

    Peter Handke et la guerre psychologique

    Merci Mme Tremblay pour votre chronique tout en nuances et sans manichéisme: Un prix Nobel et sa controverse.
    J'ai rencontre a deux reprises Peter Handke a Chaville en banlieu parisienne. C'était un homme sensible et très conscient de la maniere dont les médias, par une guerre psychologique, controlaient l'information lors de la guerre contre la Serbie. Tout n'était pas blanc ni noir durant ce conflit.

  • Gaston Bourdages - Abonné 17 octobre 2019 12 h 09

    Existe-t-il une différence entre...

    ....« n'éprouver aucune sympathie pour l'homme...» et n'avoir aucune sympathie pour les comportements de l'homme en question ?
    J'y fais différence.
    Oui, il y a l'Homme et...après ses comportements.
    L'Homme demeure alors que ses comportements sont sujets, comme la météo, la bourse et encore... à changements.
    Je ne suis jamais. Je deviens après être devenu et je continuerai à devenir jusqu'à mon dernier souffle.
    Merci madame Odile de me faire l'occasion de le réaliser.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    saint-Mathieu-de-Rioux.