Lire religieux: les mauvais riches contre le pape

Acclamé par les catholiques réformistes, le pape François n’a toutefois pas que des admirateurs. Dans Les ennemis du pape (Novalis, 2016), le journaliste italien Nello Scavo montrait que les catholiques conservateurs, les élites financières, la mafia italienne et les terroristes islamistes le détestaient souverainement, au point, dans certains cas, de lui en vouloir à mort.

François, c’est une évidence, bouscule le ronron des catholiques psychorigides ou opportunistes et darde la conscience tranquille des mauvais riches. Depuis sa nomination en 2013, il a pris ces groupes de front en dénonçant un capitalisme qui tue et traite les humains comme des déchets, en appelant à une vigoureuse action contre le réchauffement climatique et en prônant le dialogue, plutôt que des condamnations, sur les questions de morale sexuelle.

Ce pape, écrit Nicolas Senèze, correspondant du quotidien La Croix au Vatican, ne renie pas les principes catholiques — il continue de s’opposer à l’avortement et à l’euthanasie, par exemple —, mais il incarne un véritable esprit évangélique qui choisit la miséricorde au lieu de l’anathème. Pour définir son approche, écrit Senèze, les clivages progressiste-conservateur ou gauche-droite ne sont pas les plus appropriés. « Pour être clair, continue le journaliste, il serait plutôt un réformiste qui s’opposerait aux rigoristes. »

Théologie de la prospérité

Dans Comment l’Amérique veut changer de pape (Novalis, 2019, 288 pages), Senèze montre que cette approche ne fait pas l’affaire de tous, particulièrement aux États-Unis. Au pays de Donald Trump, en effet, les milieux riches et conservateurs s’activent énergiquement pour dégommer ce pape qu’ils qualifient de marxiste. Les dénonciations de François contre l’impérialisme de l’argent et contre l’argent corrupteur ne passent pas chez les partisans de la théologie de la prospérité.

Ce courant théologique, issu du pentecôtisme, affirme que la richesse est un « signe de la bénédiction divine et de santé spirituelle, tandis que la pauvreté serait une punition de Dieu ». Le catholicisme américain est perméable à cette doctrine très peu conforme à l’Évangile (« Heureux, les pauvres »), mais en phase avec l’American Dream.

Les évêques américains devraient, pense-t-on, s’opposer à cette dérive théologique, mais certains d’entre eux sont sous l’influence de riches donateurs et les autres, même les justes, ont vu leur crédibilité entachée par le scandale de la pédophilie qui a éclaté au début des années 2000. « Dès la seconde moitié des années 2000, constate Senèze, de riches et influents laïcs ont pris le pouvoir dans une Église américaine qu’ils abreuvent de généreuses donations, l’exemple le plus connu étant celui des Chevaliers de Colomb. »

Ces laïcs fortunés, alliés de Donald Trump, sont fanatiquement pro-vie, homophobes et partisans du capitalisme le plus débridé. Pour eux, un pape qui critique les dogmes du libéralisme, qui défend vraiment les pauvres et qui s’oppose à la peine de mort au lieu de se contenter de déchirer ses vêtements en dénonçant l’avortement et l’homosexualité est un ennemi.

La lettre de Viganò

Ces mauvais riches, qui ne laisseront pas leur foi attenter à leur fortune et à leur pouvoir, font donc flèche de tout bois contre François. La bombe lâchée par Mgr Carlo Maria Viganò, en août 2018, ne s’explique pas autrement. Dans une lettre envoyée à des médias conservateurs américains et italiens, Viganò accuse François d’avoir protégé, par complaisance envers les réseaux homosexuels dans l’Église, l’ex-cardinal Theodore McCarrick, alors qu’il était au courant de ses agressions sexuelles, et l’invite à démissionner.

La fausseté des allégations de ce prélat fortuné, proche des milieux conservateurs, sera rapidement établie. Dès qu’il a eu en main des preuves sérieuses de la culpabilité de McCarrick, ancien allié de ceux qui maintenant le dénonçaient, François « a frappé particulièrement fort, comme jamais un pape n’avait encore sanctionné un cardinal », en renvoyant ce dernier de l’état clérical en février 2019.

Cette lecture est d’ailleurs confirmée par Frédéric Martel dans son retentissant Sodoma (Robert Laffont, 2019), livre dans lequel le sociologue avance que « plus un prélat est véhément contre les gays, plus son obsession homophobe est forte, plus il a de chances d’être insincère et sa véhémence de nous cacher quelque chose ». La règle semble s’appliquer à Viganò et à sa sortie contre François.

Les ennemis du pape, note Senèze, sont convaincus de s’être fait voler le conclave de 2013. François, disent-ils, a été élu parce que les cardinaux progressistes ont manigancé son élection après avoir échoué à faire élire Carlo Maria Martini en 2005. L’accusation est fantaisiste, mais elle indique que les conservateurs américains « ont décidé de préparer activement le prochain [conclave] afin d’y peser ». Une de leurs stratégies consisterait à modifier les pages Wikipédia des cardinaux — des sources d’information pour ces prélats, semble-t-il — afin d’influencer le vote en faveur de candidats rigoristes comme le Guinéen Robert Sarah et l’Allemand Gerhard Müller.

Les partisans de François, conclut Senèze qui ne cache pas en faire partie, doivent se mobiliser et « dire à leurs prêtres et à leurs évêques combien ils soutiennent François et partagent l’élan de réforme qu’il a impulsé depuis le début de son pontificat ». Cet appui affiché est nécessaire pour contrer la parole des riches adversaires du pape, qui veulent réduire le catholicisme à un opium du peuple.

Dans Surprendre les voix (Boréal, 2016), l’intellectuel André Belleau justifiait son appui à l’indépendance du Québec d’une façon originale : « Les grands possédants, les grands intérêts, les hommes de pouvoir, les multinationales sont CONTRE. Esthétiquement, on ne peut être que CONTRE ce CONTRE. » La même logique, à la fois esthétique et morale, s’applique, je trouve, que l’on soit ou non catholique, à notre position à l’égard de François. Il faut être contre le contre François de ces gens-là.

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3 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 7 octobre 2019 08 h 15

    Bernanos!

    Suite à la lecture de votre article, je reprendrai le formule de Bernanos: '' L'Église n'a pas besoin de réformateurs mais de saints''. C'est tout.

    M.L.

  • Raymond Labelle - Abonné 7 octobre 2019 09 h 28

    Un synode qui illustre bien ce qui est expliqué ici.

    François s'ouvre aux autochtones d'Amazonie dans le cadre d'un synode qui s'annonce - ce qui crée des remous et des résistances, entre autres par des personnes nommées dans cet article de M. Cornellier. Une illustration concrète de la situation et de la position des protagonistes. Ici pour détails:

    https://www.ledevoir.com/monde/ameriques/564229/un-synode-qui-s-annonce-houleux

  • Serge Lamarche - Abonné 8 octobre 2019 01 h 49

    Indépendance du Québec?

    C'est bien beau tout cet article mais l’indépendance du Québec tombe comme un cheveu sur la soupe. Ce qui soudain en réduit toute la crédibilité.