Enseigner l’humanité

Dans Le jardin parle (Nota bene, 2019, 276 pages), le poète, critique et jardinier Jean-Pierre Issenhuth (1947-2011) évoque un personnage qui le réjouit profondément. « Quelque part sur la terre, raconte l’écrivain, il y a un laitier. Tous les matins, en commençant sa tournée, il récite Le cimetière marin. Serait-ce un descendant du laitier de Mozart, qui jouait du cor ? Il dit que la récitation du poème le met en train. La terre est certainement féconde en merveilles de ce genre, et nous n’en savons rien. »

Issenhuth, un homme discret qui confiait ses pensées à ses carnets, a longtemps été enseignant et conseiller pédagogique au secondaire. Pour lui, l’éducation ne devait pas être conçue comme un passage obligé vers un métier, mais comme une découverte de la vie avec la pensée.

Un enseignant, croyait-il, n’est pas qu’un passeur du savoir ou, pire encore, un facilitateur d’apprentissage. Pour cela, un ordinateur suffit. « Un vrai maître est pourtant autre chose, écrivait Issenhuth. Il rend le savoir vivant, humain, imparfait, vulnérable, aléatoire, provisoire. Il l’expose à l’oubli, aux perturbations des passions, des partis pris, des doutes, des méprises, des confusions, des préjugés, et c’est ainsi que le savoir se distingue des données mortes, comme une vraie fleur se distingue d’une fleur de plastique. » On est loin du discours sur les données probantes visant à gonfler les statistiques de réussite.

Désir de connaissance

Cette exigeante conception humaniste de l’éducation se retrouve dans Le chemin de l’école (Leméac, 2019, 128 pages), un fervent essai d’Yvon Rivard sur les fondements et les finalités de l’expérience scolaire. « Ce n’est donc pas seulement l’acquisition et la transmission du savoir qui sont en jeu dans la relation pédagogique, explique l’essayiste, mais autre chose qui ne peut s’échanger qu’entre un professeur et un élève : le désir de découvrir et de partager quelque chose de trop grand qu’aucune connaissance n’épuise et le désir de transformer le monde plutôt que de le subir […]. »

L’éducation, à peu près partout dans le monde, est corrompue par une idée toxique : on irait à l’école pour parvenir à faire plus tard la profession la plus prestigieuse que nous permettent d’atteindre nos résultats scolaires. Ça donne des médecins qui ont l’air bête et des enseignants qui auraient préféré faire autre chose. Le désir de connaissance, qui devrait être au cœur de l’expérience scolaire, se retrouve en rade. Pour retrouver le vrai « chemin de l’école », Rivard propose de penser la relation pédagogique selon l’esprit du chemin des écoliers, c’est-à-dire comme une quête infinie du savoir habitée par le goût de la flânerie et des chemins de traverse.

Le désir de connaissance, écrit l’essayiste en s’inspirant d’Einstein, est allumé par l’émotion ressentie devant le mystère de la vie et par « cette intuition que je ne suis pas coupé du monde, que je peux le connaître ». Le moi, continue Rivard en s’inspirant maintenant d’Hölderlin, veut alors s’élargir et se donner « l’univers pour maison ».

L’émotion intellectuelle

La connaissance qui vaut, en ce sens, ne peut être que générale, sinon « elle ronronne dans un petit coin, satisfaite d’avoir répondu à des nécessités pratiques ou élucidé des questions purement théoriques ». Sans l’émotion ressentie devant les choses du monde, rien ne se passe, mais, sans la démarche intellectuelle visant la mise en forme de ces choses, le sens de ces dernières nous échappe. Il faut donc partir de l’une et passer par l’autre pour mieux revenir à la première sur le « chemin infini entre soi et le monde ». C’est ce que Rivard appelle « conquérir notre humanité ».

En s’enfermant dans une conception étriquée de la deuxième étape — la transmission désincarnée de savoirs pratiques et scolaires —, l’école fabrique des « machines utilisables » et non des « personnalités », selon les mots d’Einstein. « Si l’étude des sciences rebute, ajoute Rivard, c’est qu’on les a déconnectées, comme l’étude de la littérature et de la philosophie, des émotions pour les confier aux bons soins des seules aptitudes intellectuelles. »

Rivard, il faut bien le comprendre, ne prône pas une école de l’étalage sentimental dans laquelle les enfants se complairaient dans leur moi. L’émotion qu’il met en avant et sans laquelle l’école ne peut produire, au mieux, que des singes savants tout en abandonnant les autres, démunis, sur le bord de la route, relève de la « religiosité cosmique » chère à Einstein et appelle une connaissance ne détenant « qu’une réponse jamais définitive à la question enfantine de savoir d’où nous venons, ce que nous sommes, où nous allons ».

Réalistement, on ne peut que rêver d’une telle école, tout en espérant que, parfois, comme c’est déjà le cas, de précieux enseignants la fassent vivre dans leur classe.

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7 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 12 octobre 2019 05 h 42

    À la lecture des titres des chroniques du jour...

    ...j'ai « sauté » sur le vôtre. Vous lire vous et vos invités m'a été délices pour le coeur, délices pour l'esprit et l'âme.
    Il y a énormément de ( je vous offre mes excuses pour le mot ) « stock » dans vos écrits communs.
    « Enseigner l'humanité »
    Plusieurs années après ma sortie de pénitencier, le hasard dans lequel je ne crois pas, me fait rencontrer une ex-employée. Une femme avec énormément « d'allure», bien campée d'elle-même, transparente, franche, sans langue de bois de me dire : « Gaston, tu avais besoins de prison pour t'humaniser...»
    Les millions$ et moi ou moi avec les millions$ n'avions pas de temps pour nous attarder...aux humains. Ni à l'humanité qui m'habitait ni à celle des « autres ».
    Compassion ? « Connaissais pas »
    Jugement condescendant des « autres » et sur les « autres » : Oh ! Que oui.
    À mon arrivée en prison, 1989, à la vue des gars dans la « wing », une vérité m'a sauté au visage : « Et dire que j'ai déjà jugé ces gars-là !» Ouache !
    Aujourd'hui à l'automne de ma vie, l'hiver de ma vie cognant à la porte, je continue à expérimenter mon humanité et celle des « autres ». La vie: aussi un immense chantier dont je suis l'architecte, le concepteur, le planificateur, l'organisateur, le directeur, le contrôleur et aussi l'animateur.
    J'anime la vie qui m'habite.
    Combien d'aides j'ai reçues et reçois pour ce faire !
    Que de mercis j'ai à y formuler !
    Merc à vousi monsieur Cornellier et vos invités.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.
    P.S. Ai survolé « Le Cimetière marin » en compagnie de mon pauvre sens ou sens pauvre de la poésie. Tout un ouvrage de plume et de coeur !

    • Marc Therrien - Abonné 12 octobre 2019 10 h 00

      Faut-il s'excuser de choisir librement ses mots quand on est libre de s'exprimer? Il serait intéressant par ailleurs de savoir ce que le mot "stock" vous dit ou dit de vous pour l'avoir préféré au mot "matière". La matière à réflexion, ça peut être effectivement du "stock".

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 12 octobre 2019 10 h 40

    Cultiver le goût d'apprendre pour embrasser le monde


    J’ai eu le plaisir de discuter un peu avec Yvon Rivard dimanche dernier. Il était notre conférencier invité à la Compagnie des philosophes. Il arrive que des nostalgiques cherchent à formuler voire même reformuler des idéaux qui contiennent davantage d’éléments d’un passé jugé heureux et bienfaisant que d’idées neuves ou révolutionnaires. C’est qu’il faudrait à apprendre à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Il semble que l’humanité ne sache pas trop comment conserver le bébé et jeter seulement l’eau usée. M. Rivard m’a laissé avec cette pensée à méditer : dans ce monde qui tient autant d’Héraclite que de Parménide, il faut continuer de chercher comment le transformer intelligemment en brûlant ses formes tout en conservant l’esprit qui les créées; brûler l’école actuelle tout en préservant la nécessité de connaître et d’apprendre qui alimente le goût de vivre et d'embrasser le monde.

    Marc Therrien

  • Hélène Lecours - Abonnée 12 octobre 2019 11 h 54

    Comme j'aurais aimé

    Être éduquée et non pas instruite. Je le suis, instruite, en dépit de l'école finalement, j'ai pu trouver mes passions après avoir décidé de ne pas me suicider face à l'absurdité de la vie que l'on me proposait. La Vie, c'est bien plus que ça et, c'est vrai, ça continue. Rien ne peut l'empêcher d'évoluer. (J'allais écrire "écoluer"), ni d'involuer.

  • Marc Therrien - Abonné 12 octobre 2019 17 h 00

    Enseigner l'humanité en se rapprochant du vivant


    Dans la même ligne de pensée d’Yvon Rivard, sur le « chemin infini entre soi et le monde », j’ajoute les mots du philosophe Pierre Bertrand qui, dans « Nous sommes vie. Nous sommes mouvement », nous invite à mieux assumer notre fragilité plutôt que de continuer à nous croire « dotés d’une quelconque forme de supériorité » en prenant conscience que malgré notre soi-disant intelligence supérieure nous sommes les seuls « à détruire sur une grande échelle notre habitat ». De cultiver cette émotion intellectuelle ou encore, cet affectif raisonné nous permettant de mieux nous relier à ce qui est pourrait nous amener à vouloir quitter cette posture de maîtres et possesseurs de la nature en trouvant la capacité d’accepter simplement d’en faire partie « voire d’en être un élément minuscule, comme le disait Spinoza ».

    Marc Therrien

  • Marc Pelletier - Abonné 13 octobre 2019 13 h 11

    Enseigner l'humanité

    Quel beau titre M. Louis Cornellier et quel texte rafraichissant et instruisant !

    Dans ma jeunesse, j'ai pu profiter de la part de ma famille et de mes enseignants, au collège, de ce type d'enseignement qui m'a marqué pour la vie et que j'ai pu partager avec d'autres, tant dans mes activités au travail qu'avec les gens que j'ai cotoyé : ceci m'a aussi permis de dire à mon fils, sans prétention, qu'il était ma plus grande réussite, tout au cours de ma vie.