Une créance

Il a fallu trois années à Tamara Kotevska et Ljubo Stefanov pour filmer leur documentaire Le royaume des abeilles (Honeyland), une fable écologique en chair et en os d’une sensibilité qui n’a rien à envier à L’homme qui plantait des arbres. Le film, à l’affiche chez nous depuis peu, nous transporte en Macédoine du Nord, dans un village à l’abandon où Hatidze Muratova s’occupe seule de sa mère vieillissante et de ses abeilles, qu’elle soigne chaque jour avec abnégation. Elle élève ses ruches à l’ancienne, récoltant patiemment le miel, un petit pot à la fois, en prenant grand soin de ne pas spolier les ouvrières.

Un jour, une famille d’éleveurs bovins plante sa caravane sur le terrain voisin, un couple et ses sept enfants. Leur troupeau ne suffit pas à nourrir toutes ces bouches, alors la famille, imitant la voisine, installe des ruches dans l’espoir de vendre du miel à un marchand gourmand et manipulateur venu de Skopje, la capitale — un personnage qui ne s’invente pas. Il faut récolter rapidement le miel, donc, alors les apiculteurs débutants brusquent les abeilles. Hatidze les avertit : cela finira par tuer la colonie, on ne peut pas voler les abeilles, il faut être reconnaissant, à l’écoute, respecter l’équilibre délicat de la ruche. Mais l’appât du gain et, surtout, la peur d’avoir faim l’emportent. Les ruches s’effondrent, décimant aussi celles d’Hatidze. Lorsqu’il ne reste plus rien, la famille repart. Hatidze reste seule au pied de sa montagne, à veiller sa mère au plus creux de l’hiver. Au printemps, lorsque sa mère a rendu son dernier souffle, elle quitte le village pour de bon.

Ce film est une prouesse documentaire. On jurerait une mise en scène tant les rebondissements qui ponctuent le récit sont évocateurs. Ils illustrent, à une échelle minuscule, le drame qui se vit aujourd’hui à l’échelle planétaire : le rapport malade qu’entretiennent les sociétés humaines avec les écosystèmes, leur déni devant les conséquences pourtant prévisibles de leurs actions, ainsi que la misère qui contraint à prendre tout de suite ce qui devrait être cultivé, préservé dans la durée. La patience est un luxe dans un monde où l’on fabrique la rareté pour les plus humbles et où le pouvoir refuse de renoncer aux privilèges conférés par l’abondance.

Lundi, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, présentait son plan pour l’avenir de l’industrie forestière, affichant fièrement son intention d’accroître la coupe forestière et de faciliter l’accès de l’industrie à l’exploitation des forêts. Son plan favoriserait même la captation du CO2. Il l’a dit sans rire. On prévoit en effet de « gérer la forêt » en coupant plus de bois dans les forêts d’arbres matures, améliorant ainsi leur capacité de capture du carbone. En gros, on veut raser plus de vieux pour planter du neuf, parce que le neuf, c’est toujours mieux. Ce saut périlleux argumentaire donne le tournis, mais le gouvernement caquiste nous a habitués à cette gymnastique. Elle revient immanquablement pour donner des reflets verts à des projets qui iront de l’avant de toute façon. Le ministre de l’Environnement, Benoit Charrette, nous en a fait la démonstration encore la semaine dernière en affirmant que le troisième lien contribuerait à réduire les émissions de GES — rien de moins.

Le problème, c’est que les scientifiques ne semblent pas partager l’avis du ministre Dufour. Couper plus de bois dans les forêts, explique-t-on, n’améliore pas en soi la capacité de capture du carbone. Comme l’expliquait Luc Bouthillier, professeur de politique forestière à l’Université Laval, dans une entrevue accordée au 15-18 mardi, le raisonnement du ministre comporte un raccourci : s’il est vrai que les arbres matures captent moins de carbone, n’oublions pas qu’il faut du temps, parfois des décennies, pour qu’un jeune arbre grandisse et devienne apte à séquestrer le carbone. De plus, dans une capsule de Découverte sur la compensation de l’empreinte carbone, diffusée, comme par hasard, la veille de l’annonce du ministre Dufour, on soulignait que les arbres ayant une croissance rapide ont un bois de plus faible densité. Ils stockent donc le carbone moins longtemps. Le plan du ministre fait aussi l’impasse sur les risques que représentent les coupes pour la biodiversité et l’équilibre des écosystèmes. Mais bien sûr, on ne peut pas voir cela lorsque les questions écologiques ne sont que de simples paramètres comptables qui infléchissent, mais à peine, les projets d’exploitation du territoire.

Comme Hatidze par l’impatience de ses voisins, nous sommes perpétuellement coincés par cet empressement à exploiter la nature et ses fruits pour jouir du temps et des ressources empruntées. Ce n’est pas un hasard si l’on parle de « dette carbone » lorsque l’on désigne la capacité d’absorption des forêts. C’est bien de cela qu’il s’agit : une dette, qu’il nous faut honorer avant qu’il soit trop tard. Peut-être faudrait-il pour cela repenser notre rapport à la nature, en prenant au sérieux cette notion de créance, d’imputabilité ; en reconnaissant qu’on ne peut s’inscrire dans les écosystèmes sans respecter des conditions strictes et essentielles. Sinon, les collectivités humaines finiront tôt ou tard par s’effondrer comme des ruches que l’on pille.

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6 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 4 octobre 2019 08 h 06

    La plantation d'arbres sur le marché de la bonne conscience

    Le nombre de vols d'avions augmente rapidement partout sur la planète. C'est vrai tant en Chine qu'ici. Les émissions de GES des voyageurs québécois qui empruntent le ciel ont augmenté bien davantage que celles des automobilistes au cours des 30 dernières années. Pour se donner bonne conscience, certains voyageurs aériens achètent des arbres. Comme si la nature était à ce point agressée qu'elle n'était plus capable de se réensemencer sans aide artificielle, sans intervention humaine, sans plantation. Comme si les entreprises qui ont procédé à des coupes à blanc n'avaient pas la responsabilité directe de favoriser la régénération des forêts.

    Cette « compensation » est un leurre, une illusion. Puisque les forêts sont capables de se régénérer naturellement. Et parce que les arbres en mourant rejettent leur carbone sous forme de méthane. Une fraction des arbres coupés est transformée en planches et une fraction de ces planches persisteront cent ans avant d'être enfouies ou brûlées. Cette captation du carbone est donc temporaire.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 octobre 2019 09 h 04

    Documentaire ou documenteur ?


    Je suis allé voir ce film, «Le royaume des abeilles» («Honeyland»). C'est un film progressiste, dont le message est pertinent. Rien à redire là-dessus.

    Cela dit, on le classe dans la catégorie des documentaires, ce qui est étonnant, car toute l’histoire semble arrangée avec le gars des vues. Pour moi, il s’agit plutôt d’un film de fiction avec acteurs non professionnels.

    Quand les veaux tombent malades, cela sonne faux. Quand l’apicultrice perd sa mère, cela sonne faux (même les larmes sont factices). Les réalisateurs ont voulu dramatiser l’histoire, pour captiver. C’est bien, mais peut-on encore parler d’un documentaire?

    • Nadia Alexan - Abonnée 4 octobre 2019 11 h 19

      À monsieur Sylvio Le Blanc: Ce n'est pas important si le film est un documentaire ou autre chose fictive. Le fait qu'il sonne l'alarme contre la façon dont on abuse de la nature pour le profit à court terme le rend assez urgent. "It's a wake-up call," un réveil impératif contre notre lassitude envers les changements climatiques.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 4 octobre 2019 15 h 57

      Pour moi, cela a de l'importance. À lire: https://fr.wikipedia.org/wiki/Documentaire

      La Macédoine du Nord a présenté ce film aux Oscar dans la catégorie « Oscar du meilleur film international »:
      https://www.hollywoodreporter.com/news/2020-oscars-north-macedonia-selects-honeyland-international-feature-film-category-1234863

  • Henri Jacob - Inscrit 4 octobre 2019 10 h 24

    Dufour manipulé

    Bravo Mme Lanctôt pour cet article.

    Je n'ai pas visionné le film, mais pour ce qui est du plan du ministre Dufour sur l'avenir de l'industrie de la matière ligneuse démontre clairement qu'il est malicieusement manipulé par ses hauts fonctionnaires ingénieurs forestiers au MFFP.

    La plupart de ces fonctionnaires sont les même mis en place par Luc Blanchette l'ex-titulaire de ce ministère qui le conseillaient avec la même vision basée uniquement sur la fibre de bois et ignorant totalement toutes les autres composantes des écosystèmes forestiers.

    Ces mêmes individus,  ing. for., sont aussi à la tête des principaux comités de gestion forestière, mais aussi ceux des espèces fauniques menacées comme le caribou et ils ne cessent de s'opposer vicieusement à la création d'aires protégées, en refusant de transmettre au MDDECC les informations nécessaires à l'avancement des dossiers, tout en prétendant y collaborer.

    Il serait à peu près temps que les journalistes questionnent ces conseillers biaisés en commençant par le directeur général de la Direction générale des mandats stratégiques au MFFP, l'ingénieur forestier Francis Forcier. On pourrait ainsi découvrir l'ampleur des pouvoirs (underground) de ces marionnettistes professionnels.

  • Pierre Valois - Abonné 4 octobre 2019 10 h 30

    Nos cinquante dernières années en foresterie

    Je n’ai pas encore lu de statistiques faisant état du nombre d’arbres, distingués selon les espèces, que le gouvernement, mais surtout les forestières ont semés au Québec depuis 50 ans. Diversité nous chante-t-on, sur toutes les lignes de la portée forestière. Sans grand risque de me tromper, je parierais que plus de 90 % ont été des résineux, surtout ceux à croissance la plus rapide, pour faire revenir les faucheuses d’arbres plus d’une fois par siècle sur les mêmes parcelles. Alors, quand le ministre nous dit qu’il est prêt à faire de la prise d’otages et de la séquestration de carbone, il me fait rigoler. Lui, un terroriste luttant contre les gaz à effet de serre.? Que de la flatulence verbale. Quand, tout jeune, d’autres enfants m’importunaient je leur disais «  Va donc petter dans les fleurs ». Je lui dis aussi cela à ce ministre.

    Dans mon Outaouais, combien de forêt de feuillus ai-je vu remplacer par des épinettes, de la noire à la blanche, qui comme en musique valent plus que le cayer, le chêne ou le noyer et qui ne sont que les quadruples croches de cette symphonie de fin du monde.

    Allez, publiez ces données sur ces transplantations. Faites-nous connaître les superficies de feuillus variés que vous avez coupées pour les remplacer par les porteurs de gomme de sapin et d’epinette