L’icône brisée

Fin 2002, un professeur d’origine française fraîchement débarqué à l’UQAM, Bertrand Jouve, avait observé avec fascination le combat inégal du ministre de la Santé de l’époque, François Legault, contre la toute-puissante Fédération des médecins spécialistes (FMSQ), dont les exigences salariales apparaissaient déjà démesurées. Dans une lettre publiée dans Le Devoir, il se disait frappé par le « silence assourdissant de la société civile » et « l’impression d’isolement du ministre ».

« Le corps des médecins, en tant que groupe social, représente dans l’imaginaire collectif, dans les représentations des Québécois, la dernière icône de la période historique connue sous l’appellation de Grande Noirceur […] Ce qui se joue dans ce dossier, c’est non seulement l’issue du rapport de force entre un gouvernement et un groupe social organisé politiquement, mais, plus fondamentalement, la transformation de la société civile dans son rapport à qui a constitué un des symboles de l’ordre politique et social que l’on pensait révolu », écrivait-il.

M. Legault n’était ni le premier ni le dernier à goûter à la médecine de la FMSQ. Durant les années suivantes, plus particulièrement sous la présidence de Gaétan Barrette, cette dernière a continué à imposer ses volontés, non seulement en misant sur l’aura qui entourait la profession médicale, mais aussi en exerçant un chantage à l’exode qui n’avait aucun fondement.


 

Le retournement de l’opinion publique s’est fait graduellement, mais l’austérité des années Couillard a marqué un tournant. Alors que l’ensemble de la société faisait les frais des compressions budgétaires, les spécialistes exigeaient toujours plus, même si l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) avait constaté dès 2016 qu’ils gagnaient déjà depuis deux ans 15 % de plus que leurs confrères ontariens.

En 2018, Claude Castonguay avait traduit le sentiment général en se disant révolté par la nouvelle entente intervenue entre la FMSQ et le gouvernement Couillard et par les « âneries » qu’il proférait pour la justifier. Le père de l’assurance maladie invitait les médecins spécialistes à conclure un nouveau « contrat social »…

Le premier ministre Legault a raison de penser que les spécialistes ne bénéficieront pas de l’appui de la population si son gouvernement décide de rouvrir l’entente de 2018. Personne ne nie que la profession médicale est exigeante et que ceux qui l’exercent doivent être rémunérés en conséquence, mais l’avidité des spécialistes devient presque suicidaire.

M. Legault a introduit dans le débat un élément qui n’avait jamais été pris en compte dans les négociations précédentes, soit l’écart de rémunération entre les autres professionnels de la santé et leurs vis-à-vis canadiens, qu’il évalue à 9 %. La présidente de la FMSQ, Diane Francoeur, s’en offusque, mais on se demande bien pourquoi les médecins seraient les seuls à avoir droit à la parité.


 
 

Il est vrai que M. Legault a lui-même ouvert les hostilités de façon brutale en évoquant le recours à une loi spéciale d’ici la fin de l’année. Même si les discussions semblent difficiles, ce genre d’ultimatum n’est sans doute pas de nature à améliorer les choses, mais cela signifie clairement que ces négociations se veulent différentes des précédentes.

Même si la nouvelle étude comparative pancanadienne qui a été commandée à l’ICIS n’a pas encore été livrée, le premier ministre a déjà tiré ses conclusions. Il ne parle plus de récupérer un milliard par année, comme il prétendait le faire quand il était dans l’opposition, mais un écart de 9 % avec la moyenne canadienne pourrait se traduire par une baisse de rémunération de l’ordre de 20 %.

À la veille d’ouvrir les négociations pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public, le premier ministre a manifestement voulu envoyer un message clair : si certaines catégories d’employés bénéficieront d’un traitement de faveur, les médecins n’en font pas partie. Une baisse importante de leur rémunération pourrait faire accepter plus facilement l’augmentation limitée à l’inflation qu’il envisage d’accorder à la grande majorité des employés de l’État.

Dès 2017, le regroupement Médecins québécois pour un régime public (MQRP) avait proposé un gel de la rémunération « pour mieux redistribuer ces sommes dans le système de santé et combler les besoins de la population de façon plus appropriée ». Cette voix est minoritaire au sein de la profession, mais elle devrait faire réfléchir. Bien sûr, les médecins ne manqueront jamais de patients, mais la perte de l’estime sociale est incalculable. Quand l’icône sera en miettes, ils ne devront s’en prendre qu’à eux-mêmes.

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25 commentaires
  • Yolande Chagnon - Inscrite 3 octobre 2019 00 h 44

    UN RAPPEL HISTORIQUE

    20% de diminution salariale.

    Mais c'est exactement le même pourcentage de diminution qu'on subi les syndiqué(e)s du secteur public et parapublic suite à l'adoption de ce qui a alors été qualifié de «lois scélérates» du gouverenement de l'époque.

    https://www.actualites.uqam.ca/2014/une-histoire-des-lois-speciales-au-quebec

    Je n'ai aucune sympathie particulière pour les médecins spécialistes, mais l'idée que l'état renie sa signature au moyen d'une loi spéciale me répugne.

    Cette banalisation contre un groupe décrié aujourd'hui sera utilisée demain contre un autre groupe.

    Ce n'est pas la solidarité sociale qui est recherchée, mais la gestion par la division et l'opposition des groupes et corps constitués les uns contre autres.

    Mais c'est d'autant plus facile d'agir pour un gouvernement lorsqu'une association professionnelle s'est enfermée dans le coffre-fort de l'état en emportant avec elle la combinaison.

    • Hélène Lecours - Abonnée 3 octobre 2019 10 h 17

      Moi, ce qui me répugne c'est quand un gouvernement donne d'une main et retire de l'autre. Trump fait la même chose aux USA. C'est ridicule et coùteux. Par ailleurs, il est vrai que la position sociale des médecins du Québec a dû et doit encore évoluer. Mon père, qui était médecin dans le "bon vieux temps" où les gens payaient leurs visites sauf si le docteur leur faisait la charité, pensait qu'un régime public serait désastreux en ce sens qu'il accoucherait de médecins "faiseurs d'argent". Il n'avait pas complètement tort, même si je suis totalement d'accord avec un régime public et universel des soins de santé. La médecine n'est pas une profession facile, reconnaissons le. Ce n'est pas donné à tout le monde et ceux qui l'exercent doivent être bien traités. Très bien traités même. Mais, en faire des dieux est un peu exagéré et certains d'entre eux l'ont trop facile. L'équilibre est toujours le fin mot de l'histoire.

    • Claude Bariteau - Abonné 3 octobre 2019 13 h 12

      La revanche est mauvaise conseillière. La position du PM me semble de cet ordre.

      J'ai écouté attentivement les propos de Mme Francoeur. À aucun moment, elle s'est manifestée fermée à des échanges constructifs dès le dépôt des chiffres attendus pour décembre.

      Il me semble élémentaire d'attendre ce dépôt d'autant plus que les discussions entres les parties concernées se sont traduites par un accord pour revoir le dossier dès que les chiffres seront disponibles.

      Alors pourquoi le PM lance-t-il un ultimatum avec des exigences de l'ordre de 20% par le bas alors que s'annonce une dure négociation dans le secteur public et, selon ses propos, des groupes d'employé.e.s seraient avantagés, mais pas d'autres.

      Son approche préférentielle et ciblée sur les médecins spécialistes annonce des jours gris, même très gris.

      Vous avez raison, Mme Chagnon, la solidarité sociale est attaquée de front.

  • Gaston Bourdages - Abonné 3 octobre 2019 05 h 14

    Et si pour les membres de FMSQ...

    ...« la perte de l'estime sociale » ne vallait pas plus que....qu'un haussement d'épaules ?
    Ne sommes-nous pas à l'ère d'un certain et indéniable « Money talks » ? Oui, c'est l'argent qui parle. Cet argent pouvant même acheter l'estime sociale.
    Que de consceinces se taisent lorsqu'elles entrent dans le « merveilleux » monde des $$$.
    Sur l'élasticité des consciences, j,ai, un jour, eu les privilèges de voir publiée une chronique dans le feu Saint-Laurent Portage.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

    • Gaston Bourdages - Abonné 3 octobre 2019 09 h 04

      Bonjour.
      J'ai des excuses à formuler à l'endroit du public lecteur de cette chronique de monsieur David.
      Larousse et Quillet ont certainement froncé les sourcils à me lire, si l'exercice ils ont fait.
      J'ai prélevé trois fautes dans mes écrits.
      J'en suis désolé.
      Gaston Bourdages.

  • Gaston Bourdages - Abonné 3 octobre 2019 05 h 14

    Et si pour les membres de FMSQ...

    ...« la perte de l'estime sociale » ne vallait pas plus que....qu'un haussement d'épaules ?
    Ne sommes-nous pas à l'ère d'un certain et indéniable « Money talks » ? Oui, c'est l'argent qui parle. Cet argent pouvant même acheter l'estime sociale.
    Que de consceinces se taisent lorsqu'elles entrent dans le « merveilleux » monde des $$$.
    Sur l'élasticité des consciences, j,ai, un jour, eu les privilèges de voir publiée une chronique dans le feu Saint-Laurent Portage.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Hélène Gervais - Abonnée 3 octobre 2019 06 h 22

    Les augmentations...

    injustifiées des médecins spécialistes ne sont peut-être pas dues aux demandes des médecins eux-mêmes, mais plutôt à un ministre de la santé, spécialiste lui-même, qui voulait à tout prix se faire bien voir par ses confrères. Je doute que les médecins spécialistes aient fait des pieds et des mains pour recevoir ces augmentations faramineuses, ces primes de la jaquette, et ces primes pour arriver à l’heure. Mais maintenant, avec le changement de gouvernement, ils devront redescendre de leur échelle salariale.

  • Hugues Cormier - Abonné 3 octobre 2019 08 h 05

    Tout à fait d’accord

    Tout à fait d’accord