L’arsenic du chacun pour soi

Depuis des semaines, toute une frange de la société répète que la place des étudiants et des enfants, même devant les enjeux que pose la crise climatique, est à l’école plutôt que dans la rue. On devine que, pour ces gens-là, l’école ne sert pas tant à former des esprits libres et bien équilibrés qu’à reproduire un modèle social qui conforte leur existence, au point qu’ils se sentent autorisés à exiger des nouvelles générations qu’elles se contentent du pareil au même en souriant, « un peu comme les marmottes se passent le siffleux de père en fils », pour citer une phrase de Jacques Ferron tirée du livre Le monde a-t-il fait la culbute ?, un délicieux recueil de correspondance qui vient de paraître.

Mario Dumont, ancien leader de la frange jeunesse du vieux Parti libéral, est un de ceux qui ont insisté, au cours des derniers jours, sur le fait que Greta Thunberg, à l’instar de bien des adolescents accusateurs quant au devenir de la planète, sont en fait les produits privilégiés d’un système d’éducation. Greta Thunberg, soulignait-il, serait même issue d’un des meilleurs systèmes d’éducation au monde, celui de la Suède. Il est tout de même amusant de voir les purs produits de l’éducation d’« ailes jeunesse» de partis bedonnants manifester leur désaccord quand la jeunesse elle-même prend son envol.

Depuis quand, pour déprécier des idées, s’avère-t-il intelligent de montrer du doigt la grande qualité d’un système d’éducation qui a pu leur permettre de germer ? Devant les menaces d’une idée neuve, une partie de la population adopte toujours un vieux réflexe de conservation.

Ce qu’on entend à l’égard des jeunes, le mépris dont on les abreuve, est exactement du même ordre que ce qu’on pouvait entendre en 2012, à l’occasion du Printemps érable. Les étudiants se plaignent le ventre plein, entend-on. Ils sont privilégiés. Sous le prétexte fallacieux qu’on leur offre du tout cuit dans le bec, ils doivent à la société un respect figé et on leur refuse par conséquent le droit de remettre en question le régime qu’on veut leur faire avaler de force. Tout est mis en oeuvre, aujourd’hui comme hier, pour dévier les questions soulevées par ceux qui contestent la direction prise par la société dans laquelle ils sont en train de s’inscrire.

Les objets de ces deux mouvements sociaux, celui de 2012 et de 2019, sont différents mais pourtant étroitement liés. L’éducation n’est certainement pas sans lien avec le climat. Dans les deux cas, ce qu’une frange conservatrice de la société se refuse à admettre est la nécessité urgente d’échapper à la logique de la seule réussite personnelle, idéalisée au nom d’une vision du monde où règne le chacun pour soi le plus étroit. Ce que dit et redit la jeunesse, au fond, est la nécessité de dépasser l’horizon du présent où on veut bien la parquer définitivement.

Un des effets positifs de l’élan de 2012 a sans doute été de contribuer à sensibiliser davantage les nouvelles générations à un horizon qui ne se limite plus au strict intérêt personnel. En 2019, comme en 2012, les manifestants en ont contre cette vision du monde qui mise tout sur la réussite personnelle jusqu’à refouler à cette fin la conscience sociale. Ils rappellent que le rôle premier de l’État est de favoriser le progrès commun, plutôt que la prospérité individuelle et, qu’à cet égard, l’environnement ne saurait faire l’objet d’un marchandage.

La valeur des idées n’a jamais rien à voir avec l’âge de ceux qui les défendent. Les idées valent pour ce qu’elles sont. Le temps ne fait rien à l’affaire, chantait Brassens. Quand on est con, on est con. « Qu’on ait vingt ans, qu’on soit grand-père. » S’attarder à l’âge des manifestants qui portent sur leurs épaules comme un fardeau l’urgence climatique, c’est une fois de plus faire la sourde oreille aux rapports scientifiques accablants et aux énoncés de solution avancés. Or devant la déferlante de ces centaines de milliers de jeunes qui, partout dans le monde, sortent dans les rues et font entendre leurs voix de colère, comme ce fut le cas à Montréal vendredi dernier, personne ne peut, du moins, se boucher les oreilles tout en se fermant les yeux.

À quel point faut-il s’aveugler volontairement pour considérer que l’inquiétude collective face au drame climatique n’équivaut qu’à une énième crainte « millénariste » pétrie de sentiments religieux ? Nous ne sommes pas ici, par exemple, devant les élucubrations d’un Louis Riel qui croyait, dur comme fer, en marge des révoltes nécessaires auxquelles il prêtait son concours, à une fin du monde prochaine, en lien avec sa foi catholique. La science, par définition, n’est pas une religion. Et c’est la science qui affirme, forte d’études multiples, que nous fonçons tout droit vers la catastrophe climatique. Les jeunes ne font que le répéter, sans jouer les oracles.

Le drame écologique n’est pas seulement au loin, dans une forêt d’Amazonie ou près de puits de pétrole albertains. Il semble souvent plus facile de regarder dans la cour du voisin que dans son propre jardin. À Rouyn-Noranda, par exemple, dans le quartier populaire Notre-Dame, les enfants sont, depuis des années, surexposés à l’arsenic. Une fonderie, située à proximité des modestes demeures de leurs parents, jouit d’une autorisation du ministère de l’Environnement du Québec qui lui permet d’émettre jusqu’à 67 fois plus d’arsenic dans l’air que la norme autorisée d’ordinaire. De quoi vous pomper l’air et rappeler l’urgence de la lutte pour préserver ce monde qui après tout ne nous est que prêté.

On entend soudain une multitude de politiciens affirmer qu’ils tendent la main aux défenseurs de l’environnement. On les voit, comme jamais, devant les caméras, claironner leur bonne foi. Mais ces mains tendues restent vides. Leurs esprits, dans les faits, apparaissent bien peu réceptifs aux constats d’urgence qui s’établissent aujourd’hui sur un plan universel.

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69 commentaires
  • Jean Roy - Abonné 30 septembre 2019 00 h 59

    Frange jeunesse du vieux parti libéral?

    Ce n’est qu’un détail dans cette excellente chronique de M. Nadeau... mais « frange jeunesse «  et « vieux parti libéral » forme pour moi un parfait oxymoron. En ce qui me concerne, l’aile jeunesse du PLQ est depuis longtemps congénitalement formée de petits vieux précoces! Et Monsieur Dumont en fut l’archétype par excellence...

    Toutes mes excuses au troisième âge.

    • Cyril Dionne - Abonné 30 septembre 2019 09 h 37

      Bien oui M. Roy.

      Bon. Par où commencer? La modélisation de la pensée de la gauche semble avoir atteint son paroxysme dans la déformation des faits, de la science et des données empiriques.

      Pardieu, l’école sert à former des esprits libres et bien équilibrés afin de résoudre les problèmes concrets de ce monde. Les changements climatiques sont un des plus gros problèmes que l’humanité doit faire face et c’est en composant avec les faits et les concepts temporellement éprouvés qu’on y arrivera, pas en faisant fi de l’école.

      Les étudiants du printemps érable étaient seulement concernés par leur bien-être en voulant faire payer les autres. Curieusement en Ontario, où les frais de scolarité sont trois fois plus coûteux, non seulement il n’y a pas eu de protestations étudiantes, mais par capita, il y a plus d’étudiants qui font des études postsecondaires. Comme enseignant, vouloir abaisser les frais de scolarité à zéro ne fait que bénéficier les mieux nantis de la société québécoise. Les élèves, venant de milieux défavorisés, seront les premiers à décrocher de l’école pour ensuite travailler dans des emplois mal rémunérés tout en subventionnant les jeunes des classes aisées à faire des études postsecondaires.

      Non, la science n’est pas une religion tout comme le sont les phénomènes des changements climatiques. Ce n’est pas dans un état remplit d’extrême émotivité qu’on résoudra l’énigme climatique. C’est tout le contraire. Pourtant, les extrémistes de gauche à la Québec solidaire l’ont élevé au rang de religion avec sa doctrine, ses dogmes et ses faux prêtres.

      Ceci étant dit, est-ce que « la déferlante de ces centaines de milliers de jeunes » pratiquent ce qu’ils prêchent aux autres? Quand est-il de la simplicité volontaire chez les jeunes qui carburent aux téléphones intelligents et la gratification instantanée? Et ceux qui déferlent dans les rue, et qui représente une très petite minorité, sont les plus privilégies de la planète et ceci, de tous temps.

    • Claude Bariteau - Abonné 30 septembre 2019 13 h 47

      Du troisième âge, je partage vos vues sur M. Dumont. Cela dit, M. Nadeau y va d'une analogie surprenante en écrivant que nous sommes loin des « élucubrations d’un Louis Riel qui croyait, dur comme fer, en marge des révoltes nécessaires auxquelles il prêtait son concours, à une fin du monde prochaine ».
      En 1870, Riel obtint l’amnistie pour la mort pour trahison de T. Scott par le gouvernement provisoire qu’il dirige. Devant une force militaire expédiée pour l’arrêter, il fuit. Apparemment aux prises avec des « visions », il est placé en asiles de 1876 à 1878. Rétabli, il s’établit aux États-Unis et devint citoyen américain après avoir épousé une métisse. Sollicité par des métis désireux de reproduire en Saskatchewan le modèle du Manitoba, il est fait prisonnier par l’Armée canadienne et condamné à mort par un tribunal de guerre.
      Sa pendaison suscita une manifestation de 50 000 personnes à Montréal (35,7% de la population de 140 000). Vendredi dernier, il y avait 500 000 manifestations à Montréal (29,4% de la population de 1 704 694 de Montréal et 12,5% des 4 millions de la région métropolitaine).
      Par ailleurs, avancer que Riel croyait, pour des motifs religieux, à une fin du monde prochaine, alors qu’il se battait pour une « Nation » de Métis opposée à l’expansion du Dominion of Canada à l’ouest avec le support des l’armée et les compagnies de chemins de fer, c’est forcé la note pour laisser entendre que la manifestation de vendredi s’appuyait sur la science qui annonce une catastrophe climatique.

      Comme les Métis, les gens à la manifestation de vendredi ont clamé leur désir de survivre et ont réclamé que les forces économiques et politiques changent d’approche, ce qui est essentiel pour assurer leur vie et une autre façon de vivre. Or, c’est aussi ce que firent les Métis en 1885. Et ça, le 22 novembre 1885, les manifestants à Montréal en étaient conscients.

    • Jean Roy - Abonné 30 septembre 2019 17 h 46

      Mon commentaire initial concernait juste un petit truc qui m’a toujours agacé... Ça m’a fait plaisir de le passer en douce! Votre réponse, qui en n’est pas vraiment une, ratisse pas mal plus large...

      Il existe de fait un genre de religion de la science, qui s’appelle le scientisme. Le scientisme mènent à des errements voire des abus, particulièrement dans le domaine des sciences appliquées où l’ingénieur est roi!

      La science, elle même, n’est pas parfaite. De même la mobilisation populaire. De même la conscientisation. Et de même la jeunesse itou! Personnellement, je suis juste content que la jeunesse se conscientise et se mobilise en faisant appel à la science, à la raison et aux émotions... Les jeunes militants ou sympathisants de la cause environnementale feront des erreurs! Et alors? Les jeunes des générations précédentes en ont fait plus que leur part!

  • Marc Therrien - Abonné 30 septembre 2019 06 h 53

    Le don de la vie qui devient une dette


    Ainsi, le bon vieux temps du «Nous» solidaire serait (ex)terminé, emporté par le «Je» égocentrique. C’est George Orwell, qu’on cite souvent ces temps-ci quand on s’inquiète de la pensée unique totalisante, qui disait que «chaque génération se croit plus intelligente que la précédente et plus sage que la suivante.» À voir comment certains chroniqueurs de longue expérience, révolutionnaires tranquilles, et leurs fidèles se désolent de voir ce que deviennent leurs enfants et petits-enfants, on peut se demander comment cette génération de gens aussi exceptionnels a pu éduquer et instruire leur progéniture pour qu’elle devienne si déplorable. Ce n’est pas en dévorant sa descendance qu’une génération peut espérer construire quelque chose qui durera dans le temps. La vie est supposée être un don pas une dette.

    Marc Therrien

    • Marc Pelletier - Abonné 30 septembre 2019 10 h 07

      " .... comment cette génération de gens aussi exceptionnels a pu éduquer et instruire leur progéniture pour qu'elle devienne si déplorable. "

      " exceptionnels " et " déplorable " : je vois une grande exagération dans votre évaluation !

    • Marc Therrien - Abonné 30 septembre 2019 16 h 24

      M. Pelletier,

      Je ne peux le nier et j'en conviens. C'est qu'il m'arrive aussi parfois (peut-être ai-je trop lu Richard Martineau ces dernières années) de m'enflammer et de me mettre au diapason de l'exagération ambiante en usant avec résonance de l'hyperbole de façon à ce que mon propos ironique s'approche un peu du sarcasme quand l'envie de mordre un peu me prend.

      Marc Therrien

  • Brigitte Garneau - Abonnée 30 septembre 2019 07 h 14

    Éducation, éducation...

    Encore une fois: tout est une question d'éducation! Une société éduquée est une société en santé, physiquement et intellectuellement. De plus elle progresse dans un environnement sain. Cherchez l'erreur...

  • Robert Bissonnette - Abonné 30 septembre 2019 07 h 30

    L"arsenic du chacun pour soi

    J'ai beaucoup aimé votre article. Quelle pertinence! Oui, ces jeunes qui ont marché sont une force qui doit faire bouger ceux qui gouvernent et toute la société.
    Nicole Gagné

    • Claude Bernard - Abonné 1 octobre 2019 15 h 13

      Indubitablement, le Gréta bashing est présent dans les chroniques de droite.
      Et aussi du jeunes bashing, surtout chez Denise Bombardier, Mathieux Bock-Côté. Richard Martineau et Joseph Facal.
      Le doute sur leur capacité de penser, leurs connaissances et leur indépendance d'esprit est installé chez certains lecteurs.
      Ces sceptiques ne nient pas la montée des eaux, la pollution de l'air, des lacs, rivières, fleuves et océans (voir la mer de plastique) et des terres et des nappes phréatiques; ils trouvent exagéré les prévisions du GIEC;
      Les idées d'une Mme Curry les ont convaincus que tout cela était plus ou moins anodin.
      Mes bons amis, croyez-vous vraiment que les gouvernements et les pollueurs industriels vont «en faire trop».
      Si jamais ils suivent 20% des recommandations du GIEC ce sera un miracle.
      Ce qui vaut mieux que rien; principe de précaution et un tu l'as vaut mieux que deux tu l'auras (si jamais «ils» avaient raison).


      01.10.19L'arsenicduchacunpoursoi

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 1 octobre 2019 20 h 56

      Bon,
      La vulnérabilité des pays à la montée des eaux dépend beaucoup plus du niveau de développement et de la richesse. C'est dans cette étude-ci : https://academic.oup.com/reep/article/12/1/4/4804315

      De toute façon, la montée des eaux est constante et c'est une phénomène antérieur aux émissions. Si l'on diminue les chances de développement, les pays vulnérables seront plus affectés que les pays riches. La plupart des économistes s'accordent avec le principe que la clé pour un rattrapage repose sur une énergie disponible et abordable. L'Ontario peut payer son litre de pétrole ou son gaz un prix élevé, pas le Soudan.

      La pollution de l'air ou des eaux n'a rien à voir avec le CO2. On peut évidemment dire que cela a à voir avec notre consommation et notre production, cela on doit le changer, mais mettre ça sur le dos du CO2 n'a aucun sens. L'alamisme et l'établissement de cibles ne vont pas changer la quantité de plastique dans les océans. Comme je l'expliquais, des agriculteurs, au Québec, ne respectent pas les tampons dans leur champ devant les cours d'eau, dont les engrais et les pesticides s'accumulent et se déversent dans les rivières et les lacs.

      Le problème, en considérant le CO2 comme un polluant, c'est précisément que comme c'est la cible de l'alarmisme mondial, on transforme en mesure verte sa diminution en faisant de cette question le nerf de la guerre en matière d'environnement.

      Des mesures environnementales, leur évaluation, pourraient être bâties sur des critères autrement plus objectives et positives, et par ailleurs comme principe de précaution, inclure comme facteur discriminant, une réduction des GES. Ainsi pour deux mesures ou politiques égales, il serait effectivement pertinent, en dernière analyse de se demander laquelle diminue les GES ou a une empreinte carbone plus faible.

      Mais la diminution du CO2 ne devrait pas être l'objectif principal si l'on en croit effectivement les chercheurs moins alarmistes.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 30 septembre 2019 07 h 37

    TRISTE ÉVOLUTION DE BIEN DES ADULTES.

    En lisant bien des propos récents sur Greta Thurnberg, je n'ai pu m'empêcher de me rappeler les mêmes propos ridiculisants et dénigrants envers Catherine Fournier quand elle a annoncé son départ du Parti Québécois l'automne dernier (pour les motifs qu'elle a donnés). Ce que j'entends, sous-jacent à ces propos des adultes, c'est l'éternel "Comment ces ingrats peuvent-ils nous faire ça, après tout ce qu'on a fait pour eux?"

    Quand les adultes en arrivent à réagir ainsi, c'est qu'ils sont devenus incapables de se remettre en question et de reconnaître qu'ils n'ont pas toujours bien pris leurs responsabilités. Comme on dit, "c'est humain", mais ce n'en est pas moins triste.