Bonjour-bonjour

Nous voilà rassurés. Le ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, également ministre responsable de la Langue française et j’en passe, Simon Jolin-Barrette, a démontré un fin sens de l’humour, vendredi dernier, en évoquant la possibilité de mettre le « Bonjour-Hi » à l’index. Ah ! pensions-nous, impressionnés par ce pince-sans-rire, et aussitôt submergés par le comique de la situation.

La grosse femme de chez Eaton (qui n’est plus grosse depuis longtemps mais l’est restée dans notre imaginaire), après avoir prononcé un retentissant bon-jour, ouvre sa veste de laine et découvre, cousu de fil blanc, un tout petit « hi ». Aux coins de la rue Sainte-Catherine, des commerçants, le chapeau enfoncé jusqu’aux oreilles, distribuent, comme jadis les vieux dissidents soviétiques leur samizdat, des petits cartons pliés en deux : « Venez nous voir. English spoken de 9 h 15 à 9 h 40 ». Le mouvement écolo Extinction Rebellion ajoute une nouvelle corde à son arc en répertoriant tous les mots désormais en voie d’extinction sur la planète : je m’oppose (Chine), basé sur la science (États-Unis), camps de la mort (Pologne), Adolf (Allemagne), hi ! (Québec).

Blague à part. N’eût été l’intervention du premier ministre, il n’est pas dit que le nouveau ministre responsable de la Langue française ne s’engageait pas sur la voie de l’interdiction. « Je pense que je vais devoir traduire cela dans des mesures au cours des prochains mois », disait-il devant les journalistes vendredi. Comme s’il suffisait à M. Jolin-Barrette d’entendre le mot « consensus » pour qu’il ait envie de légiférer. Le réflexe de Pavlov serait-il à l’origine de cet inquiétant comportement ? Ou, comme se demandaient Luc Ferrandez et Alexandre Taillefer à l’émission de Paul Arcand cette semaine, un excès d’ambition ? Le ministre-à-tout-faire du gouvernement Legault a bien réussi son coup pour ce qui est de la laïcité et fait preuve de beaucoup d’entrain pour ce qui est de l’immigration. Jamais deux sans trois ? Serait-il en train de découvrir le triathlète en lui ?

M. Jolin-Barrette a, depuis, repris ses paroles malheureuses en affirmant, lundi, qu’il n’avait pas « l’intention de légiférer ». À la bonne heure. À noter que le ministre n’a pas invoqué le coup de fatigue, ne s’est aucunement excusé pour avoir évoqué une telle énormité, et c’est bien pourquoi il vaut la peine d’en parler. Le Québec n’est pas la Chine, ni même les États-Unis. Aspire-t-on à le devenir ? Comme l’indique la petite liste de mots en « voie d’extinction » citée plus haut, ces deux pays mènent le bal pour ce qui est de l’interdiction de paroles actuellement.

En Chine, dans les jours qui ont suivi la nomination « à vie » du président Xi Jinping, on a proscrit, en plus de « je m’oppose », les expressions suivantes : mon empereur, contrôle à vie, dirigeant incompétent, monter à bord de l’avion (l’expression veut aussi dire « accéder au trône » en mandarin), et toutes références aux oeuvres Animal Farm et 1984 de George Orwell.

Aux États-Unis, l’administration Trump a banni, en prévision de la publication de son premier budget en 2018, les mots diversité, transgenre, droit, foetus, vulnérable, fondé sur des preuves et, bien sûr, « basé sur la science ». Comme quoi il n’y a pas que les communistes qui veulent censurer la réalité pour qu’elle se conforme à l’idéologie dominante. Prenez la Pologne. Une loi votée en 2016 condamne quiconque prononce les mots « camps de la mort polonais » à trois ans de prison. On craint là-bas que les plus jeunes imputent la responsabilité des camps nazis à la Pologne à cause de cette expression.

Dans un registre plus bienveillant, il y a également plusieurs pays qui interdisent l’utilisation de certains prénoms : Adolf mais aussi Gramophone en Allemagne, Nutella, Fraise, Mini Cooper en France, Batman, Burger King, Épinard au Mexique, Marijuana, iMac en Australie… La liste est longue et fort divertissante. Peut-être devrait-on laisser M. Jolin-Barrette s’amuser dans ces eaux-là ? Ça l’occuperait. Ou, tiens, encore mieux : pourquoi ne pas passer une loi obligeant tous les taxis à afficher un beau bonjour sur les parois de leur carrosserie (idéalement rafraîchie) ? Ce fut une idée de génie de la part du regretté Téo Taxi qui devrait être reprise partout — aux frais du gouvernement, évidemment. Dans les boutiques, les autobus, les camions de déneigement, les services d’arrondissement et l’Hôtel de Ville.

On est accueillants au Québec ? Alors, montrons-le. Passons à la « promotion » plutôt qu’à l’interdiction. Partout où il y a (ou avait) des croix, remplaçons-les par le seul signe identitaire digne de ce nom : la langue. Faisons de « Bonjour ! » une marque de commerce déposée. Nike n’a qu’à bien se tenir. Accrochons-le au mont Royal s’il le faut. Soyons des amoureux du Québec les bras grands ouverts plutôt que les fesses serrées.

Nul besoin de proscrire l’anglais pour aimer et protéger le français. Il suffit de l’aimer en masse.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

53 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 octobre 2019 05 h 57

    … bonjour-bonjour, de saveur québécoise !

    « Nul besoin de proscrire l’anglais pour aimer et protéger le français. Il suffit de l’aimer en masse. » (Francine Pelletier, Le Devoir)

    Bien sûr que certes, mais ce « bémol » :

    S’il se trouve, par bonheur ou autrement, des personnes qui aiment penser, parler ou vivre dans la langue de Shakespear, et devenir « bilingues » (Bonjour-Hi) pour davantage se rassurer d’être d’honnêtes citoyens « canadiens », plutôt que québécois !?!, au Québec (A), le Canada, « Ce » pays si loin et si proche de nulle part, pourrait les accueillir AILLEURS qu’au Québec, et ce, tout en leur embellissant d’un merveilleux ..

    … bonjour-bonjour, de saveur québécoise ! - 9 oct 2019 –

    Ps. : La présente position de la Gouvernance Legault, sur le B-H (A), n’étonne personne de joie sauf les « fédéralisants-fédéralistes » de haute pointure qui apprécient valser sur les rives du St-Laurent et contaminer le cœur légitime du Québec, susceptible de s’y noyer dans le bayou de la mort si on est incapable de fierté-dignité à la québécoise !

    A : https://www.ledevoir.com/politique/quebec/564268/bonjour-hi-et-cabinet-legault .

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 octobre 2019 09 h 51

      Vous êtes toujours du mauvais côté de l'histoire, madame Pelletier. Dénigrer le ministre, Jolin, de cette manière satirique en mettant ses propos au même pied d'égal que les dictatures de ce monde, est vraiment honteux. L'accueil avec un «bonjour» sans le «hi» est la simple extension de la loi 101. L'accueil en français suit logiquement la loi 101 et traduit notre fierté comme la seule juridiction en Amérique du Nord à utiliser la langue de Molière. Sans l'interdiction forcée de la loi 101, les anglophones ne vont jamais céder ou comprendre que le Québec est une province unilingue. C'est simplement du bon sens.

    • Serge Lamarche - Abonné 9 octobre 2019 14 h 26

      Interdire aux gens de dire «hi» est impossible dans une société libre. Si c'était possible, pensez-vous que les anglais n'interdiraient pas le français parlé dans leurs rues?
      Il ne faudrait pas être trop haineux de l'anglais non plus. Il y a beaucoup de francophones bilingues. Il ne faut pas non plus amalgamer fédéralisme avec l'anglophonie car vous énoncez simplement que les unilingues français sont séparatistes, et seulement eux. Ce serait dire que l'ignorance est pour la séparation... ce qui n'est pas complètement faux, en y repensant.

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 octobre 2019 16 h 16

      À monsieur Serge Lamarche: J'aimerais vous informer que je suis de culture anglophone et pourtant je célèbre le caractère français de notre belle province. Ce n'est pas une question de coercition, mais une exigence de bon gout.
      La Suisse se divise en quatre juridictions: mais l'on ne peut pas parler en Alamans dans une juridiction majoritairement Française. Le bon sens s'impose.

  • Hélène Gervais - Abonnée 9 octobre 2019 05 h 58

    Vous êtes comique ....

    ce matain Madame Pelletier et vous avez un bon sens de l'humour. J'ai beaucoup apprécié votre dernier paragraphe et vous avez tout à fait raison. ‘Nul besoin de proscrire l’anglais pour aimer et protéger le français. Il suffit de l’aimer en masse.’Effectivement plus nous serons fiers de le parler, et moins nous aurons besoin de lois pour le protéger.

    • Jean Roy - Abonné 9 octobre 2019 08 h 38

      Comique? Ça dépend des goûts et des points de vue. L’humour est quelque chose de très délicat à manipuler! Faut être habile à manipuler ce qui retrousse...

      Il est vrai que les velléités du ministre de légiférer sur le Bonjour-Yo ont été simplement ridicules. Elles illustrent bien toute l’improvisation érigée en système de ce gouvernement. Au moins, la farce n’aura pas duré longtemps... contrairement à celle du troisième lien!

      Mais ça ne change pas mon évaluation de cette chronique: je ne la trouve pas vraiment drôle! Du persiflage, comme le dit monsieur Poitras...

  • Pierre Boucher - Inscrit 9 octobre 2019 06 h 20

    Plus sexy

    Je préfère : Bonjour/Hola, buenas dias o Buenas tardes. Plus sexy. L'anglais, c'est tellement drable.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 octobre 2019 08 h 59

      Moi je préfère tout simplement bonjour.

    • Serge Morin - Abonné 9 octobre 2019 10 h 24

      Je ne crois pas que l'abolition de la loi 101 soit une bonne idée. Elle protège notre langue plus que jamais avec cette anglicisation massive à Montréal. Si les anglophones ont appris le français, c'est grâce à la loi 101. Presque toute ma vie de travailleur en milieu majoritairement anglophone m'a permis de travailler en français 90% du temps. Presque tous mes collègues et mes patrons s'exprimaient très bien en français. Plusieurs m'ont dit que si les Québécois ne s'étaient pas levés dans les années soixante, ils ne se seraient jamais mis au français.

      C'est donc dire qu'une loi peut faire bouger beaucoup de choses. Une attitude aussi, une façon de faire et dire, comme le dit Mme Pelletier. Ne plus répondre en anglais aussitôt que l'on rencontre une personne avec «un accent». Promulguer notre langue en la parlant tout le temps, en l'affichant partout, en spécifiant aux immigrants qui l'ignorent que le français est la langue officielle du Québec. Cesser de se sentir coupable.

      Je n'ai jamais eu honte de ma langue, bien au contraire, déjà très bien armé par mon éducation, j'ai cherché non pas à améliorer mon accent (?), mais à corriger les quelques fautes que je faisais à l'occasion. Et voilà où le bât blesse. Est-ce que notre manière d'enseigner n'est pas assez fiable ? Et je ne parle pas contre les professeurs qui en ont plein les bras. Cependant, je me pose la question à savoir, pour quelles raisons nos enfants s'expriment-ils si mal ? Des cours de vocabulaire, des dictées comme autrefois ? Je suis dérouté lorsque j'entends des Québécois dire que notre langue est difficile ! Comment peut-elle être perçue comme difficile alors que c'est NOTRE langue ?

      ET LES MÉDIAS N'AIDENT EN RIEN, IL FAUT BIEN SE L'AVOUER. Le nombre de fautes de toutes sortes que font les animateurs ou certains journalistes me laissent sans voix...

      Sommes-nous sur la voie de la création d'une nouvelle langue dérivée du français ?

      Où en sommes-nous et où allons-nous ? BONJOUR, LÀ, B

    • Jean Richard - Abonné 9 octobre 2019 11 h 00

      ¡Buenos dias!
      Il y a à Montréal plusieurs dizaines de milliers de gens dont la langue maternelle est l'espagnol. Dans certains quartiers, on l'entend au quotidien. Et il y a plus : un nombre de gens de plus en plus élevé apprennent l'espagnol comme troisième langue (il y a même des anglophones qui apprennent l'espagnol avant le français). Des jeunes francophones et anglophones trilingues, il y en a de plus en plus.
      Malgré cette présence non négligeable de l'espagnol, le français et l'anglais lui sont imperméables. Le « Bonjour-Hola » est encore inexistant, et nulle part le « Oh my God ! » n'a cédé la place à « ¡Oh Dios mío! »
      La présence non négligeable de l'espagnol, le côté tendance de l'apprentissage de cette langue et plus encore, le lien de parenté qui la rapproche au français, tous ces facteurs ne semblent pas modifier l'imperméabilité du français : on n'entend pas de francophones tapisser leur conversation d'emprunts excessifs à l'espagnol. L'imperméabilité du français à l'espagnol fait contraste avec sa porosité à l'anglais. Et ça va plus loin que le vocabulaire, ça s'étend à la phonétique. En parlant de la CBC, un Québécois francophone ne va pas dire C B C mais bien Çi-Bi-Çi. L'inverse serait mal perçu. Or, même s'il comprend l'espagnol, un Québécois francophone, en parlant de la RTVE ne va pas dire Erré-T-Uvé-É : ça serait jugé prétentieux. Deux langues non maternelles, deux poids, deux mesures. Tiens, ce matin à Radio-Canada, on a pu entendre parler de la N-BI-É (NBA) au moins 15 fois lors d'un seul bulletin de nouvelles. Et que dire de N-Di-Dji (NDG – Notre-Dame de Grâce) ?
      Comment expliquer que le français québécois, une langue latine, soit si imperméable à une autre langue latine et si poreux à l'anglais ? Toutes les hypothèses sont permises, y compris celle de la grande vulnérabilité face au bulldozer culturel et linguistique de ses voisins. Entre temps, même dans les commerces de la Plaza Saint-Hubert, le Bonjour Hola n'est pas pour demain.

  • François Poitras - Abonné 9 octobre 2019 06 h 55

    Persiflage again

    Persiflage revanchard d’une chroniqueuse qui étale sa frustration à pleines colonnes depuis des semaines. Que voulez-vous, comme le baragouinait le mononcle (Chrétien) du déguisé, la loi 21 n’a pas généré la guerre civile annoncée !

    • Jean Jacques Roy - Abonné 9 octobre 2019 08 h 14

      Souriez... Souriez, Monsieur Poitras!
      C’est en souriant qu’on dit Hi-Bonjour!
      Monsieur le « ministre à tout faire » n’a pas imposé de bailon pour saluer... . ce n’est pas interdit!
      Profitons-en!
      On est libre de saluer, de sourire et d’accueillir avec Hi.. Hola... Bonjour!
      Rassurant n’est-ce.

    • Jacques Maurais - Abonné 9 octobre 2019 08 h 20

      Persifflage en effet, on est loin de l’humour. Je propose qu’on lui accorde un congé sabbatique d’au moins un an pour pouvoir suivre les cours de l’École nationale de l’humour. Qui appuie ma proposition?
      Au fait, pourquoi citer le titre anglais d’une œuvre (Animal Farm) traduite depuis longtemps en français?

    • Louise Collette - Abonnée 9 octobre 2019 09 h 15

      Êtes-vous étonné Monsieur Poitras, vous vous attendiez à quoi. ;-)

    • Marc Pelletier - Abonné 9 octobre 2019 10 h 02

      Voilà ! Un jeune ministre, sans doute talentueux mais dont l'égo déborde de partout , est ramené à l'ordre par son premier ministre : il ne reste qu'à espérer que la leçon sera bénifique, car il en a bien besoin.

      M. Poitras, si votre commentaire est votre seule contribution à la langue française, vous n'aidez en rien la cause !

    • Daniel Vézina - Abonné 9 octobre 2019 10 h 02

      J'endosse tellement voter commentaire.
      J'irais quasiment jusqu'à dire qu'elle la restitue sa frustation...

  • Richard Lévesque - Abonné 9 octobre 2019 07 h 54

    LIbarté !

    Le texte de Mme Baillargeon se termine par une belle charge à fond de train de type libertarien contre la loi 101. Pas besoin de légiférer pour le français, il suffit de changer nos comportements. Évidemment, on pourrait appliquer cette même logique douteuse à toute autre cause que le français comme, par exemple, l’environnement : pas besoin de proscrire quel que comportement ou liberté que ce soit, il suffit de plus et mieux aimer notre planète ! Si on se met tous et toutes à mieux aimer la planète, la pollution va aussitôt disparaître. Libarté ! qu’ils disaient à CHOI FM à Québec il y a quelques années…

    • Richard Lévesque - Abonné 9 octobre 2019 09 h 52

      Désolé, je parle de Mme Baillargeon dans mon commentaire, alors qu'il s'agit bien sûr de Mme Pelletier.