Économie politique de la vérité

La science, on le sait, est une indispensable alliée des politiques publiques, qui doivent prendre appui sur elle partout où elle peut jeter ses précieux éclairages. Les citoyens et la conversation démocratique ne peuvent s’en passer pour délibérer et s’efforcer d’influencer les décideurs dans le sens où conduisent leurs délibérations.

L’éducation a bien entendu un grand rôle à jouer dans tout cela, en préparant chacun à examiner en toute connaissance de cause et lucidement les arguments avancés par les uns et les autres. Cette vérité élémentaire a été comprise par tout le monde… y compris par ceux qui veulent faire primer leurs intérêts particuliers, même si cette victoire demandera de travestir la vérité.

On pourra distinguer ici plusieurs cas de figure, plusieurs manières de fausser le jeu. J’en évoquerai d’abord quelques-unes, que l’actualité nous rappelle, hélas, avant d’attirer l’attention sur un récent et troublant phénomène qui concerne la recherche universitaire.

Fausser le jeu

La chose ne date pas d’hier et les cigarettiers ont il y a longtemps déjà développé cette redoutable technique, abondamment reprise depuis, qui consiste à semer le doute — doubt is our product, lit-on dans un fameux mémo de l’industrie. On attend d’ailleurs les réactions de l’industrie du vapotage aux récents événements tragiques impliquant leurs produits.

De nombreux think tanks niant la réalité du réchauffement climatique, son importance ou le rôle qu’y joue l’activité humaine travaillent sans relâche à cette tâche de créer et de semer le doute.

Pour en rester à l’actualité, au moment où Greta Thunberg livrait son passionné discours à l’ONU, 500 scientifiques qui se désignent comme des « climatoréalistes » publiaient une lettre destinée justement au secrétaire général des Nations unies, lettre affirmant « qu’il n’y a pas d’urgence climatique ».

Pour qui n’a pas le réflexe de demander qui sont ces gens (en quelle science sont-ils formés ? Quels liens entretiennent-ils et avec qui ?), cette affirmation ainsi signée peut, justement, semer le doute. Il faut pourtant savoir qu’il y a bel et bien un consensus sur le réchauffement climatique, ses causes et ses effets, parmi les scientifiques experts dans le domaine, et que ce consensus, souvent estimé à 97 % depuis 2013 et que Barack Obama a cité ce chiffre, va croissant depuis lors et est certainement plus élevé. Je vous invite donc à enquêter un peu sur ces 500…

Ce sont encore ces pressions contre le consensus scientifique et le bien commun que mettait en lumière l’affaire de ce courageux lanceur d’alerte Louis Robert lors de son récent témoignage à l’Assemblée nationale, qui dénonce la coupable complicité des organismes mandataires avec le lobby des pesticides.

Qu’en est-il de l’université, lieu emblématique de la recherche désintéressée de la vérité ?

Un nouveau péril à l’université

Certaines des menaces qui pèsent sur elle sont connues, et pour plusieurs bien documentées.

Diverses formes de commercialisation de la recherche peuvent conduire, et conduisent en effet parfois, à ce que les entreprises finançant la recherche pèsent d’un poids excessif sur les objets de recherche ou sur la décision de publier ou non, voire de partager les résultats obtenus.

La recherche de financement peut aussi conduire à des pratiques et à des conduites pas toujours exemplaires dans le but de séduire les organismes subventionnaires. Un édifiant article paru en 2016 dans la revue Studies in Higher Education interrogeait des chercheurs sous le couvert de l’anonymat et rapportait plusieurs exemples désolants de pratiques ou de conduites douteuses. Il y a dans tout cela une troublante corruption interne de la recherche de la vérité qui n’est pas sans effets sur la conversation démocratique. Mais j’en viens à un phénomène plus récent et lui aussi troublant.

Revu par les pairs ?

La recension par les pairs, en science, est un indispensable outil par lequel celle-ci cherche à garantir le sérieux et la possible véracité de ce qu’on publie dans les revues.

Un article est soumis par un, ou le plus souvent, des auteurs. La revue l’envoie à des experts, qui le relisent. Ils peuvent le refuser. Ils peuvent aussi l’accepter, mais typiquement en demandant des révisions, plus ou moins importantes. Les auteurs y travaillent, renvoient l’article, qui est revu et ou accepté ou renvoyé pour de nouvelles révisions.

Considérez à présent ce cas, bien réel, qui a contribué à révéler l’affaire dont je veux parler.

Un journaliste réputé, John Bohannon, a généré par ordinateur des articles au contenu similaire et présentant tous de graves erreurs scientifiques, des erreurs détectables selon lui par un étudiant de cégep.

Sous le nom fictif d’Ocorrafoo Cobange, un supposé biologiste au Wassee Institute of Medicine, à Asmara (qui n’existe pas), il a soumis ces articles à 304 revues dites en libre accès.

Plus de la moitié l’ont accepté. Très rapidement, bien souvent ; sans condition, sans correction, mais contre paiement d’une jolie somme.

La liste de ces revues appelées prédatrices ne cesse, hélas, de croître, nouvelle incarnation des effets d’un modèle marchand exacerbé appliqué à la recherche scientifique.

On imagine les titres, très impressionnants, des revues dont seraient tirés les articles de la bibliographie accompagnant une lettre ouverte de scientifiques assurant que le réchauffement climatique n’a pas lieu…

Perle du jour

Les fables de La Fontaine sont si anciennes qu’on ignore le nom de leur auteur.

À voir en vidéo