Thériault seul

En 1944 paraissaient les Contes pour un homme seul, premier livre de l’écrivain Yves Thériault (1915-1983). L’œuvre est forte. Très forte. Elle a un style, d’abord, puissamment original, demeuré unique dans nos lettres. La prose est un peu bizarre, elle semble parfois même flirter avec la maladresse, mais il s’en dégage une prenante poésie, et sa constance témoigne d’une indéniable maîtrise.

Dans le premier conte du recueil, où on rencontre une fleur qui chante ainsi que l’inquiétant personnage du Troublé, on lit cette évocation, déstabilisante mais magnifique, de l’atmosphère matinale : « Dans le matin qui en était un bien clair, tout rempli de soleil, il y avait le grand silence bruyant de la mer et des champs, et des choses qui font le bruit de vivre tout en ne faisant, chacune d’elles, aucun bruit qui compte vraiment. »

Ce style époustouflant porte vingt courts récits qui, sous des airs paysans et marins, nous plongent au cœur d’une condition humaine « sous haute tension », comme le souligne le critique Laurent Mailhot. Ici, l’envie ou l’amour mènent au meurtre ; là, une innocente est lynchée et une jeune fille enceinte sacrifiée. Il n’y a pas de message, sinon, pour reprendre les mots de Gilles Marcotte, une exploration des « grandes passions primitives ».

Styliste de la misère

Je viens, à l’occasion de leur 75e anniversaire, de relire ces contes, déjà lus deux ou trois fois, dans la nouvelle édition que publie Le dernier havre, maison dirigée par Marie-José Thériault, la fille de l’écrivain. Mon éblouissement demeure intact et me fait déplorer le relatif oubli réservé, de nos jours, à l’œuvre de Thériault. Nous avons eu, dans nos lettres, un tel auteur et nous ne le savons presque plus ? C’est une faute, je trouve, pour une petite nation comme le Québec, de ne pas assez chérir ses véritables grands créateurs.

Dans la deuxième livraison des Cahiers Yves Thériault (Le dernier havre, 2019), Michel Lord, fin spécialiste de la nouvelle d’ici, parle de Thériault comme d’un « des plus grands stylistes de la littérature québécoise », malgré le fait, souligne-t-il, que l’écrivain lui-même avouait avoir inventé son style pour surmonter ses incertitudes linguistiques. Il y a, en effet, quelque chose de profondément québécois dans cette force née de l’embarras.

Lord fournit une intéressante clé d’interprétation de l’œuvre en montrant que « Thériault est fasciné par les choses, les modes de vie qui s’en vont », comme en font la preuve ses grands romans Aaron (1954), sur la communauté juive montréalaise, et Agaguk (1958), sur le monde inuit.

La description d’un vieux couple taciturne, dans les Contes pour un homme seul, illustre la constance de cette fascination chez l’écrivain : « Ils n’ont pas un mot l’un pour l’autre. Ce n’est pas de l’indifférence, c’est plutôt une habitude routinière de ce lever matinal. Ils ne voient pas la beauté des gestes qu’ils exécutent. Ils n’en voient pas la grandeur non plus. » Et cette beauté, rude et sans apprêt, qui brûle les yeux quand on lit Thériault, c’est celle de la condition humaine.

Dans les Contes pour un homme seul, explique la professeure et romancière Christiane Lahaie, on peut vivre bien, « à condition d’accepter sa misère ». Il n’en va pas autrement dans l’existence, me semble-t-il, et c’est là une des leçons cruelles et nécessaires que l’on doit à la meilleure littérature.

L’homme révolté

« Je ne défends aucune cause, je me moque éperdument des questions sociales, politiques ou religieuses lorsque j’écris un livre », affirmait Thériault. Ce parti pris libertaire ne l’a pas empêché, en 1962, dans Si la bombe m’était contée, qualifié par le critique Claude Janelle de « premier recueil de nouvelles de science-fiction de la littérature québécoise », de raconter à sa manière les dangers d’un conflit nucléaire. Thériault n’aimait pas ce livre, devenu difficile à trouver, mais la présentation qu’en fait le professeur Patrick Bergeron dans les Cahiers donne furieusement le goût de le lire.

Je souhaiterais, modestement, que ma chronique ait le même effet. L’homme seul des Contes, écrit Mailhot dans la préface de la nouvelle édition, c’est l’homme abandonné des autres hommes, mais aussi celui qui ne l’est pas. C’est « l’homme révolté contre sa condition, seul sur la terre, aux pieds fragiles, aux jambes blessées, à la démarche incertaine ». C’est l’homme, lucide ou confus, qui vit constamment dans la crainte « des orages qui menacent », suggère le critique. Ce sont, ajoute Lahaie, les humains « qui errent plutôt que de marcher dans un but précis ».

L’homme seul, c’est moi, c’est toi, c’est nous, c’est vous. Thériault, parce qu’il a écrit ça avec un lyrisme plein de rudesse, « est assurément un des écrivains majeurs de la littérature québécoise », écrivait Gilles Marcotte en 1992. Ne le laissons pas seul.

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3 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 29 septembre 2019 08 h 35

    « La prose est un peu bizarre, elle semble parfois même flirter (sic) avec la maladresse» (Louis Cornellier)



    En effet! … parfois, elle semble même courtiser la maladresse …


    «Flirter» [flireté], serait-ce du french-Paris?

  • Joanne Bouchard - Abonné 29 septembre 2019 10 h 03

    Furieuse envie de lire

    Ne vous inquiétez pas, M. Cornellier, quant à votre capacité à transmettre une furieuse envie de lire les ouvrages que vous critiquez dans votre chronique : pour moi, ça fonctionne à tout coup !

  • Alain Roy - Abonné 29 septembre 2019 10 h 48

    Bonne idée.

    Je n'ai jamais lu quoi que ce soit qui ressemble à Agaguk, qui m'a ébloui il y a à peu près un demi siècle. Merci de me le rappeler. Je vais aller faire ma provision de Thériault.