L’incohérence écologique

Étoile de la mer voici la lourde nappe

Et la profonde houle et l’océan des blés

Et la mouvante écume et nos greniers comblés,

[…]

Ainsi nous naviguons vers votre cathédrale

C’est par ces mots que Charles Péguy a immortalisé la plaine beauceronne qui mène à la cathédrale de Chartres. Lorsqu’on arrive en train ou en voiture, il faut voir surgir de derrière les blés cette flèche unique visible à des kilomètres et dont la finesse a séduit tour à tour Corot, Utrillo et Soutine.

C’est ce paysage unique au monde ciselé par les siècles que quelques promoteurs avides menacent de saccager en y plantant des éoliennes. Samedi dernier, journée du patrimoine, 200 personnes manifestaient devant la cathédrale pour protester contre cette profanation des paysages français. Car Chartres n’est pas un cas unique. On pourrait aussi citer le Berry de Georges Sand et la Bretagne de Chateaubriand où l’on menace d’ériger des centaines de monstres d’acier de 100 mètres de haut, abîmant ainsi ces paysages dont la destruction, disait pourtant l’ancien ministre de la Culture Jack Lang, relève du « sacrilège ».

Mais, si au moins cela servait à quelque chose ! Quinze ans après la mise en oeuvre d’un vaste programme de construction d’éoliennes en France, il apparaît de plus en plus que cette « industrialisation de la nature » à marche forcée n’a pas amélioré d’un iota le bilan carbone de la France.

On touche ici au coeur de l’incohérence écologique. Alors que l’urgence de réduire les émanations de CO₂ serait à son paroxysme, alors que le temps pour agir serait compté, nous disent les militants qui font la grève de l’école, les 8000 éoliennes françaises et les milliards qu’on y a déjà consacrés n’ont pas réduit d’un seul gramme la production de gaz carbonique. On pourrait d’ailleurs dresser le même bilan pour les éoliennes construites en Gaspésie et dans le Bas-du-Fleuve.

Les discours bucoliques sur les vertus des énergies douces et renouvelables n’y ont rien fait. Car le grand « problème » de la France est le même que celui du Québec : 90 % de sa production d’électricité est déjà décarbonée !

Cernés par les lobbies et en dépit du bon sens, les gouvernements français s’acharnent pourtant à vouloir porter de 8000 à 20 000 le nombre d’éoliennes dans les prochaines années. On calcule que, pour remplacer le parc nucléaire français, il faudrait hérisser d’éoliennes presque 10 % du territoire. Tout cela pour ne produire de l’électricité que quand le vent souffle, soit environ 25 % de l’année.

Selon un rapport soumis en juin dernier par le député Julien Aubert (Les Républicains), la France s’apprête à dépenser entre 70 et 90 milliards d’euros dans l’éolien pour produire à peine 15 % de son électricité en 2028. Or, le coût actualisé de l’ensemble du parc nucléaire français (qui répond à 78 % de la demande) serait de 72 milliards. Tout cela pour une réduction nulle des émissions de gaz carbonique !

On ne se surprendra pas que Julien Aubert réclame un moratoire sur l’éolien. Ni que la Cour des comptes (le vérificateur général français) ait plusieurs fois dénoncé le gouffre financier qu’il représente et appelé les gouvernements à définir une stratégie énergétique cohérente. Rien de surprenant non plus à ce qu’Emmanuel Macron ait reporté aux calendes grecques, sans jamais oser le dire clairement pour ne pas heurter sa frange écologiste, la réduction de la part du nucléaire à 50 % prévue initialement pour 2025. Le président a beau annoncer la fermeture de 14 réacteurs d’ici 2035, personne n’y croit.

N’en déplaise à ceux qui veulent poursuivre la France en vertu de la convention de l’ONU sur les droits de l’enfant, grâce au nucléaire, ce pays compte parmi ceux qui émettent le moins de CO₂ dans le monde. Certes, la France a dépassé de 7 % le seuil d’émission de CO₂ qu’elle devait atteindre entre 2015 et 2018. Il n’en demeure pas moins que dénoncer la France à l’ONU, c’est un peu comme dénoncer le Québec et fermer les yeux sur ce que fait l’Alberta. Comme le Québec avec l’hydraulique, le nucléaire offre à la France une des électricités les moins chères en Europe et les plus fiables tout en lui permettant d’exporter en moyenne 10 % de sa production. Une fois la sécurité renforcée après l’accident de Fukushima, les Chinois ont d’ailleurs compris que seul le nucléaire leur permettrait de maintenir leur croissance tout en réduisant leurs émissions de gaz à effets de serre. C’est pourquoi ils prévoient de construire huit centrales par an d’ici les prochaines années. Ceux qui ont le climat à coeur devraient applaudir.

Entre la profanation des paysages et l’abîme financier, nombreux sont ceux qui se demandent si ces milliards investis dans les éoliennes ne seraient pas mieux utilisés dans les transports, l’agriculture et le résidentiel, où ils permettraient de réduire vraiment les émissions de CO₂. Mais, pour franchir ce pas, il ne suffit pas de prendre conscience de l’urgence climatique, il faut aussi quitter le terrain de l’idéologie.

Que vaut une écologie qui n’est plus sensible à la beauté des paysages ? En parodiant de Gaulle, on est tenté de conclure que l’écologie est une affaire trop sérieuse pour la laisser aux mains… des écologistes.

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37 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 27 septembre 2019 06 h 17

    Christian Rioux écrit:

    « Alors que l’urgence de réduire les émanations de CO2 serait à son paroxysme... »

    SERAIT à son paroxysme... . Voilà une utilisation du conditionnel qui est révélatrice de ce que croit le chroniqueur, ses dernières chroniques nous en ont d'ailleurs donné des aperçus.

    En fait, c'est même pire que ce dont le chroniqueur doute : le paroxysme de la nécessité de réduire nos émissions de GES augmente de jour en jour.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 27 septembre 2019 13 h 52

      Je vous invite à lire plutôt Judith Curry.
      On invoque souvent le consensus de 97%... Mais quand on est sérieux et que l'on regarde de quoi il est composé, on constate que dans ce même 97%, il y a des gens sérieux qui ont la compétence de remettre en question les modèles alarmistes et improbables du GIEC .

      https://judithcurry.com/2018/11/27/special-report-on-sea-level-rise/

  • Jérôme Faivre - Inscrit 27 septembre 2019 06 h 45

    Désenchantement

    Angle très intéressant. On peut toutefois discuter de l'impératif nucléaire. Les paysages irradiés ne sont pas mieux que les paysages calcinés. Mais ça change des injonctions estudiantines à répétition et des condamnations intergénérationnelles.

    À noter que ça va dans le sens des propos récents de l'écrivain Alain Finkielkraut, honni par une foule de militants, tous prêts au lynchage des symboles du passé (« les vieux réacs ») pour défendre Sainte GT, prétendument symbole du futur...

    Il y est question d'enchantement, d'écologie poétique.

    Mais c'est sans espoir. Comment faire comprendre cette perspective à des pénitents répétant inlassablement les mêmes mantras et les trois pages de GIEC lues très rapidement entre deux clics et un selfie, chauffés à blanc par les déclarations d'urgence et les injonctions de la Passionaria. Pas grave les paysages, on prend l'avion pour aller les voir ailleurs. «Et en Espagne, en Grèce ou en France, ils vont polluer toutes les plages, et par leur unique présence, abîmer tous les paysages »...

    «L’écologie ne doit pas perdre de vue la beauté de la nature, célébrée par les poètes».

    Ne pas non plus abandonner l'économie, l'histoire, la démographie et la politique internationale, car le risque que l'hiver nucléaire arrive bien avant la canicule climatique est tout aussi effrayant, sinon plus. L'histoire du 20ème siècle et de ses deux guerres mondiales semble bien oubliée. En 1919, l'avenir n'était déja plus le même. On sortait de quatre années d'un massacre indescriptible. Le désenchantement était terrible. On reste très capable en 2019 de faire pire.

    Bizarrement, la paix semble totalement absente du discours ambiant, comme si elle était acquise. On relira peut-être en 2119 les années 2010 en se disant: mais qu'est ce qu'on étaient cons, on luttait contre des thermomètres au lieu de lutter contre des machines de guerre devenues folles, bien plus hors de contrôle que le taux de CO2.

    À suivre...

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 27 septembre 2019 14 h 02

      Merci

      En définitive, même des militants antinucléaires de la première heure conviennent que le nucléaire est sans doute la solution et que le nucléaire est bien moins dangereux (moins de morts, de malades, malgré deux incidents) que d'autres industries. Parce que si l'on veut diminuer l'impact des activités humaines, ça prend de l'énergie accessible et peu chère. En sommes on peut convertir des ressources et de l'étalement par de la concentration d'humains et du génie, comme l'agriculture urbaine (ex. des serres), mais pour ça, ça prend de l'énergie.

      C'est la raison pour laquelle, pour ma part, je m'oppose à l'urgence climatique.
      À titre d'exemple, l'Allemagne, en ayant investi des milliards (500 d'après Blooberg, en 2025, on parle évidemment de toute l'économie, pas juste de l'État) aura un bilan global de production de GES ou per capita encore supérieur à la France.

      Je préfèrerais de loins voir ces MILLIARDS investis directement dans l'agriculture de qualité, la recherche et surtout la protection réelle de l'environnement que dans des éoliennes problématiques (et pour lesquelles il faut une énergie stable d'appoint de toute façon).

      À titre d'exemple, pour un 1.1 degré d'augmentation (sans compter que ce n'est pas clair que le 1.1 depuis 1850 est d'origine anthropique, une partie peut être naturelle) on a justement pas de morts et de malade, tandis que pour le smog, produit par la pollution liée au diesel, on a réellement des conséquences sur la santé. Or, le diesel a été encouragé pour diminuer le CO2, n'est-ce pas ironique?

      Bref, remplacer le mazont et le charbon par le gaz, et convertir le diesel au gaz permettrait de diminuer la pollution directe et de véritablement avoir un impact positif sur la santé.

      Mais voilà que le Devoir, par aveuglement idéologique, semble combattre le gaz. Il ne veut d'ailleurs rien savoir des correctif que je lui envoie sur les erreurs qu'il commet en publiant des dépêches de l'AFP...

  • Rose Marquis - Abonnée 27 septembre 2019 06 h 49

    Un oubli

    M. Rioux a oublié dans cet article de parler des constructeurs d'éoliennes.....

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 27 septembre 2019 07 h 24

    Ici

    Ici, dans le livre de Saulnier et Reid: L'éolien au coeur de l'incontournable révolution énergétique, ( qui devrait aussi inclure l'efficacité énergétique et des matériaux) diit que nous avons le deuxième plus riche gisement .éolien au monde et c'est loin de la populationi au Nord.
    Oui, la nôtre est décarbonée mais nous nous en servons trop peu pour notre transitioni écologique..
    Pour l'industrie nucléaire française, je vais passer mon tour; c'est un problème d'un autre ordre.

    • Claude Saint-Jarre - Abonné 27 septembre 2019 07 h 58

      Pour l'incohérence, je dirais la présence de Trudeauu à la marche de ce jour, opposée à son appui aux sables bitumineux et à l'achat du pipeline. Au moins il pourrait soutenir la conversion de l'industrie des sablesl bitumineux à une économie verte. Je gage que ses attachés politiques lui suggéreront de le faire, comme paravent, en lisant ce commentaire!

    • Cyril Dionne - Abonné 27 septembre 2019 09 h 19

      Bon. Déconstruisons le mythe de l’éolien.

      L’éolien coûte 4 à 5 fois plus cher que l’hydroélectricité. En Ontario, la moyenne des contrats éoliens si situent à 30 sous du kWh. Présentement, l’Ontario paie 80 sous du kWh à une compagnie privée pour un contrat qu’elle ne peut se défaire. Et si celle-ci est la solution miracle, ne pensez-vous qu’il y a longtemps tous les pays du monde auraient emboîté le pas vers cette source d’énergie dictée par les caprices du vent? Au Québec, la gauche est prête à déchirer sa chemise lorsqu’on augmente le kWh d’un dixième de sou. Imaginez maintenant payer de 25 ou 30 sous du kWh. Ce serait la révolution dans la rue. On rouspète parce qu’Hydro Québec, une société d’état, qui remet tous ses profits au filet social, nous a surchargé à différents instants.

      L’éolien produit autant et même plus de GES que l’hydroélectricité. Aucune activité humaine n’est neutre pour la biodiversité. Aucune.

      L’éolien est une énergie intermittente et celle-ci n’est disponible que 15 minutes d’une heure si nous sommes chanceux. L’éolien est une source d’énergie qui en nécessite une autre stable et disponible en tout temps pour palier à celle-ci puisqu’elle est intermittente. Vous payer pour une heure d’énergie dans le contrat, mais souvent, c’est 10 minutes d’énergie électrique que vous pourrez seulement soutirer.

      L’éolien est dommageable à la faune et pour cela, on n’a qu’à penser aux oiseaux qui se font tuer par milliers par les palles de ces moulins à vent moderne. L’éolien est dommageable à la flore puisque les vibrations qui émanent de celles-ci, font fuir le vers de terre essentiels à une terre productive. C’est pour cela qu’en Californie, ils ont arrêté de construire des myriades de moulins à vent.

      Vous avez d'autres questions?

  • Daniel Grant - Abonné 27 septembre 2019 07 h 43

    L’incohérence de ceux qui se ferment les yeux (et le nez) devant les raffineries de pétrole

    M. C. Rioux votre plume facile pourrait être utilisée plus intelligemment et cesser de dédouaner les pollueurs.

    Vos propos sont aussi incohérents que toutes les idéologies sur lesquelles vous prenez plaisir à placer des étiquettes.

    Vous picorez les chiffres qui font bien votre affaire pour arriver à vos conclusions qui ne forme que votre opinion.

    Quand vous dites qu’une éolienne ne fonctionne qu’un % du temps est aussi simpliste que de dire que la terre est plate pcq quand j’ouvre ma fenêtre je vois l’horizon qui fait une ligne droite et que le soleil fait le tour.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 27 septembre 2019 14 h 08

      Avant de faire des leçons vous-même, vous pourriez lire Judih Curry ou encore vous renseignez sur les critiques de l'éolien, comme Branchée, de Nadeau et Barlow qui explique bien les différence entre puissance énergie disponible.

      Quand on est véritablement informé sur les enjeux on constate que Rioux a raison. Peut-être êtes-vous vous même informé auquel cas vous êtes de mauvaise foi. Lisez donc le commentaire du Cyril Dionne et réfutez-le si vous êtes capable.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 septembre 2019 16 h 36

      Cher M. Grant,

      Le prix du kWh en Allemagne avec tous ses panneaux solaires et surtout ses moulins à vent (éoliennes) est de l'ordre de 45 cents du kWh. C’est 48 cents du kWh au Danemark, 40 cents en Belgique, 38 cents au Portugal, 36 cents en Irlande, 35 cents en Italie, 34 cents en Espagne, 31 cents en Angleterre et finalement, 29 cents en France malgré leurs centrales nucléaires. Au Québec, c’est de l’ordre de 7,07 cents du kWh.

      Bien oui, payer 25 sous et plus du kWh pour des éoliennes dont personne n’a besoin. Bravo les champions. C’est encore bien oui puisque les éoliennes fonctionnent que 20 à 25% du temps si on est chanceux et on doit recourir à une autre forme d’énergie pour pallier à la demande. Bravo les champions. La culture scientifique devrait être un prérequis pour tous dans les universités qui carburent aux sciences sociales. Et ceux qui sont tellement généreux avec l'argent des autres devraient être les premiers à payer comme taxe volontaire. Nous ne sommes pas plus riches qu’on le pense.

    • Claude Bernard - Abonné 27 septembre 2019 21 h 20

      M Daniel Grant

      L'avenir des éoliennes ne semble pas en question malgré les critiques.
      Les couts sont de plus en plus bas; l'Écosse a produit toute sont électricité avec le vent depuis le début de l'année.
      Malgré les erreurs inévitables du début et les couts trop élevés de certaines instalations, vous avez raison: seul un esprit simpliste ne comprend ses avantages.
      L'avenir appatient aux énergies renouvelables et les progrès techniques prouvent que certains problèmes peuvent être surmontés.
      De même les panneaux solaires sont rentables à certaines conditions.

    • Daniel Grant - Abonné 27 septembre 2019 21 h 52

      @ M. Gill et Dionne

      Avant de faire un débat il faut s’entendre sur le problème à discuter pour arriver à une solution puis comment la mettre en pratique, sinon c’est seulement des opinions ou la polémique.

      Le problème du fossile est reconnu depuis les débuts du GIEC dans les années 80 avec Thatcher et Reagan qui ne sont quand même pas reconnues pour être bolchevistes ou écolos, c’est pas moi qui l’a inventé.

      Il faut vraiment être effronté pour mettre en doute une trentaine d’années de mesures du climat par ses climatologues.

      Et bien moi aussi il ne vous aura pas échappé que je pense que le fossile est le problème.

      Mais M. Dionne n’a jamais reconnu le problème du fossile qui nous a enfoncé dans ce trou toxique et ne fait qu’alimenter la polémique en torpillant les solutions (qui dérangent ce statu quo lucratif de la pompe à fric).

      On voit bien qu’avec ses arguments simplistes sur l’éolien il n’a pas l’intention de participer aux solutions, il ne fait qu’alimenter la propagande colportée par les pétroleux en omettant les méthodes de stockage d’énergie.
      Le pétrole est une énergie intermittente quand votre réservoir est vide.

      Il n’y a pas d’énergie qui coûte plus chère que le pétrole (subventionné à coups de milliards), le GIEC nous prévient d’arrêter le plus tôt possible avant que les factures rentrent (260 Milliards impayés en AB seulement), nous avons déjà commencé à payer pour notre eau, imaginez quand il faudra payer pour l’air qu’on respire.

      Je me réjouis des solutions d’énergie propres qui réduisent notre dépendance mortifère au pétrole.

      L’éolien n’est pas un mythe c’est plutôt votre réalité qui est un cauchemar, allez à IRENA.ORG voir l’évolution des énergies propres comme l’éolienne.