Et le Dictionnaire des francophones fut

Le 15 novembre marquera une date importante dans l’histoire de la langue française avec la mise en ligne du Dictionnaire des francophones (DDF). Outre la quantité (400 000 mots !), le DDF se veut à la fois scientifique et participatif. Il intégrera les bases de données reconnues, mais chacun pourra y intégrer des mots et des expressions de son quartier, de son pays, de son métier. Nous aurons donc enfin l’outil unique qui nous dira ce que c’est que l’eau à ressort (eau gazeuse, Congo), un samaritain (un ambulancier, Suisse) et un coeur sale (jaloux, La Réunion). Et les Québécois, avec leurs écocentres et autres pourriels, ne seront plus achalés par le parisianisme.

« Mon rêve serait d’arriver à un million de mots et expressions », dit Bernard Cerquiglini, président du comité scientifique. Le linguiste réputé, joint chez lui à Paris, base son travail sur deux idées : « Ça doit être fait tout de suite et il faut que les gens se l’approprient. La philosophie est très liée à celle de Wiki. Entre le purisme et la rapidité, nous misons clairement sur la rapidité. »

« Il est plus que temps de se rendre à l’évidence que la langue française se construit à partir d’autres lieux », dit Paul de Sinety, délégué général à la langue française et aux langues de France, à qui le président Emmanuel Macron a confié la mission de réaliser un « dictionnaire mondial » en mars 2018. L’affaire déboule très vite. Après la mise en ligne sur Internet le 15 novembre 2019, une application sera ouverte aux contributions du public dès le 20 mars 2020 — moins de deux ans après la commande présidentielle.

L’Institut international de la Francophonie, à Lyon, chargé de la réalisation, travaille actuellement à l’agrégation de bases de données existantes, tels la Base de données lexicographiques panfrancophone (laquelle inclut le Dictionnaire historique du français québécois), le Trésor de la langue française informatisé, le Dictionnaire de l’Académie, mais aussi des recueils de belgicismes et d’africanismes. Espérons que l’Office québécois de la langue française sera de la partie avec son Grand dictionnaire terminologique.

« Ça marche très vite », raconte Bernard Cerquiglini, qui s’étonne de voir que toutes les grandes universités acceptent de contribuer. « C’est parce que le fruit était mûr. Tout le monde était prêt. Ce projet, tout le monde le réclamait depuis des années. »

À l’évidence, un dictionnaire qui agrège des bases de données très diverses, et qui en plus recueillera les contributions du public, aura les défauts de ses qualités. Sa logique d’animation et sa réalisation très rapide en feront une oeuvre disparate, qui provoquera des grincements de dents chez de nombreux scientifiques. L’interface, répond Bernard Cerquiglini, permettra une mise en contexte des termes proposés. Les contributeurs devront remplir un formulaire qui inclura la définition et des exemples, mais aussi le genre du mot, son pluriel et le contexte où il s’emploie : jargon professionnel, expression familiale, de quartier. « Les fiches seront attachées à leur auteur. Les gens pourront dire que c’est leur mot. Cela les responsabilisera également », dit Paul de Sinety.

La vérification des ajouts se fera, au départ, dans un processus très similaire à celui de Wikipédia où primera l’autocorrection et la correction entre utilisateurs. « C’est le dictionnaire des francophones, on veut que les gens se l’approprient. Il n’y a pas tant d’erreurs dans Wikipédia. Après, on fera jouer les comités d’experts dans un deuxième temps », explique Bernard Cerquiglini, qui compte réunir les linguistes africains en comité afin de valider l’apport du public africain.

Selon moi, le DDF constitue une excellente nouvelle pour la langue française et le monde francophone. Ce dictionnaire, dont j’ai souvent fait voeu depuis le début de cette chronique, marque un changement important dans l’histoire de la langue française puisque les plus hautes instances disent enfin : le français s’émancipe de la France. Il nous sort également d’une conception scolaire et puriste de la langue pour consacrer la place de la linguistique et de l’usage. Et il projettera aux yeux de tous la richesse, la modernité et la créativité de la langue française.

Bien que l’Agence universitaire de la Francophonie et l’Organisation internationale de la Francophonie y contribuent sur le plan technique et financier, il est important que sa mise en oeuvre soit française — surtout sur le plan symbolique. Car depuis au moins deux générations, l’évolution naturelle du français est bloquée à la fois par les excès de purisme parigocentriste, mais aussi par l’« anglolâtrie » des cercles de pouvoir à Paris, faisant le jeu de tous les détracteurs du français comme langue moderne et internationale.

« Ce n’est pas notre seul effort en ce sens », dit Paul de Sinety. « Nous comptons proposer d’autres outils pour le public professionnel. Nous voulons quelque chose qui parle à la société civile. L’enjeu, c’est la réactivité. »

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