Une guerre pour rien

Il y aura 18 ans ces jours-ci, sur les braises encore chaudes du 11 septembre 2001, les États-Unis intervenaient en Afghanistan, bientôt suivis par toute une série d’alliés, armes au poing et coeur sur la main… Outre l’objectif immédiat de punir les auteurs de l’historique attaque terroriste et de renverser le régime des talibans (ce qui fut vite fait, du moins à Kaboul), on s’est aussi pompeusement investi d’une « mission » : celle d’exporter la démocratie, de relever une économie détruite, de promouvoir les droits des femmes (bafoués par les islamistes) et de « pacifier » une région hostile.

Au contraire de celle qui allait survenir un an et demi plus tard en Irak, fondée sur un lourd mensonge (les supposées armes de destruction massive de Saddam Hussein), l’intervention en Afghanistan ne fut pas controversée au départ. Elle fut accueillie comme une libération par beaucoup d’Afghans… et d’Afghanes. Il y avait cet espoir, lyrique et exagéré par la propagande, que cette intervention était fondée et morale ; qu’elle changerait les choses à l’interne comme à l’international.

Les premières élections libres (présidentielle et législatives) de 2004 et 2005 avaient renvoyé des images fortes de foules imposantes faisant la queue, dans l’espérance folle que le vote changerait leur vie. Un défi à la guérilla des talibans qui, hier comme aujourd’hui, menaçait de mort quiconque irait voter…

Près de deux décennies et des dizaines de milliers de morts plus tard, l’échec est patent. À quelques jours de la date prévue pour la présidentielle (28 septembre), les talibans occupent une fraction importante du territoire. Ils ont été rejoints depuis deux ou trois ans par le groupe État islamique, qui leur livre une concurrence sanglante.

 
 

Plus personne ne parle aujourd’hui de l’Afghanistan, malgré un anniversaire, des élections… et des morts violentes plus nombreuses que jamais.

Après une baisse au milieu des années 2010, le décompte morbide est reparti à la hausse. Les agences compétentes parlent de plus de 10 000 civils blessés ou tués pour la seule année 2018. Les guérillas tuent des innocents, mais l’armée afghane et ses soutiens américains aussi.

La semaine dernière, sanglante routine, deux attentats revendiqués par les talibans ont fait une cinquantaine de morts dans la région de Kaboul, dont l’un pendant une assemblée publique où se trouvait le président Ashraf Ghani en campagne.

Ces attaques du 18 septembre sont les dernières d’une longue série… Selon un décompte de la BBC, juste en août, quelque 2300 personnes ont été tuées, dont près de 500 civils. Civils qui, chaque jour, prennent des balles mortelles ou des bombes.

À la veille d’une farce électorale annoncée, l’espoir post-2001 est complètement retombé. Non seulement à cause de l’intimidation talibane, qui fonctionne, mais aussi à cause des magouilles des élections précédentes et de l’impuissance des élus…

Les deux principaux candidats, le 28 septembre, sont les deux mêmes qu’en 2014 : Ashraf Ghani, président sortant, et Abdullah Abdullah, chef de l’exécutif. À l’été et à l’automne 2014, le dépouillement s’était enlisé pendant des mois… et à la fin — ça ne s’invente pas —, le résultat officiel avait été « décrété » à la suite d’un arrangement entre Ghani et Abdullah, sous pression américaine !

Depuis le printemps 2018, Ghani a vu pendant des mois — par-dessus sa tête et d’une façon humiliante — les Américains négocier directement avec des talibans revigorés… jusqu’à ce que Donald Trump, après avoir invité les dirigeants de la guérilla à Camp David, annule tout sur un coup de tête, mettant fin à ce mauvais théâtre.

Les Américains gardent en Afghanistan une force résiduelle, mais non négligeable, de 15 000 soldats. 2001-2019 : la plus longue guerre de toute l’histoire des États-Unis. L’OTAN, la France, l’Allemagne, le Canada et beaucoup d’autres sont venus et puis sont repartis, n’osant jamais clamer « mission accomplie ».

Pacification du territoire, démocratie, progrès économique : rien de tout cela n’est au rendez-vous. Les droits des femmes ont légèrement progressé dans certaines grandes villes comme Kaboul… Même là, les avancées sont au compte-gouttes ; ce sont de rares et fragiles exceptions.

L’Afghanistan : un ratage historique de l’impérialisme, du multilatéralisme et de la lutte contre l’islam radical.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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7 commentaires
  • Serge Lamarche - Abonné 23 septembre 2019 04 h 00

    Un bon début

    C'était tellement bon et bien orchestré au début. On se souvient comment un bombardier états-unien avait frappé un coup décisif sur des "Kandahar", ces méchants canadiens en entrainement dans le coin...
    Il n'y avait pas vraiment de raison d'entammer une guerre là, sauf peut-être pour aider les Afghans à oublier la guerre avec la Russie et apprendre que l'Amérique est aussi irresponsable.

  • Michel Lebel - Abonné 23 septembre 2019 07 h 48

    Oui à la paix!

    La plupart des guerres sont ''pour rien'', causées par la stupidité des hommes. Non à la guerre et Oui à la paix! Mais la paix ne va pas de soi! Sans lutte aux injustices et aux préjugés, et sans dialogue, elle est impossible.

    M.L.

  • Pierre Rousseau - Abonné 23 septembre 2019 08 h 01

    Défaite humiliante mais prévisible

    Dès les débuts, il était prévisible que cette « guerre » se terminerait par une défaite des Occidentaux. Les Russes s'étaient déjà cassé le nez alors que l'Afghanistan est tout près de la Russie et fort loin de l'Occident. Importer la démocratie occidentale dans un pays qui n'a pas une telle tradition, a une culture complètement différente et qui baigne dans une région aux cultues orientales était une chimère sauf si les pays occidentaux avaient été prêts à y passer plusieurs décennies et y investir des sommes faramineuses pour rebâtir l'économie du pays. Cette guerre n'était rien de ça mais plutôt un coup de tête suite aux attentats du 11 septembre 2001, à l'instigation des États-Unis qui voulaient se venger.

    On ne construit pas un pays en le détruisant, ni par la guerre. Il aurait fallu un plan étalé sur plusieurs décennies, un peu comme le Plan Marshall après la 2è guerre mondiale qui avait pour but la reconstruction de l'Allemagne. Mais c'est loin de ce qui s'est passé et, comme au Vietnam, les États-Unis repartent la queue entre les deux jambes, essuyant une autre défaite. Le pire dans cette aventure, c'est que les Afghans sont abandonnés à leur sort après les promesses vaines des Occidentaux. Les femmes afghanes avaient mis beaucoup d'espoir dans cette « reconstruction démocratique » et ce sont elles qui vont payer le prix le plus élevé pour cette débâcle. Du côté des Occidentaux, comme d'habitude, personne ne sera tenu responsable de ce désastre, les politiciens se cachant derrière un écran de fumée pour faire dévier la conversation. Les seuls gagnants sont les idustriels qui ont fourni le matériel de guerre et leurs acolytes...

  • Bernard Plante - Abonné 23 septembre 2019 13 h 11

    Inutile, vraiment?

    La raison derrière les guerres est généralement économique. La guerre du Golfe visait de manière assez équivoque à contrôler certaines ressources pétrolières. La guerre d'Afghanistan visait aussi à contrôler une ressource hautement lucrative mais moins connue du public: l'opium. En effet, depuis 2001 l'Afghanistan est le producteur #1 au monde de cette drogue avec plus de 90% de la production mondiale! (Source: Wikipédia)

    Donnée comme une des raisons lors du lancement de cette guerre, l'éradication supposée de la production d'opium a en réalité vécu l'inverse, la production ayant fortement augmentée dans les années qui ont suivi le déclenchement de la guerre. Alors inutile cette guerre? Certainement pas pour les sans scrupules qui profitent de ses retombées. Le reste n'étant bien entendu que de la poudre aux yeux.

    Et comme par hasard, dans les sociétés riches et consommatrices on parle aujourd'hui de «crise des opiacés». Comme le hasard fait bien les choses...

  • Hélène Lecours - Abonnée 23 septembre 2019 17 h 55

    Plus personne n'en parle

    C'est vrai. Quand les journalistes ne parlent plus de quelque chose, "plus personne n'en parle" parce que plus personne n'est informé. On ne parle plus d'HaÎti, on ne parle plus de Hong Kong ces jours-ci !!! Il ne s'y passe donc rien ? J'apprécie que quelqu'un de qualifié fasse de temps en temps un tel survol des situations significatives sur notre planète dite bleue.