Reprendre la réflexion

La dernière refonte de la Loi sur les langues officielles remonte à 1988. À quand la prochaine ? Qu’est-ce qui devrait être fait ? Ce sont des questions que je me pose régulièrement.

La Fédération des communautés francophones et acadienne, par exemple, a conçu un plan détaillé. Elle réclame que l’on crée une agence centrale chargée de la mise en oeuvre de la Loi dans tout l’appareil fédéral, mais aussi un tribunal administratif capable d’imposer des ordonnances exécutoires. On souhaite également que les francophones soient consultés dans la mise en oeuvre de cette loi, notamment quant au renforcement des services en français, et que l’on en finisse avec l’exemption du bilinguisme pour les juges de la Cour suprême — entre autres choses.

D’autres organismes ont leurs idées. Les uns réclament plus de moyens pour l’accueil des immigrants. D’autres voudraient voir le retour des grands programmes d’échanges scolaires. Personnellement, j’ai toujours pensé qu’il faudrait que le gouvernement fédéral cesse de s’excuser d’avoir une Loi sur les langues officielles. En 2019, le bilinguisme devrait être un critère obligatoire d’embauche et de promotion des fonctionnaires fédéraux.

À vrai dire, toutes ces idées me laissent un peu sur ma faim. Mais c’est en m’entretenant avec Serge Dupuis, auteur de Deux poids, deux langues. Brève histoire de la dualité linguistique au Canada (Septentrion), que j’ai compris une évidence : ces solutions d’actualisation de la Loi ne font qu’effleurer le problème.

Certes, le Canada reconnaît deux langues officielles, mais le français demeure celle des deux qui est toujours menacée. Selon Serge Dupuis, le débat sur une future Loi sur les langues officielles 2.0 doit s’attaquer au fond du problème. Quelles sont les causes profondes de l’assimilation massive ? Quel serait l’idéal à atteindre ? Voilà les vraies questions.

Les francophones hors Québec demeurent encore très minorisés, pour ne pas dire marginalisés. Serge Dupuis, qui a grandi près de Sudbury, vit désormais à Québec, mais il continue de fréquenter sa parenté franco-ontarienne, dont une bonne part s’est assimilée à l’anglais. « J’ai des cousins qui refusent même de dire bonjour à ma fille en français », se désole-t-il.

Ce qu’il faut, c’est donc de décortiquer le système qui favorise l’assimilation massive. « Un des défauts d’avoir pris une approche de droit individuel comme l’a fait le gouvernement fédéral, c’est que la plupart des Canadiens tombent dans le panneau de croire que l’assimilation est un choix individuel. Or, l’assimilation relève de causes sociologiques, économiques et politiques. C’est une chose que les Québécois comprennent spontanément, mais ce n’est pas une idée très répandue ailleurs au pays. »

Certes, plus personne à Sudbury ne se fait battre parce qu’il parle français, mais il subsiste une mentalité dominante qui marginalise et minorise le français. « J’ai des amis qui sont parents d’une fillette de trois ans qui refuse de leur parler en français. À trois ans, elle a intériorisé l’idée que mieux vaut faire un transfert culturel vers les gagnants. Le choix de s’assimiler n’est pas libre et conscient. C’est ça qu’il faut examiner. »

Nécessaire asymétrie

Cela fait longtemps que je pense que le chemin vers une refonte de la Loi sur les langues officielles passe par la reconnaissance que la situation est asymétrique. Dans la conclusion de son livre, Serge Dupuis lance d’ailleurs l’idée qu’il sera nécessaire de dissocier la réflexion sur la situation des Anglo-Québécois et celle des Franco-Canadiens. « Au Québec, le bilinguisme a beaucoup progressé tant chez les francophones que chez les anglophones, mais l’assimilation demeure marginale de part et d’autre. »

« Sudbury compte 30 % de francophones, mais ce n’est pas suffisant pour que la Ville, l’hôpital ou le plus gros employeur, la mine de nickel, soient bilingues. C’est ça, le problème », constate l’auteur, qui ne croit pas que l’on puisse jamais ressusciter la vieille idée de « districts bilingues » du premier rapport de la commission Laurendeau-Dunton. Dès 1965, celle-ci prônait la création de 54 districts bilingues allant de la Nouvelle-Écosse à l’Alberta où les services fédéraux, provinciaux et municipaux seraient offerts dans les deux langues officielles. « Mais il faut trouver une solution. Comment créer des obligations linguistiques pour certaines entreprises et certaines municipalités et dans quelles conditions ? »

Un certain nombre de mesures vont dans ce sens. Si 57 % des jeunes francophones des autres provinces maintiennent leur culture, c’est beaucoup grâce au programme de Patrimoine canadien pour le soutien de la culture et de l’éducation, en plus de mesures réparatrices. La décision de diriger 5 % des immigrants vers les communautés francophones locales montre qu’il existe une volonté d’aller plus loin, mais il faudrait exiger 10 ou 15 % pour réellement corriger le problème.

Et Serge Dupuis de conclure : « Le gouvernement fédéral souhaite augmenter le bilinguisme de la population anglophone de 7 à 9 %. On ne peut pas être contre la vertu, mais ça ne suffira pas non plus. »

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

5 commentaires
  • André Labelle - Abonné 28 septembre 2019 12 h 50

    ÊTRE EXILÉS

    Il y a des Québécois et des Québécoises qui ont décidé d'aller vivre aux USA et d'y faire carrière, d'y élever leur famille et d'y avoir une vie sociale. On peut souhaiter qu'ils conservent leur capacité d'utiliser correctement le français et qu'ils transmettent cet acquis à leurs enfants. Mais on sait bien que toutes les chances sont que dans une ou deux générations l'assimilation aura fait inexorablement son œuvre.

    Je pense que dans le ROC, bien que plus lent et plus douloureux, le même phénomène opère. Les Francophones hors Québec sont appelés à disparaître. Ni les gouvernements provinciaux et locaux, ni le gouvernement fédéral n'ont de réelle volonté qu'il en soit autrement. Les populations anglophones du Canada, depuis le début de la Confédération ont agi de façon à favoriser et même imposer l'assimilation complète à la culture et à la société anglophone.

    Si les francophones hors Québec veulent réellement vivre au Canada en français ainsi que leurs enfants et petits-enfants, c'est au Québec uniquement qu'ils pourront le faire, pas ailleurs. Leurs aïeux ont fait une migration à une certaine époque; ils peuvent en faire une autre en sens inverse. Le retour au bercail !

    La dure réalité politique que nous impose depuis toujours la volonté assimilatrice d'Ottawa est que si le Québec supporte les batailles linguistiques des francophones du ROC, la population anglophone du Québec et du ROC se servira de cet appui pour attaquer la politique nationale du Québec de protection et de défense du français au Québec.

    Il faut favoriser le retour au Québec des familles francophones du ROC qui veulent s'assurer de continuer à vivre en français.

    • Serge Lamarche - Abonné 28 septembre 2019 15 h 31

      "Il faut favoriser le retour au Québec des familles francophones du ROC qui veulent s'assurer de continuer à vivre en français." - André Labelle.
      Voilà le problème. Il faut cesser de penser ça car c'est une pensée perdante à tous points de vue. S'il ne restait que le Québec comme endroit francophone, l'assimilation dans le Québec serait pire. Le fait que les anglais doivent encore se battre pour assimiler les francophones hors-Québec les occupe. Ça les oblige à faire du "french-bashing" hors Québec. Le ROC est le coussin qui rend le Québec plus libre et français. Plus il y a du français hors-Québec et j'inclus ici les anglais et anglophones qui parlent aussi le français, plus le français aura de valeur partout, incluant au Québec. Non seulement ça, mais plus la société en général, et j'inclus ici la société anglophone et allophone, sera bien et en paix avec elle-même.

  • Serge Lamarche - Abonné 28 septembre 2019 15 h 46

    Vaincre le "french bashing"

    La situation de Sudbury illustre bien la situation. Avec autant de francophones, ceux-ci sont encore traité comme citoyens de seconde classe. Mais en réalité ces francophones sont meilleurs puisqu'ils sont bilingues. Ils sont automatiquement plus ouverts et intelligents que leurs monolingues anglais. La justice sociale voudrait donc que les bilingues soient au sommet.
    Autre point: Il en fallu du temps et des batailles et du "french-bashing" de tous les jours pour que l'anglais, qui se croit très supérieur, se retrouve si répandu. Les États-Unis en particulier ont travaillé très fort pour répandre l'anglais et éliminer le français. À cause de la seconde guerre mondiale qui a applati la France et que les États-Unis ont aidé à sauver, le français leur doit quelque chose. Mais est-ce que ça doit laver tous les autres abus précédents et qui ont suivi? La situation de l'anglais n'est pas naturelle. Ce n'est pas la nature des choses. C'est le résultat de travail pro-anglais qui dure depuis des siècles. Si on reprend les choses et voit les choses normalement, le français reprendrais du poil de la bête. C'est ce qui correcpond à la Fédération des communautés francophones et acadienne. Pas besoin de grande batailles, seulement de quelques accommodations.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 septembre 2019 17 h 01

    La solution ?

    Échanger nos Anglo-Québécois contre des Franco-Canadiens. Le problème serait réglé.

  • Gilles Théberge - Abonné 29 septembre 2019 09 h 26

    Notre problème c'est pas les anglais du Roc. S'il n'y avait qu'eux nous pourrions gagner.

    Le problème que nous avons, c'est d'avois un voisin puissant, qui s'appelle les USA. Et qui est anglophone.

    Quant on voyage en Europe, on entend toutes les langues du monde occidental. Mais nous, la seule langue étrangère que nous entendons, c'est l'anglais. Ça fait partie de notre problème.

    C'est pourquoi il fat soutenir notre gouvernement qui veut faire du franâis la langue publique de convergence et d'usage. C'est la seule façon de nos en sortir..

    Quant à la loi fédérale elle ne nous est d'aucune utilité. Aucune.