Parlez-vous franglais?

Dans Matthias et Maxime de Xavier Dolan, Érika, cinéaste amateur jouée avec beaucoup d’entrain par la jeune Camille Felton, s’exprime dans un franglais à faire dresser les cheveux sur la tête. Ses proches lui intiment sans cesse de passer au français. En vain. L’adolescente a beau venir d’un milieu éduqué et connaître la langue de Molière, l’embrouillamini de son jargon, une posture, un choix, revient casser les oreilles de tout le monde.

Si le galimatias du personnage n’était que pure fiction, les spectateurs se contenteraient de rire jaune ou de pousser les hauts cris. Ils le feront d’ailleurs, c’est sûr, tapant sur la conséquence plutôt que sur la cause de son irritante parlure : le recul du français à Montréal. On entend souvent des jeunes francophones entrelacer les deux langues officielles canadiennes en une seule phrase : un mot dans l’une, un mot dans l’autre. Les Érika sont parmi nous.

Le snobisme et l’air du temps semblent s’unir pour façonner chez certains millénariaux une novlangue qui n’a rien à envier au chiac, sans l’excuse de fleurir au sein d’une minorité francophone canadienne assiégée.

Je pensais à Érika en regardant à Tout le monde en parle Denise Bombardier dire d’une jeune Franco-Ontarienne qu’elle n’a pas d’avenir dans sa langue et qu’elle ferait mieux de passer à l’anglais. Son documentaire Denise au pays des Francos, voyage à travers la diaspora franco-canadienne, est moins manichéen, plus généreux que ses propos à l’émission de Guy A. Lepage. Sans changer pour autant son verdict en ce qui concerne la survivance du français dans leurs rangs.

Des résistants se battent dans plusieurs coins du Canada avec une vigueur admirable. Mieux vaudrait les appuyer tout en zieutant ce qui se dégrade au foyer. À chacun ses anglicismes, son joual ou son chiac.

Les coups de gueule de Denise Bombardier sont aussi des provocations et des appels au secours, mais les gifles méprisantes contribuent à faucher les efforts linguistiques de survivance.

Les sociétés dominantes attaquent le langage des autres avec un esprit colonialiste inconscient. Les Parisiens se moquent du français des Belges, lesquels ricanent devant celui des Québécois ou des Suisses. En Nouvelle-Écosse ou au Nouveau-Brunswick, souvent les Acadiens n’osent nous parler en français. Ils ont subi le dédain de plusieurs Québécois pour la qualité de leur langue. Certains d’entre eux la délaissent à cause de ça.

Longtemps, le Québec a abandonné le reste de la francophonie canadienne à son sort. Comment rebâtir en deux coups de cuillère à pot les ponts coupés depuis la première campagne référendaire ? Les minorités linguistiques francophones, craignant leur complète assimilation avec un Québec hors du giron canadien, avaient refusé alors d’appuyer nos rêves d’indépendance. Nos solidarités récentes rafistolent des tissus déchirés.

Chez nous aussi

Au Québec, la défense du français s’est mal transmise dans la chaîne générationnelle. Nous voici tous responsables de son déclin — le système d’éducation comme les politiciens, les parents, les médias — faute de nous sentir si fiers de cette langue-là, qu’on prétend pourtant aimer. Relevons nos manches.

On est forts pour dénoncer les anglicismes des nombreux Français du Plateau Mont-Royal, tout en alignant les nôtres. Forts aussi pour balayer nos régressions sur la tête des petits commerçants nous accueillant d’un « Bonjour-Hi ». Mieux vaudrait insuffler en amont aux enfants, aux anglophones et aux immigrés l’amour du français de qualité.

Et si notre culture, notre histoire, notre niveau de langue nous faisaient secrètement honte ? C’est si lourd à porter, une chape de colonisés…

En 50 ans de Révolution tranquille, on aurait pu miser sur l’excellence du français enseigné à l’école. Abaisser le niveau déroulait le tapis rouge à la montée de l’anglais. À quand un vrai virage ?

J’ai regardé le documentaire d’Andrés Livov La langue est donc une histoire d’amour, en salle depuis vendredi, qui plonge dans la classe de français de la formidable Mme Loiseau auprès d’immigrés. Dans leur pays d’origine, certains de ses grands élèves étaient des enseignants ou des journalistes, d’autres parfois des quasi-illettrés. Les efforts de chacun pour se mettre à niveau sont admirables.

Et je me grattais la tête face à l’écran : sommes-nous si hospitaliers avec eux ?

Après tout, une francophonie vivante au Québec réclame leur concours. Combien de ces nouveaux venus feront leur vie sans communiquer avec des francophones de souche, hors du milieu de travail ?

Le choc des cultures érige des fossés, creusés des deux bords. La Loi sur la laïcité en inquiète plus d’un. Tâchons de mieux les apprivoiser. Car tout est lié : langue, culture, ponts générationnels et mains tendues. J’ai voulu rêver à une fierté linguistique contagieuse, plus forte que l’ouragan planétaire d’anglicisation. Restait à vraiment l’éprouver. Pas juste hors Québec. Oui, oui, chez nous aussi…

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5 commentaires
  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 12 octobre 2019 08 h 34

    Sponsorisée

    Je viens de lire l'article de Michel David et la publicité l'accompagnant, celle des Industries Bonneville, est accompagnée du mot «sponsorisée». Il me semble qu'on aurait pu choisir autres choses, par exemple «publicité payée par....».

    • Brigitte Garneau - Abonnée 12 octobre 2019 11 h 06

      Dans le dictionnaire Larousse, à la définition de "sponsoriser", il est écrit ANGLICISME DÉCONSEILLÉ. Il est plutôt recommandé d'utiliser COMMENDITER ou parrainer...

  • Gilles Théberge - Abonné 12 octobre 2019 11 h 00

    Vous écrivez que « Mieux vaudrait insuffler en amont aux enfants, aux anglophones et aux immigrés l’amour du français de qualité.»...

    Vous faites ça comment vous, insuffler l'amour du français de qualité...

    Allez donc y réfléchir en prenant un bon café à la nouvelle échoppe. Vous savez celle qui s'appelle (ou s'appellera) « Bonjour-Hi »... Et qu'un bon Canayen Français s'apprête à ouvrir...

  • Marc Therrien - Abonné 12 octobre 2019 11 h 06

    La langue du vivre-ensemble


    Si par définition le bilinguisme inclut deux langues, on se demande bien d’où vient l’inquiétude. Dans une culture majoritairement anglophone, le désir d’institutionnaliser le bilinguisme est pour assurer l’inclusion du français pour ceux dont c’est la langue première ou préférée d’usage. Dans une culture majoritairement francophone, il semble que pour certains, les plus inquiets, il ne suffise pas d’établir que la langue de travail soit le français et d’instaurer des mesures incitatives à parler le français dans la sphère publique pour préserver la pérennité de cette culture. Les personnes méfiantes qui se sentent les plus menacées sont alors tentées de trouver des moyens pour influencer les choix dans la sphère privée. Les soucis provoqués par ces résultats pourraient bien avoir un impact sur les relations avec l’immigration. Dans le projet de construction du vivre-ensemble, il est à se demander comment le peuple québécois francophone, qui se veut ouvert sur le monde, peut surmonter cette peur que l’apprentissage de la langue seconde facilitant la mobilité hors frontières de ses citoyens en vienne à anéantir l’usage de la langue première par laquelle se pense et s’exprime son identité. Ce manque collectif de confiance en soi-même, s’il devait s’intensifier, pourrait bien avoir pour effet de susciter plus de fermeture que d’ouverture dans les discussions portant sur le vivre-ensemble.

    Marc Therrien

  • Pierre Rousseau - Abonné 13 octobre 2019 08 h 24

    Généralisation

    Quand on parle des francophones hors Québec on a tendance à généraliser alors que les niveaux de langage sont très variés. Ça dépend beaucoup de l'endroit où on se trouve; en Acadie il y a certainement une langue propre à la population alors qu'en Colombie-Britannique on peut entendre toutes les sortes de variations du français. S'il est vrai qu'il y a beaucoup de « jeunes » pour qui le niveau de la langue est déplorable, ce n'est pas surprenant quand on sait qu'ils vivent dans un milieu souvent massivement anglophone. Ils savent fort bien que pour travailler il faut parler l'anglais et il n'y a pas d'échappatoire. Dans ces conditions, ils ont bien du mérite de continuer à parler leur langue maternelle quand ils le peuvent.