Le rapt d’une main noire

Mardi soir, je passais rue Sherbrooke devant le vieux pavillon Michal et Renata Hornstein du Musée des beaux-arts de Montréal. Le Mât totémique des pensionnats de l’artiste Charles Joseph me toisait de toute sa hauteur. Mais je n’avais d’yeux cette fois que pour le trou béant laissé par sa main gauche disparue, toute noire avec des ongles rouges, volée dans la nuit du 19 au 20 septembre. Un membre fantôme.

On aura vu son image circuler en boucle sur les réseaux sociaux, sur appel à tous pour récupérer l’organe de bois manquant. Charles Joseph, membre de la nation kwakiutl dans l’Ouest canadien, avait prêté son œuvre en 2017. Le MBAM n’en était pas le propriétaire. Ses dirigeants auront eu chaud. Le sculpteur aussi.

Cette main coupée semblait un écho symbolique au rapport accablant du commissaire Jacques Viens sur la discrimination systémique envers les Autochtones, comme aux excuses de François Legault proférées cette semaine au nom du peuple québécois avec vagues promesses de faire mieux à l’avenir. Ce n’était guère le moment idéal pour dépouiller le Mât totémique des pensionnats, entendons-nous sur ce point précis.

Le rapt avait été capté par des caméras de surveillance du musée, mais en pleine nuit, ses auteurs étaient difficilement identifiables sous leurs capuchons. Reste que la nuit du 1er au 2 octobre, nos deux larrons (à l’identité inconnue), piteux, ont déposé la main devant le musée, assortie d’une lettre en anglais bafouillant des excuses. Fortement imbibés à 3 heures du matin, ignorant la gravité du larcin et la portée symbolique de leur prise, ils avaient fait une connerie, qui ne visait nullement à narguer les Premières Nations. Dont acte !

La vulnérabilité de l’art public

Fin de l’histoire sur happy end avec le Musée qui retire sa plainte ? En partie, car l’événement relance le dossier des œuvres d’art exposées aux quatre vents. Fruit d’un pacte de confiance entre les institutions, les villes et les citoyens, l’art public se révèle hautement vulnérable. Le sublime Soleil de l’Américain Dale Chihuly, non loin du totem, arbre de verre fragile, chouchou des Montréalais, n’est pas à l’abri des assauts.

Au Musée des beaux-arts de Montréal, Sylvie Lacerte, conservatrice d’art québécois et canadien, précise que des branches de ce Soleil ont déjà été abîmées par d’autres ivrognes. « L’artiste avait prévu le coup, en laissant des pièces de rechange. Même une tempête de grêle pourrait abîmer l’œuvre. »

Durant La balade pour la paix en 2017, circuit d’art public du MBAM rue Sherbrooke, par deux fois des plaisantins s’étaient pendus au panier d’une sculpture de Richard Prince, qui avait plié. Des restaurateurs du Musée réparent les méfaits. Ainsi va la vie.

Les délits ont lieu surtout la nuit, à l’heure où tous les chats sont gris sur la chaussée déserte. Le MBAM éclaire son Jardin de sculptures sur l’avenue du Musée, sortant les œuvres de la pénombre. « Dans ce jardin, il n’est jamais rien arrivé. Certains s’assoient sur la vache de Joe Fafard, mais il l’a faite solide… Les gens comprennent que l’art public appartient à tout le monde et le respectent en général. Pas question d’arrêter d’exposer dehors. C’est trop important. On assume la part de risque », conclut Sylvie Lacerte.

Reste que la mésaventure de la main totémique éclaire la vulnérabilité de l’art public, qu’il relève des institutions privées ou de la Ville. Dans le champ des œuvres municipales, le vandalisme affecte surtout les statues, pour des raisons politiques, comme celle de John A. Macdonald, ancien premier ministre canadien jugé par plusieurs raciste et colonialiste. Mais en juillet dernier, la verrière de Marcelle Ferron à la station de métro Champ-de-Mars fut fracassée à coups de roches. En 2017, une sculpture de Pascale Archambault avait été tronçonnée dans un parc de Rivière-des-Prairies. Parfois des graffitis déparent les œuvres.

Dans plusieurs villes occidentales, l’art s’expose désormais aux regards des passants, donnant accès aux beautés sculpturales et murales même à ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un musée. On parle d’une démarche d’éducation citoyenne à long terme, débouchant sur une évolution collective. Vingt ans auparavant, ils auraient été sans doute plus nombreux à donner des coups de pied dans le bronze et la vitre. Au cours des décennies 1960 et 1970, voire au-delà, bien des pièces d’art public à Montréal ou ailleurs se voyaient démolies sans état d’âme quand le bâtiment derrière se trouvait une nouvelle vocation. Ou elles étaient laissées simplement à l’abandon au gré des intempéries.

Il y aura toujours des malfaisants, saouls ou pas, pour s’en prendre aux œuvres du chemin, mais les consciences s’éveillent, mine de rien. À mettre au crédit du pouvoir de l’art qui éclaire les rétines sur sa chaussée. La sculpture adoucit parfois les mœurs, comme la musique…

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