L’exception portugaise

Exception ou vraie contre-tendance ? Depuis quatre ans, le Portugal, cet oublié de l’extrême ouest européen, a réussi à faire le contraire de tout… ou en tout cas, de beaucoup de choses que lui recommandaient les « voix autorisées » et « réalistes » en matière économique.

Le gouvernement, réélu hier soir, du premier ministre socialiste Antonio Costa a combattu les coupes dans les dépenses sociales, remonté les salaires, tout en restant économiquement réaliste et en réduisant même le déficit…

Un petit pays de 10 millions d’habitants, parmi les trois grands éclopés européens (avec la Grèce et l’Espagne) de la terrible récession commencée en 2007-2008, a cherché, sous Antonio Costa, à démontrer que les coupes claires dans les budgets publics, les pensions et les salaires — comme on les a vues être pratiquées de façon cruelle en Grèce — ne sont pas l’unique façon de procéder.

Malgré un faible taux de participation (53 %) à l’élection législative d’hier, qui traduit une fois de plus le désenchantement face à la politique et à la démocratie élective, le principal parti au pouvoir, le Parti socialiste (PS) a augmenté ses appuis de façon substantielle, de 32 à 37 %, et aura plus de 45 % des députés à lui seul. Il devrait sans mal trouver à nouveau des alliés pour former une majorité.

En 2015, le PS était arrivé second au soir de l’élection, derrière le Parti social-démocrate alors au pouvoir (PSD, formation de droite malgré son nom, inflexible sur la politique d’austérité), et avait formé une coalition improbable avec le Parti communiste et le Bloco de Esquerda, cousin du Podemos espagnol.

Ces trois partis avaient renversé le nouveau gouvernement éphémère du PSD (quatre semaines) et formé ensuite ce qu’on a appelé à l’époque, par dérision, la geringonça (terme qui désigne en portugais un bidule, une emmanchure ou un appareil « tout croche »).

Contre toute attente, cette geringonça a tenu la distance. Elle a même contribué à démonter le paradigme, jusque-là intouchable, de l’austérité obligatoire comme unique remède à la récession et à l’explosion de la dette.

Aujourd’hui, si la pensée dominante en Europe a évolué sur cette question (voir par exemple Emmanuel Macron sur « le capitalisme devenu fou »), on le doit un peu aux Portugais.

Comment ont-ils fait ? Quelles sont les leçons, les limites et la face cachée de cette expérience du gouvernement Costa ? Malgré sa réélection facile, peut-il continuer comme ça ?

Les indicateurs macroéconomiques ne disent pas toute la vérité. On peut avoir un déficit zéro, un chômage tombé de 12 % à 6 %, une augmentation de 15 % du salaire minimum (toutes choses bel et bien réalisées par le gouvernement depuis quatre ans)… et continuer de voir une souffrance sociale chez une fraction de la population qui n’y trouve pas son compte.

Le Portugal, depuis quatre ans, a certes renoué avec la croissance, mais après un appauvrissement radical qui, au cours des six années précédentes, s’était soldé par une ponction de 10 % en moyenne sur les revenus individuels. C’est à ce prix que le chômage s’est remis ensuite à baisser.

Et puis, le Portugal s’est ouvert à tout vent, avec un boom touristique en forme de tsunami, qui rend aujourd’hui méconnaissable un quartier magnifique comme l’Alfama à Lisbonne, livré aux Airbnb et aux visiteurs distraits du monde entier. Du printemps à l’automne, une ville comme Porto est devenue une pièce de théâtre pour touristes. Sans oublier les paquebots géants…

Et puis, autre face d’ombre, le secteur immobilier est bradé à l’international, avec des milliers de retraités français sur la côte algarve, avec des Chinois qui achètent en masse (les publicités en anglais et en mandarin sont omniprésentes dans la capitale) et investissent dans les infrastructures, au point de susciter l’inquiétude des Français et des Allemands.

La Grèce, l’Italie et le Portugal : têtes de pont de l’invasion économique chinoise en Europe ?

Ne crachons pas dans la soupe : le rétablissement du Portugal est spectaculaire et riche en leçons. Matériellement, la majorité des Portugais vivent mieux qu’il y a cinq ans. Mais que veut dire la reprise économique, si elle se fait aux dépens de la souveraineté et de l’âme d’un peuple ?

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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