L’autre bombe

Au moment où je vous invitais, la semaine dernière, à relire l’œuvre d’Yves Thériault paraissait, aux Presses de l’Université de Montréal, Le retour du risque nucléaire, un opuscule du politologue Michel Fortmann. J’ai vu un signe dans cette coïncidence : je devais absolument mettre la main sur Si la bombe m’était contée (Les éditions du Jour, 1962), un recueil de nouvelles de Thériault, épuisé depuis longtemps. Je l’ai finalement trouvé à la bibliothèque Rina-Lasnier, à Joliette, et je n’ai pas regretté mes efforts.

La bombe qui menace, aujourd’hui, a pris le visage du réchauffement climatique. Elle semble si terrifiante qu’elle fait oublier les autres fléaux qui affligent le genre humain. Nous devons nous mobiliser pour la cause environnementale, évidemment, mais nous aurions tort, moralement, de mettre tous nos œufs dans ce panier, pendant que des milliers d’enfants meurent, chaque jour, de malnutrition et de maladies causées par la pauvreté. La cause climatique, fondamentale, ne doit pas nous aveugler ; elle ne résume pas ce qui va mal dans le monde.

L’horloge de l’apocalypse

Dans ma jeunesse, c’est la bombe atomique qui cristallisait nos craintes de fin du monde. Des films catastrophes racontaient une apocalypse nucléaire que Sting tentait de conjurer en chantant Russians. Une hystérie collective remplaçant l’autre, peut-on croire, aujourd’hui, en avoir fini avec la bombe finale d’hier ?

« La revue Bulletin of the Atomic Scientists a fait avancer, en janvier 2018, les aiguilles de la fameuse “horloge de l’apocalypse”, qui symbolise l’imminence d’un cataclysme planétaire, à deux minutes avant minuit, en raison surtout d’un risque accru de conflit nucléaire, écrit Michel Fortmann. L’aiguille n’avait pas été aussi proche de minuit depuis 1953, au plus fort de la guerre froide. »

Il y a, aujourd’hui, moins d’armes nucléaires qu’en 1986, année où le stock mondial a atteint un sommet, où la chanson de Sting cartonnait et où j’avais 17 ans, mais, note le politologue, « il faut rappeler que le nombre d’armes nucléaires encore disponibles dans les arsenaux des neuf puissances nucléaires s’élève à 17 000, plus qu’assez pour renvoyer la plupart de nos sociétés à l’âge de pierre. » La bombe d’Hiroshima avait une puissance de 15 kt ; les bombes actuelles atteignent des forces de 150 à 400 kt. Et le risque qu’elles éclatent n’a pas disparu. La semaine dernière, à l’ONU, le premier ministre pakistanais disait craindre une guerre nucléaire avec l’Inde comme conséquence du conflit qui oppose les deux pays au Cachemire.

On parlait, pendant la guerre froide, d’équilibre de la terreur et de dissuasion. Les États-Unis et l’Union soviétique devaient se contenter de se regarder en chiens de faïence parce qu’une attaque de l’un contre l’autre aurait mené à leur destruction mutuelle assurée. Fortmann montre bien que cet équilibre était fragile et est passé près du point de rupture à plusieurs reprises, notamment à Cuba en 1962.

Les mouvements pacifistes de l’époque militaient pour le désarmement radical. Ils ont eu leur utilité, mais, malheureusement, on ne peut pas désinventer la bombe, et les États qui la possèdent craignent de se rendre vulnérables en l’abandonnant. L’idée d’une maîtrise diplomatique des armements, axée sur la norme de la non-prolifération et sur l’engagement d’une utilisation strictement défensive des armes nucléaires, semble plus réaliste et a fait ses preuves à ce jour.

Un cri d’angoisse littéraire

Les neuf États nucléaires sont les suivants : États-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Israël, Pakistan, Inde et Corée du Nord. L’Iran est tenté de rejoindre ce groupe. Ces États, note Fortmann, respectent, pour le moment, la logique de la dissuasion et de l’utilisation défensive de la bombe, mais l’équilibre est précaire, et les États-Unis de Donald Trump ne contribuent pas à sa stabilité en affirmant vouloir moderniser leur arsenal. Aussi, conclut Fortmann, une relance de la politique internationale de maîtrise des armements devrait être à l’ordre du jour et, pour cela, une nouvelle mobilisation des opinions publiques s’impose.

Pour prendre conscience de l’absolue folie d’une guerre atomique, les nouvelles de Thériault regroupées dans Si la bombe m’était contée n’ont rien perdu de leur force. Le regretté écrivain, doté d’une remarquable puissance d’invention et d’une fine connaissance de la psyché, imagine avec brio les ravages de la bombe sur la Côte-Nord, à Montréal, à Paris, à New York, à Moscou et à Florence. D’un coup, raconte-t-il, « le monde éclate », la vie s’arrête et la mort se répand, sur les bons comme sur les méchants. Ce saisissant « cri d’angoisse » littéraire doit être réédité. Il nous aide à comprendre que, pour survivre, l’humain doit neutraliser toutes sortes de bombes.

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