Le quatrième pouvoir

Pour Donald Trump, je fais partie d’une élite qui déforme la réalité à son gré et qui agit comme « ennemi du peuple ». Fournisseur de « fake news », je trahis régulièrement les préceptes de vérité et d’intégrité chéris par le président et ses amis du milieu immobilier.

Mettant de côté l’emploi curieux d’un slogan communiste par un capitaliste — en plus, un capitaliste qui vomit des faussetés au rythme d’une mitraillette —, je ne suis pas aussi offensé par les injures de Trump que mes lecteurs pourraient le croire. Depuis toujours, je critique mes collègues des médias pour leurs erreurs, leur intimité malsaine avec le pouvoir et leur tendance à gober les mensonges du gouvernement en temps de guerre ou d’avant-guerre.

Or, le mardi 8 octobre, à Paris, je vais me retrouver à une conférence de journalisme dans le rôle d’un personnage médiatique anti-Trump qui pourrait être perçu comme l’ennemi des médias et pas forcément comme l’ennemi absolu du locataire débile de la Maison-Blanche. Mon « conflit » est facile à comprendre. Alors simple reporter pour des quotidiens métropolitains, j’ai souvent contredit et même devancé les forces de l’ordre, ainsi que ma rédaction, dans des reportages sur des crimes. Cracher dans la soupe des autorités et parfois de mes patrons était un instinct développé au cours de ma jeunesse par, entre autres catastrophes civiques, la fake news diffusée en 1964 par le gouvernement Johnson au sujet de « l’incident du golfe du Tonkin » — les prétendues attaques de navires de guerre nord-vietnamiens contre la marine américaine. En fait, la première « attaque » avait été provoquée par des tirs américains et la deuxième n’avait jamais eu lieu. L’agression communiste inventée par l’Agence nationale de sécurité fut une arnaque pour justifier l’intensification militaire qui, avec l’accord accablant du Congrès, a rapidement suivi. Il va sans dire que les médias à l’époque (à part quelques courageux comme I. F. Stone) ont relayé ce mensonge gigantesque avec une ignoble efficacité.

Malheureusement, le Vietnam n’a vraiment rien changé dans la conduite de mes confrères. En 1990, Saddam Hussein envahit le royaume du Koweït et le premier président Bush voulut se faire passer pour la réincarnation de Winston Churchill affronté par Adolf Hitler. Mais il lui fallait des fake news pour mener un Congrès plus sceptique que celui de l’ère Johnson vers une intervention armée. À juste titre : l’Irak avait été récemment l’allié de l’Amérique contre l’Iran, et la famille al-Sabah était bien moins sympathique que le gouvernement démocratique de la Tchécoslovaquie de 1938. De concert avec l’agence de communication Hill and Knowlton et son client koweïtien, le gouvernement Bush a réalisé un coup de maître de la propagande : le meurtre par des soldats irakiens de dizaines de bébés enlevés de couveuses dans des hôpitaux du Koweït. Le principal « témoin » de cette « atrocité » fut une certaine « Nayirah », âgée de quinze ans. En réalité, elle était la fille de l’ambassadeur koweïtien à Washington, mais son nom de famille (al-Sabah), ainsi que la fausseté totale des tueries de bébés, est resté caché jusqu’après la guerre lorsque je l’ai dévoilé dans la page Débat du New York Times. Les journalistes à l’époque (à part l’estimable Alexander Cockburn) n’ont pas plus brillé que les médias en 1964.

Une décennie plus tard, ce même New York Times a fabriqué, en collaboration avec le gouvernement Bush-Cheney, une prétendue bombe atomique en Irak à côté d’un stock énorme d’armes chimiques. On connaît la suite désastreuse : l’invasion par l’armée américaine sous un prétexte fallacieux a déclenché un brasier au Moyen-Orient, qui ne cesse de consumer des innocents par centaines de milliers. Il est évident que Bush fils a beaucoup appris de son père ; beaucoup moins que les médias de 2002-2003 n’ont appris des leçons de 1964 et de 1990-1991. Le renversement de Kadhafi en Libye pour punir des massacres imaginaires, amplifiés par les médias qui les ont repris du quartet Sarkozy-Cameron-Obama-BHL, n’a fait que confirmer l’esprit borné et naïf du quatrième pouvoir.

Pourquoi donc demander comment Trump réussit à convaincre une bonne partie de l’électorat que ses sources d’informations traditionnelles ne sont pas fiables ? Ce n’est pas la campagne de publicité du New York Times prônant « la vérité » qui va convertir les partisans du président en bien-pensants. Mieux vaut demander ce qui empêche les médias de remettre en question les constats des propagandistes.

Selon mon expérience, le suivisme des journalistes est nourri par la promesse de récompense — prestige et accès augmentés et avancement de carrière. Être proche de Henry Kissinger, écouter ses chuchotements à bord de l’avion vers des destinations glamour a séduit de nombreux scribes. Plus pertinent encore est Michel Onfray dans Théorie de la dictature, influencé par 1984 et La ferme des animaux de George Orwell et Discours de la servitude volontaire de La Boétie : « Depuis qu’elle existe, la presse est moins un instrument d’information qu’un dispositif idéologique. Elle peut informer, bien sûr, mais jamais de manière neutre », car les médias sont des entreprises qui répondent d’abord aux besoins de leurs propriétaires, financiers ainsi que politiques. N’ayant pas les moyens de « contredire ces données » (le New York Times disant que Saddam est prêt à faire exploser une bombe atomique) ni de réduire le « grand écart entre le réel et l’idéologie », le peuple reste à la merci des médias.

Sauve qui peut.

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