Se battre pour sa place dans son propre pays

Pour bien des Québécois, la « crise de Val-d’Or » a commencé avec le reportage d’Enquête, en octobre 2015, qui relayait la parole de femmes brutalisées et violées par la Sûreté du Québec. Pour nombre de communautés autochtones locales, la crise était déjà bien présente et durement vécue depuis bien des générations.

D’abord, on a pris possession des terres. Ensuite, on a pris les enfants. Les oblats ont ouvert le pensionnat de Saint-Marc-de-Figuery, tout près d’Amos, dès 1955. Françoise Ruperthouse, aujourd’hui intervenante au Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, sait très bien ce que les pensionnats ont fait à la communauté. Après une petite enfance passée auprès de ses parents dans la forêt, elle y a été amenée de force, toute jeune, comme bien des enfants de la région. Elle sait aussi qu’après la douleur de la séparation, ses parents n’ont plus jamais été les mêmes.

« Petite, on m’appelait l’enfant terrible. J’étais celle qui refusait d’obéir », me confie-t-elle en riant. « Je détestais, et j’ai toujours continué de détester, l’injustice. C’est ce qui m’a amenée à vouloir aider ma communauté, et à aller vers la politique pour défendre les miens. » Élue au conseil de bande de Pikogan entre 2011 et 2017, elle fait partie des trop rares femmes à avoir accès au leadership d’une Première Nation sous le système de gouvernance imposé par la Loi sur les Indiens. Elle est maintenant représentante de la nation algonquine au conseil de Femmes autochtones du Québec.

Si, traditionnellement, l’esprit libre, curieux et engagé d’un enfant avait été célébré dans sa culture d’origine, défier l’autorité n’était déjà plus très bien perçu durant l’enfance de Françoise. « Les curés allaient prôner l’obéissance dans les communautés, depuis très longtemps — et pas seulement dans les pensionnats », m’explique-t-elle. Heureusement, si la flamme de la résistance a manqué d’oxygène pendant des générations, elle ne s’est jamais complètement éteinte.

Les survivants des pensionnats ont peu à peu désappris l’obéissance aveugle et la soumission pour mieux se reconstruire. La Fondation autochtone pour la guérison, créée en 1998 pour appuyer les ex-pensionnaires et leurs familles partout au pays, a contribué à libérer la parole et à marteler dans les coeurs et les esprits que les injustices n’étaient pas acceptables, qu’il ne fallait plus les encaisser dans le silence. En 2010, le gouvernement Harper lui a coupé les vivres, au beau milieu des travaux de la commission Vérité et Réconciliation. Mais l’appétit de la dénonciation, porté par la guérison collective entamée, allait continuer à transformer la société.

Après la dénonciation des pensionnats sont venues les accusations contre les communautés religieuses, qui avaient régné pendant des décennies en rois et maîtres sur des peuples entiers. Françoise me parle du cas du père Edmond Brouillard, condamné en 1996 à cinq ans de prison pour avoir agressé sexuellement six enfants algonquins en Abitibi. Elle me dit que des dizaines d’autres dénonciations ont été recueillies pour l’action collective autorisée l’an dernier contre les oblats. Quand un curé est entré dans la tente de sa mère, il y a plusieurs décennies, s’élever contre l’Église était alors inimaginable. Aujourd’hui, les choses ont bien changé.

De nos jours, des femmes autochtones violentées par des policiers peuvent parler à un média national et voir leur témoignage bouleverser le Québec. Avec la commission Viens, des communautés entières se sont jointes à elles pour dénoncer non seulement les services de police, mais aussi la DPJ, les services de santé et les services sociaux, les établissements carcéraux et le système de justice. Le premier ministre s’est excusé au nom de l’État québécois des sévices infligés au fil du temps et a promis d’étudier sérieusement les 142 appels à l’action du rapport déposé en début de semaine.

Même si les suites du rapport sont pour l’instant dans les mains du gouvernement, Françoise sait que la Commission a déjà eu son effet en Abitibi et un peu partout. Pour elle, chaque Autochtone qui est venu témoigner est un Autochtone qui a pris encore un peu plus l’habitude de la dénonciation. Elle sait qu’il faudra continuer à lutter pour briser le cycle de la « bienveillance » gouvernementale qui fait éclater les familles, des pensionnats de jadis aux services sociaux contemporains. Elle sait qu’avec le temps, ils seront de plus en plus nombreux à le faire avec elle.

Malgré tout, Françoise insiste pour ne pas oublier les femmes qui ont dénoncé la SQ en 2015, qu’elle continue de côtoyer. Elles n’ont pas obtenu justice, et la vie de plusieurs d’entre elles est toujours aussi brisée — alors que certains des policiers accusés ont même obtenu des promotions. « Comment fait-on pour assurer leur sécurité et leur bien-être après qu’elles sont venues témoigner ? Les personnes brutalisées, on s’occupe d’elles comment, maintenant ? » Même avec le dépôt du rapport, la question reste entière.

En terminant, j’ai demandé à Françoise s’il y avait un message qu’elle aimerait envoyer à la population québécoise, qui prendra connaissance du rapport Viens dans les prochains jours. Sa réponse : « J’aimerais que les Québécois comprennent à quel point c’est fatigant d’avoir à se battre pour avoir sa propre place dans son propre pays. J’aimerais qu’ils sachent à quel point nous sommes épuisés d’être abusés et ignorés dans nos droits, de nous sentir invisibles dans la société, alors qu’on est chez nous. »

Il n’y a pas de retour en arrière possible. Les dénonciations continueront à venir. Le respect sera demandé tant qu’il ne sera pas obtenu. Combien de temps encore les Françoise Ruperthouse de ce monde devront-elles s’épuiser pour obtenir ce que les non-Autochtones tiennent pourtant pour acquis ? Cela dépend de notre réelle volonté d’apprendre et de changer.

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10 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 3 octobre 2019 07 h 06

    Horrible et terrible sort fait aux autochtones les réels americains de ce continent. L’excuse de dire que ce sont les anglais de jadis qui firent ce malheur ne passe pas si on y met de la rigueur a exploiter la documentation disponible a ce sujet terrible voire insupportable lorsqu’on s ‘y penche ou lorsqu’on rencontre des autochtones. L’humain est un loup pour l’humain et je fais du tort aux loups en exprimant cela. Merci.

  • Pierre Rousseau - Abonné 3 octobre 2019 08 h 42

    Les victimes abandonnées

    Le sort des femmes autochtones de Val-d'Or n'est pas unique et est le lot de bien des femmes autochtones qui sont victimes de violence et de crimes. La plupart ne porteront pas ces crimes à l'attention des autorités parce qu'elles n'ont pas confiance et ont vu comment les victimes sont traitées par le système judiciaire. Celles qui dénoncent les abus doivent rencontrer des policiers et faire une déclaration alors que leur crédibilité est mise en question par le policier-enquêteur. Si le dossier réussit à franchir cette première étape et est envoyé aux procureurs, encore là, la crédibilité de la victime est remise en cause.

    Outre le fait que certaines des victimes de Val-d'Or n'ont pu identifier le ou les policiers qui les avaient agressées ou que le suspect était décédé (aucune poursuire est possible dans ces cas), les procureurs semblent avoir mis en doute leur crédibilité en décidant qu'ils n'avaient pas de possibilité raisonnable de condamnation. En effet, ils évaluaient leur témoignage face à un policier qui niait les événements et il n'y a pas d'autre expliquation plausible que les procureurs ont douté de la crédibilité des victimes. C'est là où leur appartenance à une nation autochtone joue beaucoup : des avocats de la société dominante jugeaient de la crédibilité de témoins qu'ils ne connaissaient pas et dont la culture leur était étrangère.

    Maintenant, disons que la poursuite est autorisée par les procureurs. La victime doit alors subir tout le processus judiciaire, souvent ayant à témoigner non seulement à l'enquête préliminaire mais aussi au procès et où les contre-interrogatoires sont très humiliants. On tente de les discréditer pour mettre en doute leur témoignage et souvent l'accusé est acquitté. Après, que reste-t-il aux victimes ? Rien. Même si l'accusé est déclaré coupable, la victime est abandonnée et on passe à autre chose. Ne devrait-on pas repenser ces manières de faire ?

    • Lise Bélanger - Abonnée 4 octobre 2019 10 h 58

      Votre commentaire est intéressant. Mais il faut également prendre en compte qu'environ 85% de violences faites aux femmes autochtones, sont faites par leurs proches. D'où la grande difficulté de porter plainte. Bien sur, les actes répréhensibles des policiers doivent être reconnus, mais cela ne réglera pas la principale cause de la violence à l'égard de ces femmes et cela il faut en prendre la mesure, qu'arrive-t-il à la société autochtone?

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 3 octobre 2019 09 h 19

    Bourlamaque

    Né à Malartic, non autochtone, ai grandi à Bourlamaque, fusionnée à Val-d'Or. J'ai remarqué que certains non-autochtones auissi ont à gagner une place dans leur propre pays. Du moment qu'un non-autochtone a une pensée originale, s'il persiste, c'est l'aide sociale qui l'attend! Une sorte de goulag- ghetto de la pensée...parfois, ce Québec. Solidairement avec les autochtones, desquels j'aime apprendre des langues.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 3 octobre 2019 11 h 53

    " de femmes brutalisées et violées par la Sûreté du Québec "


    On peut faire une telle affirmation dans un médias comme Le Devoir sans qu'il n'y ai eu aucune condamnation par un tribunal ?

    On remarque que l'accusé ici n'est pas un individu mais un organisme public.

    Pour reconnaitre que l'organisme " la Sûreté du Québec " ai brutalisé et violé des femmes il faudrait au minimum qu'il y ai de ces membres aient été reconnus coupable de tels choses. Ou que la responsabilité de faits prouvés soit considérée être d'un manque de l'institutions comme tel.

  • Yves Corbeil - Inscrit 3 octobre 2019 14 h 39

    Se battre pour un pays

    Leur cause que vous semblez comprendre parfaitement ressemble à la nôtre, nous les québécois qui se battent pour avoir un pays. Un pays ou il serait possible de vivre finalement libérer du colonialisme et de tous ces inconvéniants, un pays ou les autochtones retrouveraient le même genre de relation qu'ils avaient au début avec les francophones qui sont venu s'établir ici. Une complicité réciproque ou chacun apprenaient de la culture de l'autre, le genre de manière de fonctionner qui serait la même avec tous ceux qui choisissent de venir s'établir au Québec, un pays. Pour cela, il faudrait qu'ils sacrifient le maudit chèque qui vient d'Ottawa, un chèque qui les empêchent de retrouver leur liberté par manque de confiance en leur moyen pour faire sans, comme nos peureux à nous qui pensent qu'ils ne peuvent se passer d'Ottawa et son saupoudrage monétaire.

    Malheureusement, il y a des gens comme vous qui continuent à défendre ce maudit système colonialiste qui fonctionne encore, de façon différente certe mais sur le fond on reste au service des anglais qui dirigent cette confédération d'une époque révolue où les droits individuels priment sur les droits collectifs d'une société saine et prospère. Ça ressemble-tu au monde dans lequel on vit ça, «me, myself and i».

    Au final qu'est-ce qui en résulte, un pays de clans, de tribus, de races, de ghettos sensiblement comme les réserves ou ils ont «parké» les autochtones mais de manière plus subtil. Vous ne vous rendez pas compte que cette façon de procéder ne fait qu'entretenir la méfiance et les conflits au lieu de favoriser l'harmonie, le partage et la coopération pour bâtir une société saine et engager dans la recherche du bien-être pour tous. Du chacun pour soi et au diable l'autre, c'est exactement cela le Canada des hypocrites qui ont mains basses sur tout, en laisse comme les indiens de Val d'Or ou d'ailleurs.

    Un jour, je ne désespère pas, les gens comprendront que la liberté ça pas de prix.