Les revenants

Le journalisme produit parfois de beaux hasards objectifs. Le jour même (lundi 30 septembre) où paraissait, dans Le Devoir, un entretien avec l’historien Gilles Havard, auteur d’une monumentale Histoire des coureurs de bois et du plus récent L’Amérique fantôme (Flammarion, 2019), on retrouvait, à la une de ce quotidien, la bouille sympathique de Zachary Richard, vigoureux survivant de cette autre Amérique, française et hybride, toujours enfouie dans les couches profondes de l’imaginaire québécois. La Louisiane des Cajuns n’étant qu’un cas d’espèce d’une pénétration linguistique beaucoup plus vaste.

Lorsque Régis de Trobriand, Français d’origine bretonne et colonel dans l’armée américaine, se rend dans le Dakota du Nord, aussi tard qu’en 1867, il est frappé, relate Havard, « par l’omniprésence, le long du Missouri, de sa langue natale », phénomène qu’il attribue « à la grande infusion de sang canadien dans les tribus ». Dans le Nord, au même moment, le chef d’une succursale britannique et sa clique d’affairistes créaient, autour d’un chemin de fer, une manière de pays bancal au nom duquel ils allaient bientôt écraser militairement les Métis de langue française.

À la suite de Lévi-Strauss, qui faisait lui-même écho au Cœur des ténèbres de Conrad, Havard parle d’une période « conradienne, indécise […], durant laquelle les cultures indigènes et celles des envahisseurs ou colonisateurs ont cohabité, nouant des relations tantôt amicales, tantôt hostiles, et où le sort des premières n’était pas définitivement scellé ». Dans les « individus d’origine européenne » qui, pendant quelque trois siècles, ont vécu à l’enseigne d’un tel statu quo, il voit « de bonnes incarnations de ce « moment » conradien. » Familiers des œuvres de Denis Vaugeois, de Serge Bouchard et de Jean Morrisset, nous savons aujourd’hui que ces individus qui trappaient et commerçaient dans l’immense territoire situé à l’ouest du Mississippi, et qui y servaient d’intermédiaires entre les nations indiennes et la civilisation blanche, parlaient majoritairement le français, ou une des dérivations vernaculaires de cette langue, « mischif », « paw paw french » et autres patois.

Jusque dans les années 1840, à bord des bateaux à vapeur qui remontent le Missouri pour le compte de l’American Fur Company (AFC), le français est la principale langue d’usage. Le gros du contingent qui va se disperser dans le pays indien, avec chacun son fusil et quelques pièges à castors, est d’origine canadienne-française, et l’AFC vient recruter bon nombre de ces jeunes gens à Montréal et aux environs.

Cela paraît trop simple aux yeux de certains : l’idylle française, puis le rouleau compresseur de la Manifest destiny. Rectitude politique oblige, il est désormais de bon ton d’affirmer que les Français étaient de toute manière trop peu nombreux pour soumettre les Indiens. Mais au-delà des considérations stratégiques, de réelles affinités ont tissé ces liens, de l’avis même des observateurs anglo-saxons à qui une telle proximité n’inspirait que dédain et condescendance. Janet Lecompte, dans son introduction à French Fur Traders & Voyageurs in the American West (University of Nebraska Press, 1997), rappelle que les préjugés abondaient, et cite même un commentateur du nom de Wyeth qui remarquait que ces peuples avaient peut-être plus en commun qu’on ne le croyait, les « Français raffinés » aimant eux aussi la guerre et les femmes qui se peignent le visage (!)…

La nouvelle étude de Gilles Havard, qui donne un ouvrage superbe, accompagné d’une éblouissante iconographie et d’un appareil de notes et de références presque intimidant à force d’impressionner, se présente sous la forme de dix mini-biographies faisant la part belle à une poignée de ces « remarquables oubliés » qu’on est évidemment porté à opposer aux Davy Crockett, Daniel Boone, Jim Bridger et Kit Carson, célébrés par la culture états-unienne comme autant de mythes d’un folklore national toujours prégnant, là où leurs pendants francophones, les Provost et les Charbonneau, ont sombré dans les limbes. Il y a, dans cet effacement systématique, un peu plus que l’effet du privilège bien connu voulant que le vainqueur impose sa version de l’histoire. Des questions morales seraient aussi en jeu. « De façon générale, écrit Havard, l’histoire occidentale a dépeint ces hommes comme des figures de la dissolution, impropres, comme tels, à la postérité. »

Toussaint Charbonneau qui, dans la soixantaine avancée, possédait encore assez de vitalité pour poursuivre ses deux jeunes épouses indiennes autour du poste de traite de Fort Clark, et Étienne Provost, dont l’amour du whisky n’avait rien à envier à celui du capitaine Haddock, pourraient-ils même encore servir de héros nationaux à notre époque pudibonde ? Si Charbonneau paraît condamné d’avance, Provost pourrait sans doute être récupéré dans le cadre de la lutte contre la grossophobie…

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

3 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 5 octobre 2019 04 h 15

    Les anglais réécrivent l'histoire depuis belle lurette

    Je le dis et le redis, l'anglais gagne seulement à cause de leurs «french-bashing» incessants. Il est très fort aux États-Unis en particulier mais est aussi évidemment présent au Canada. Leurs stratégies sont nombreuses et complexes. Une stratégie qui rend la société plus vivable est leur utilisation de la distraction par gentillesses. Les anglais vont aider les francophones et autres de sorte que les autres francophones ne soient pas spécialement utile (sauf pour l'usage du français bien sûr). Une autre stratégie, qui est utilisée lorsque les francophones n'ont pas encore de racines solides est d'éliminer les quelques francophones qui n'ont pas peur de parler français. Ceci peut se faire par «accidents» ou par de fausses accusations de toutes sortes.

  • Léonce Naud - Abonné 5 octobre 2019 05 h 47

    Français et Sauvages : « un seul et même sang »

    En 1755, les Iroquois de Kahnawake ont répondu aux Britanniques de New-York qui leur demandaient de rester neutres dans le conflit entre l’Angleterre et la France : « Les Français et nous sommes un seul et même sang et où ils mourront, nous mourrons aussi. » (Northern Armageddon, D. Peter MacLeod)

  • Pierre Rousseau - Abonné 5 octobre 2019 08 h 47

    Effacement de l'Histoire

    Si on parlait français dans l'ouest, ce n'est pas parce que les Canadiens voulaient envahir le pays mais parce qu'ils étaient des gens d'affaire qui désiraient faire du commerce avec les gens de la place, les peuples autochtones. Souvent ces commerçants prenaient épouse là-bas et profitaient de leur acceptation par les communautés pour avoir l'exclusivité du commerce, ce qui était très profitable. Le commerce dans l'ouest a commencé bien avant la fin de la Nouvelle-France et c'était la plupart du temps des Canadiens qui s'y rendaient pour commercer. Il n'est donc pas surprenant qu'au milieu du XIXe siècle, ils étaient encore là, se plaisant dans leur vie avec les peuples autochtones.

    Ce qu'on dit moins c'est que ces Canadiens connaissaient très bien le territoire et ce sont eux qui ont servi de guides aux « explorateurs » comme Lewis & Clarke, Simon Fraser, Alexander Mackenzie etc. On les a effacé de l'Histoire pour faire croire que c'étaient des anglos qui avaient effectivement « découvert » le territoire... Les Canadiens étaient des citoyens inférieurs, comme leurs concitoyens autochtones, méprisés des « Anglais » mais un mal nécessaire pour communiquer entre le nouveau pouvoir colonial et les peuples autochtones pour, en fin de compte, s'emparer du territoire.