À l'école de la désobéissance

Armés de leur vulnérabilité, des millions de jeunes descendent dans la rue pour dénoncer l'inaction climatique. Pour l'instant, ils sont pacifiques...
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Armés de leur vulnérabilité, des millions de jeunes descendent dans la rue pour dénoncer l'inaction climatique. Pour l'instant, ils sont pacifiques...

J’ai donné congé de classe à mon ado aujourd’hui. Il a l’âge de Greta Thunberg (Savez ? La version tragique de Fifi Brindacier). À 16 ans, il parvient à ce moment charnière de sa vie où tu ne veux plus te faire raconter d’histoires. On peut mentir à un enfant, embobiner un adulte, mais pas un ado. La perte de l’innocence s’accompagne d’une ferveur et d’une quête de sens difficilement conciliables avec les faux-fuyants.

Dans la rue, nous serons nombreux ce midi. On appelle à la grève sociale, même numérique. On incite à la dissidence, à la désobéissance. Des profs seront là aussi ; la CSDM a magiquement déplacé une journée pédagogique aujourd’hui.

Des milliers d’élèves emboîteront le pas, en phase avec le nouveau calendrier scolaire. Reste que le système a plié devant le nombre. On ne négocie pas avec des terroristes, mais avec une bande d’ados qui ont raison de faire l’école buissonnière, peut-être.

Ça reste fascinant de voir ce mouvement prendre une telle ampleur alors que nous n’étions que quelques milliers à pareille date l’année dernière.

Quel est l’intérêt de suivre les enseignements du système scolaire quand les plus grands scientifiques issus du même système scolaire ne sont pas écoutés par nos politiques et nos sociétés ?

Aujourd’hui ? Je perçois un durcissement, une volonté plus pugnace, et des mouvements comme Extinction Rebellion (XR) ont vu le jour ici et à l’international. Ils ne sont pas encore nombreux, 2000 membres au Québec, une cinquantaine de bénévoles qui enseignent à des citoyens de tout âge comment faire de la résistance passive dans la fermeté et la non-violence. Ils donnent de vrais cours pour apprendre à tenir tête sans saigner, à ployer comme des roseaux sans bouger.

« Nous sommes rendus là », laisse tomber le metteur en scène Dominic Champagne, instigateur du Pacte pour la transition et apôtre de l’écrivain Henry David Thoreau, qui prônait la dissidence sociale.

« Je me radicalise, c’est certain. Mais les grands désobéissants, c’est l’industrie. Les pires scénarios se confirment ! » ajoute Champagne, qui parle au nom de 280 000 Québécois. « La glace fond plus vite, les températures augmentent. C’est sûr qu’il faut rocker, en imposer. Et rester calmes et souverains. »

Mais qu’Andrew Scheer essaie de faufiler un pipeline dans le paysage et Champagne et sa gang iront se planter devant. Et là, ça risque d’être moins camomille. « Je ne suis ni dans le pessimisme ni dans l’optimisme, je suis dans la détermination. »

Science du « die-in »

J’ai appris récemment qu’il existe une science de la dissidence et de ses résultats concrets. Il ne faut que 3,5 % de la population pour changer le monde. Au Québec, ça représente exactement le nombre de signataires du Pacte, soit 280 000 personnes. Selon une chercheuse en science politique de Harvard, qui a étudié 323 conflits violents et non violents, l’action non violente a deux fois plus de chances de succès — soit 50 % — que celle qui emploie la force. La règle du 3,5 % doit s’appliquer activement, par contre. Signer une pétition ne sera pas suffisant.

Anthony Garoufalis-Auger, une des têtes pensantes du groupe Extinction Rebellion, préconise la désobéissance civile à plus long terme. Les actions ne font que commencer. Il faut des semaines dans la rue, pas seulement ce vendredi. Anthony, 32 ans, est non seulement prêt à aller en prison, mais également prêt à mourir pour la cause. Il n’est pas le seul, je le souligne. Ils sont de plus en plus nombreux. Et des gens connus, pas uniquement des citoyens qui n’ont pas grand-chose à perdre. Je ne donne pas de noms, on les fusillerait pour moins.

Monsieur le Président
Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer

« C’est un mouvement respectueux envers les autorités, mais les gens sentent que rien ne se passe. Les émissions de GES augmentent. L’ONU nous donne 18 mois pour les réduire radicalement. » Du sit-in pacifique, on est passé au die-in, les mains couvertes de faux sang.

Ces mouvements de désobéissance de masse basés sur les actions citoyennes historiques se réclament autant de Luther King et de Rosa Parks que de Gandhi.

Contrairement à la violence, la non-violence ne se délègue pas. Dans son essai Nonviolence : une arme urgente et efficace, l’avocat Dominique Boisvert nous explique que la non-violence privilégie effectivement la confiance. « Elle invite au dialogue en se plaçant volontairement dans une position de vulnérabilité. » Et c’est précisément cette vulnérabilité qui fait peur, celle de Greta et de millions d’ados derrière elle. Leur tank est puissant, il rejoint les coeurs et le sentiment de culpabilité. N’emprunte-t-on pas la Terre à nos enfants.

Emboîter le pas à Greta

Nous serons donc derrière la jeune Suédoise ce midi. Je serai aussi en compagnie de l’activiste Jay Naidoo, 64 ans, qui était prêt à mourir pour renverser le régime d’apartheid en Afrique du Sud dès l’âge de 15 ans. Il devait devenir médecin, il a bifurqué vers l’activisme à cause de sa couleur de peau. Jay a toujours fourbi ses armes, tantôt ministre sous Mandela, tantôt secrétaire général du plus grand syndicat de son pays, à la tête d’une armée de millions de personnes. Ils ont paralysé le système chaque année et obtenu la démocratie. « C’est la dernière occasion de discuter pacifiquement avec cette génération », pense Naidoo, qui partage sa vie entre Johannesburg et Montréal.

« La vulnérabilité de Greta Thunberg est très importante. Son énergie féminine est puissante. Le système patriarcal vandalise cette vulnérabilité. Elle est le paratonnerre de toute une société. » Selon lui, la désobéissance permet d’éviter les guerres civiles. C’est une façon de canaliser la colère et le conflit.

« La confiance est brisée entre la société civile, le politique et le milieu des affaires. Il faut tout rebâtir, réinventer. Ma génération était prête à mourir pour avoir le droit de vote. Maintenant ? Il y a seulement un jeune sur deux qui vote en Afrique du Sud. Le concept de tout repenser est légitime. »

Et comment on fait ça, « repenser » ?

« Il faut capter l’imagination des gens. L’apartheid est un mouvement qui a capté cette imagination. Les ménagères cessaient d’acheter des fruits d’Afrique du Sud, de partout les gens envoyaient de l’argent. Greta fait ça. La beauté de son discours, c’est qu’il n’a pas besoin de réinterprétation. C’est limpide. »

Si limpide qu’il effraie. Y a un proverbe africain qui dit : « Si tu vois une chèvre dans le repaire du lion, aie peur d’elle. »

Acheté Rejoignez-nous, de Greta Thunberg. Que voilà cinq dollars bien investis. Langage simple pour des enjeux complexes. Se faire expliquer par une gamine à tresses qui se réclame de la science pour dire que nous devons inverser la courbe des émissions de carbone en 2020, soit l’année prochaine, c’est aussi efficace que tous les graphiques du GIEC. « Nous ne pouvons donc pas sauver le monde en respectant les règles. Car les règles ont besoin d’être changées. Tout doit changer et cela doit démarrer aujourd’hui. » Pour tous les âges.

Adoré le film Downton Abbey, entre rires et larmes. La « mutinerie domestique » menée par Ana est particulièrement savoureuse. La dissidence non violente à son meilleur. Et Tom, en preux chevalier, occupe une place centrale dans cette conclusion touchante. Ce dernier épisode de deux heures termine une aventure de six saisons sur l’évolution d’une Angleterre où la monarchie et ses privilèges subsistent malgré les bouleversements sociaux et l’évolution des mentalités. À voir en English. Lovely, indeed.

Visité l’expo World Press photo 2019 (4700 photographes, 129 pays) qui se termine le dimanche 29 septembre à Montréal. L’état du monde tel qu’il est, sans déni de fuite, plein les mirettes. Le volet environnemental est pitoyable à souhait. L’espèce humaine y apparaît comme une nuisance à la dérive. Les conflits violents sont également très bien représentés. Bref, un regard sur l’avenir au présent.

JOBLOG

Le patriarcat au banc des accusés

Discuter avec des êtres tels que Jay Naidoo, qui ont à la fois partagé la sueur sur le terrain et navigué dans les officines du pouvoir, est toujours un plaisir renouvelé. Cet été, Jay s’est occupé de son petit-fils de cinq mois durant 48 heures. « Toutes les mères devraient recevoir un prix Nobel ! » dit-il.

Pour ce sexagénaire aguerri, l’avenir appartient aux femmes et aux jeunes. « Ma génération n’a qu’à se taire et à les écouter. Il y a deux-trois choses à côté desquelles nous sommes passés en tant qu’activistes. D’abord, l’environnement. Nous pensions que l’humain était au sommet. On ne tenait pas compte des autres espèces ; on pensait aux jobs. Ensuite, le féminin sacré. L’ADN du système est patriarcal, même quand les femmes s’en mêlent. Il est complètement dominé par les hommes. »

Nous avons poursuivi la conversation au sujet du vaste laboratoire dans lequel nous évoluons présentement, sans script préétabli, un chantier. « Il faut tout réécrire le normatif. Comment on partage, comment on va vivre ensemble, les rapports hommes-femmes. » Et ce sera aussi effrayant qu’exigeant.

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12 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 27 septembre 2019 05 h 47

    Numératie, numératie...

    Le texte dit : « [...] l’action non violente a deux fois plus de chances de succès — soit 50 % — que celle qui emploie la force. »

    Posons :

    A = probabilité de succès de l'action non violente;
    B = probabilité de succès de l'action qui emploie la force.

    Le texte dit :

    A/B = 2

    Donc, l'accroissement de la probabilité de succès de l'action non violente par rapport à celle qui emploie la force est

    (A - B)/B = A/B - 1 = 2 - 1 = 1 = 100 %.

    Pas 50 %.

    • Mario Jodoin - Abonné 27 septembre 2019 09 h 06

      Exact. En fait, c'est l'action violente qui a 50 % moins de chances de sucès que l'action non violente...

    • Cyril Dionne - Abonné 27 septembre 2019 09 h 45

      M. Lacoursière. Il ne faut pas en demander trop à nos oiseaux de malheur de la gauche sur des concepts qu'ils ne comprennent même pas. La résolution de problème passe par un passage obligé basé sur la raison et l'évidence des données, non pas sur l'émotivité de la problématique. C'est pour cela que des actions scientifiques posées et réfléchies sont proportionnelles à la résolution du problème des changements climatiques et inversement proportionnel à l’édification de l’environnement et de la biodiversité à une religion d’état composée d’une doctrine et de dogmes assortis de faux prêtres qui prient tous à l’autel de la très sainte rectitude écologique.

      C’est la récupération politique d’un phénomène causé l’activité humaine qui est la source véritable du problème. Petteri Taalas, le Secrétaire général de l'Organisation météorologique mondiale et père du rapport du GIEC sur les changements climatiques des Nations unies, qualifie les extrémistes climatiques comme des ennemis à la cause environnementale. Les experts en climatologie ont été attaqués par ces personnes parce que ceux-ci affirment que nous devrions être beaucoup plus radicaux. En fait, ils menacent ceux qui avaient alerté la population mondiale des changements climatiques. Misère n’est plus le mot.

      Alors, Sainte Greta, dans votre grande sagesse et expérience de la vie, soyez miséricordieuses envers les pauvre pêcheurs écologiques que nous sommes et la plupart vous suivrons aveuglement comme c'est déjà le cas.

    • Marc Therrien - Abonné 27 septembre 2019 16 h 17

      Par ailleurs, je me demande bien à quoi ça sert de renforcer la proposition par un % de chances. L'énoncé «l’action non violente a deux fois plus de chances de succès que celle qui emploie la force» se suffit à lui-même et je ne suis pas certain que ça fasse plus de sens d'énoncer que l'action non violente a 100% plus de chances de succès que l'action qui emploie la force. Quiconque aime bien qu'on lui fasse des promesses pourrait facilement confondre 100% de chances de succès avec la réussite assurée.

      Marc Therrien

  • Irène Durand - Abonnée 27 septembre 2019 07 h 02

    Bravo madame !

    Encore d'accord avec vous. Merci.

  • Marc Therrien - Abonné 27 septembre 2019 07 h 22

    Dans un monde sans âme


    Si madame Blanchette sait qu’il y en a plus d’un qui sont prêts à mourir pour la cause, il sera intéressant de vérifier si le taux de suicide au Québec connaîtra un rebond pour revenir au taux dramatique de la fin des années 1990. Il serait déplorable, par exemple, de voir de plus en plus de jeunes (et de moins jeunes) passant de l’indignation à l’impuissance apprise pour se rendre au désespoir, s’immoler par le feu comme l’a fait ce célèbre avocat David Buckel dans un parc de New-York en avril 2018 qui avait écrit : «Ma mort prématurée au moyen d'un carburant fossile reflète ce que nous sommes en train de nous faire à nous-même.»

    Je ne sais pas si l’âme de Jan Palach dit encore quelque chose aux jeunes rebelles de 2019, cinquante ans après sa propre immolation à la place Venceslas de Prague. Car il me semble que le monde de Kafka, où l’individu aliéné risque d’être broyé par une machine sans âme, s’est un peu plus déshumanisé depuis 1968.

    Marc Therrien

    • Alain Bolduc - Abonné 27 septembre 2019 15 h 02

      Vous savez? À la publication des ''souffrances du jeune Werther'' de Goethe,une vague de suicide s'ensuivait chez les jeunes.Werther est déçu du monde dans lequel il vit,comme bien des jeunes de nos jours.Mourir pour des idées d'accord,mais de mort lente,chantait Brassens.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 27 septembre 2019 07 h 37

    Les industries

    Oui elles sont désobéissantes mais il y en a beaucoup qui sont correctes et en faire l'inventaire est important. La compréhension du budget carbone par Greta, est exemplaire.
    Nous avons 18 mois pour réduire les GES radicalement ... pourtant le projet gazoduq-GNL les augmentera de 47 à 57 millions de tonnes annuellement pendant 25 ans. Quelle honte, quelle idiote contribution québécoise à la dégradation de l'atmosphère de la Planète!
    Il me semble que nous aurions besoin d'une visualisation de cette pollution invisible, pour nous aider à comprendre l'immensité du dégât planifié avec le " raison", mal éduquée. Qui peut faire cette visulaisation: l'ONU, l'agence spatiale?, le cours d'astronomie de l'Université de Montréal, David Saint-Jacques? ( aurait-til le droit? sic)

  • Yves Corbeil - Inscrit 27 septembre 2019 08 h 41

    St-Bernard de Lacolle ce matin

    Bonjour/Hi

    Douanier: Où demeurez-vous

    Greta: Suède.

    Douanier: Ah oui, et vous arrivez de Suède avec votre voiture électrique.

    Greta: Non, en voilier.

    Douanier: Ah oui, en voilier avec une voiture électrique sur le pont.

    Greta: Non, la voiture c'est Arnold Schwarzenegger qui me l'a prêté.

    Douanier: Bien oui et moi c'est Angelina Jolie qui a dormi dans mon lit la nuit passée. Avancé vers la gauche.

    Justin: allo!

    Greta: Justin c'est Greta...

    Justin: Mais Greta, je te l'avais dit que pour rentrer au Québec c'est plus facile par le chemin Roxham.

    Greta, oui je sais mais le maudit GPS du cher électrique d'Arnold n'a pas trouver le chemin, il me disat tout le temps, tourner à gauche ou à droite et faites demi tour donc j'ai lancé la serviette.

    Justin: Ok, je vais voir ce que je peux faire mais il y a ce Legault qui à quand même son mot à dire car c'est quand même son territoire.

    Greta: Bon, je fais quoi maintenant.

    Justin: Bien regarde les nouvelles sur RDI, il parle de toi en continue et plutard dans la journée tu pourra voir la marche pour le climat en direct sur tous les canaux du Canada.

    Greta: Bien je commence vraiment à croire tout ce qu'il se dit à ton sujet.

    Justin: Ah oui, quoi?

    Greta: Laisse faire Justin.

    Il est 8:34 hrs et nous en sommes là. Carl XVI Gustaf est en discusion avec Élisabeth II mais avec le décalage horaire ça risque d'être long.

    Les jeunes continuez votre mouvement en vous disant que vous n'avez pas nécessairement d'un idole pour changer le monde, juste de la bonne volonté et surtout de la ténacité car ceux qui le mènent ont la couenne dure.

    Bonne marche aujourd'hui.