La pertinence du Bloc

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, ne pouvait pas ignorer la portée de ses mots lorsqu’il a déclaré, à la fin du débat de TVA mercredi soir, que les électeurs du Québec avaient le choix d’opter « pour des femmes et des hommes qui [leur] ressemblent ». La plupart des francophones auront certainement compris qu’il employait le verbe « ressembler » dans un sens figuratif, mais l’idée même d’invoquer l’allure physique des candidats bloquistes a choqué bon nombre d’électeurs québécois. Sans parler du tollé que de tels propos ont suscité dans le reste du Canada. Il y avait d’autres façons de faire passer le message sans lancer ce qui a été interprété comme une flèche visant ceux qui portent le hidjab ou le turban, dont le chef néodémocrate Jagmeet Singh, qui accuse M. Blanchet de semer la division.

Déjà, le slogan du Bloc québécois — « Le Québec, c’est nous » — semble un peu trop nombriliste pour que les non-francophones et les minorités culturelles s’y reconnaissent. Parmi les candidats du Bloc, j’en ai compté quatre qui sont issus d’une minorité visible. Et ils se présentent tous dans des châteaux forts libéraux. M. Blanchet a manqué une occasion lors du débat de se montrer plus conciliant envers tous ceux qui ne font pas partie la majorité.

Cette omission ne lui fera pourtant pas mal auprès de l’électorat francophone, qui semble retourner tranquillement au bercail après l’avoir déserté pendant quelques années. La remontée de la formation souverainiste depuis que M. Blanchet en a pris les rênes en janvier dernier est impressionnante. Pendant que son cousin provincial, le Parti québécois, peine toujours à se relever de la pire défaite électorale de son histoire, le Bloc ne cesse de grimper dans les sondages. Tombé à 12 % des appuis en mars 2018 — peu après que sept de ses députés eurent claqué la porte sous le leadership de Martine Ouellet —, le Bloc s’est hissé à 21 % au Québec selon un sondage Léger publié cette semaine. Chez les électeurs francophones, le Bloc se retrouve maintenant dans une course à trois avec le Parti libéral de Justin Trudeau et le Parti conservateur d’Andrew Scheer.

Cette remontée n’est certes pas étrangère aux qualités de communicateur que possède M. Blanchet. Mais elle témoigne aussi d’une certaine lassitude des électeurs québécois envers les autres formations. Après avoir misé sur les néodémocrates de Jack Layton en 2011, pour ensuite donner une chance aux libéraux de M. Trudeau en 2015, bon nombre de bloquistes qui avaient regardé ailleurs semblent avoir conclu que la formation souverainiste a toujours sa place à Ottawa. Selon un sondage Angus Reid, lui aussi publié cette semaine, le Bloc mène maintenant dans les vingt circonscriptions québécoises qui avaient connu les courses les plus serrées en 2015. Le NPD l’avait emporté dans neuf de ces circonscriptions aux dernières élections, le PLC en a gagné cinq, tout comme le Bloc. Le PCC n’en a remporté qu’une. Si l’échantillon dans chacune des circonscriptions était trop petit pour y prévoir le résultat du vote du 21 octobre prochain, les intentions de vote dans l’ensemble de ces circonscriptions illustrent la tendance. Le Bloc a repris du poil de la bête, alors que le NPD est en chute libre.

Cela ne veut certainement pas dire que le Bloc va balayer le Québec dans deux semaines. Ni que la formation souverainiste va terminer la course dans la Belle Province en première place. Le Bloc peut espérer regagner confortablement le statut de parti officiel à la Chambre des communes. En cas de victoire libérale ou conservatrice minoritaire, une présence accrue du Bloc en Chambre pourrait aussi servir à mettre de la pression sur le prochain gouvernement fédéral pour qu’il prenne au sérieux les revendications du gouvernement Legault concernant l’immigration, la non-ingérence d’Ottawa dans une contestation de la loi sur la laïcité, l’adoption d’une déclaration de revenus unique et l’application de la Charte québécoise de la langue française dans les entreprises sous autorité fédérale.

Cependant, un piège attend M. Blanchet. Il ne peut pas éviter de parler de la souveraineté sans que la base électorale du Bloc se révolte. Si l’aile modérée du Bloc s’est dressée contre Mme Ouellet parce qu’elle insistait trop sur le combat indépendantiste, M. Blanchet pourrait vite découvrir qu’il n’en parle pas assez au goût des militants. Hélas ! Le Bloc fait face au même dilemme que le PQ. Plus il parle de souveraineté, moins les électeurs québécois se reconnaissent en lui ; mais s’il n’en parle pas assez, la grogne s’installe vite chez les militants. Tôt ou tard, M. Blanchet sera rattrapé par cette même dynamique. Son vrai test viendra après les élections.

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